La guerre des images à travers les lunettes de Poutine

Publié le 21 novembre 2014 - par - 2 062 vues
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Poutine1 poutine2Les lunettes de Poutine sont devenues le support de gros investissements « créatifs » !

On a là un montage comme au bon vieux temps de l’agit-prop bolchevique, dont les recettes ne sont apparemment pas dédaignées dans l’autre camp. L’incrustation duplique sur chaque verre l’icône bien connue d’explosion nucléaire dans l’atmosphère. Mais pour quel contenu de sens ? Au service de qui et pour quelle stratégie?

Globalement cette photo détournée (voir l’originale par ailleurs déjà détourée) feint de se présenter comme un dévoilement de ce que serait le fond de pensée obsessionnel  du dirigeant russe, fond de pensée qu’on lui prête généreusement, et que l’image crédibilise par la qualité de sa réalisation et présente comme une évidence. Fausse évidence,  car nullement attestée historiquement mais que la photo impose à travers sa séduction immédiate, sa dimension véridictoire, même lorsqu’elle n’est pas tout à fait, comme ici, une empreinte photographique authentique du réel. C’est comme si elle disait la vérité du personnage. Une vérité unique, sans ambiguité, péremptoire, puisque le dirigeant russe n’est défini paradoxalement que sur un seul et unique registre. Une vérité qui le présente comme un monomane étranger à toute complexité, comme le fauteur d‘une 3°  guerre mondiale. Poutine serait un autocrate sadique, un docteur Folamour,  ivre de sa volonté de puissance, prêt  par autoritarisme et mégalomanie, tel Kim Jong-Un, à recourir aux pires solutions.

Tout ceci est doublement contradictoire avec ce que nous savons de la politique russe.

1 – Nous sommes redevables de l’équilibre de la terreur et des années de paix qui s’en sont suivies aussi bien à la sagesse des dirigeants russes qu’américains. Quant aux événements d’Ukraine, on peut dire que l’attitude des dirigeants russes (Poutine et Lavrov) a été davantage celle, modérée, de joueurs d’échecs que de boutefeux totalement irresponsables, sinon ils auraient été à Kiev en quinze jours eu égard au déséquilibre des forces.

2 – Mais ce qui est le plus  piquant est que cette campagne émane d’un état qui a utilisé à deux reprises le feu nucléaire contre des populations civiles (Hiroshima et Nagasaki) mais qui jamais n’a représenté ses présidents, et en premier lieu Harry Truman comme un artificier de l’Apocalypse ! Et pas davantage d’autres présidents. Un état qui n’a pas hésité lors des guerres d’Irak, d’Afghanistan, du Kosovo, à recourir à des munitions  en uranium appauvri et à des bombes à fragmentation, ce qui est interdit par les lois de la guerre ! Cette simple considération, et le nombre de visuels à thématique semblable qui courent sur le web, atteste avec évidence de ce  qu’un lynchage  de Poutine est mis en scène internationalement avec à la clef la volonté d’en faire un repoussoir, un croquemitaine, un épouvantail pour les besoins de la géopolitique mondiale des states, ici dans sa dimension européenne.

Cette image est en effet une des nouvelles formes d’influence et d’ingérence politique. Internet est devenu un terrain de grandes maneuvres. Conçue dès le départ pour être un condensé polémique de caractère viral (sans mention d’un émetteur et dépourvue de tout libellé linguistique, donc sans éléments d’identification possibles, on voit la loyauté du procédé !) elle est inspirée par une volonté de désinformation et de manipulation. Cette photo dont il est facile de retrouver sur la toile l’original ou les déclinaisons, est en fait l’un des multiples visuels produits par une officine us (des rives du Potomac ou en Europe) qui participe d’une campagne de diabolisation du leader russe, et qui est un des résultats programmés d’une campagne de guerre psychologique   à destination des européens, qu’il s’agisse des populations ou des responsables politiques. Comme si la leçon de l’ex-KGB avait été bien apprise et retenue par ses adversaires ! L’objectif étant d’imposer dans l’opinion des pays de l’UE une image de Poutine d’une répulsivité telle qu’il soit impensable de lier ou d’entretenir quelque lien que ce soit avec un interlocuteur pourtant naturel entre nations continentales, parce qu’on les aura convaincus de son infréquentabilité.

C’est une stratégie d’intimidation, de pression de conformité qu’on peut décrire comme le contraire d’un travail journalistique et informatif (de nature à expliquer la complexité historique des problèmes) puisque poussant à fond le seul curseur de la négativité. Quelles en sont les étapes ?

1 – déplacer l’appréciation d’un chef d’état étranger  sur le terrain de la morale – « il est très méchant » –  (morale démocratiste dont les US se prétendent les concessionnaires exclusifs, quoique…) et non plus de la politique (alors que toute notre culture diplomatique depuis De Gaulle, c’est à dire depuis 40, voudrait qu’on reconnaisse et traite avec  des états et non des régimes…. parce que c’est la seule attitude qui ne contrevient pas à nos intérêts nationaux.)

2 – faire de l’adversaire, leader ou population (les russes) l’incarnation du mal, de « l’axe du mal »,

3 – en faire l’incarnation du mal absolu par un processus de luciférisation (stalinisation ou hitlerisation, au choix !),

4 – fonder par le matraquage  une croyance dans le caractère diabolique du personnage

5 – donc incapaciter les européens en terme de calcul politique,

6 –  paralyser les relations internationales des pays conditionnés par peur de ce qui pourrait être une contamination idéologique, et donc

7 – installer un cordon sanitaire pour isoler politiquement, commercialement, technologiquement…..etc, celui qui est présenté, représenté en fait, et de manière intéressée, comme un fou, un  pestiféré. La récente conférence de Brisbane illustre à souhait l’aboutissement de ce processus.

Ce qui est visé est en fait de retirer aux Européens grâce à cette contrainte politique  vis à vis de l’est, rien moins que leur liberté politique. Par le biais de cette campagne internationale, et de cette représentation qu’elle impose à tous les médias occidentaux aux ordres (un exemple : les caricatures ou les unes de nombre de journaux ou hebdos français), c’est en fait une façon de leur interdire toute marge diplomatique parce qu’il est capital qu’ils ne soient que des « clients » (au sens romain et économique du terme) dépendant en tout et pour tout des américains dans le cadre du Grand Traité Transatlantique. Il s’agit au fond de retirer aux européens une carte de marchandage possible, une porte de sortie,  dans le cadre de cette négociation, de sorte que les relations US / Europe soient enfermés dans un tête à tête où les européens aient le moins de cartes possible dans leur jeu.

Une stratégie de la tension est donc en œuvre. Mais cette campagne de  dissuasion n’est qu’à mi parcours. Il s’agit pour l’instant de casser toute possibilité de dialogue entre les deux moitiés du continent (dans une perspective du genre « maison commune » chère à Gorbatchev, véritable cauchemar us), et d’affaiblir simultanément l’UE et la Russie. Il n’est pas douteux que dans le prolongement de ce qui a été entrepris depuis la chute du mur en Ukraine, avec les prétendues ONG US (révolution orange puis Maïdan) et l’aide du département d’état, cette entreprise ne connaisse de nombreux développements en terme de presse et de matraquage idéologique, tout au long d’une montée possible aux extrêmes. Jusqu’à un conflit plus grave qui servirait bien l’hyperpuissance parce qu’il casserait l’Europe et la mettrait encore plus en situation de totale dépendance politique et diplomatique. Rappelons nous le « Fuck, Europe » d’un des principaux responsables du département d’état, Victoria Nuland !

Cette guerre des images sous forme virale ou relayée complaisamment par les plus grands organes de la presse française et internationale et les plus grands caricaturistes connus comme Plantu au Monde, sur une partition écrite ailleurs, avec des éléments de langage d’importation… devrait donc s’intensifier sous forme d’un matraquage de plus en plus fréquent.

Mais il sera difficile aux rhétoriciens des officines mobilisées d’aller bien au delà dans la malhonnêteté et la violence argumentative.

André Bordes

 

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