La laïcité racontée à de futurs moniteurs

Quand mon ami Jean-François Chalot, animateur, pour les Francas et les
Eclaireurs de France, de stages Bafa, m’a sollicité pour animer, un soir du mois dernier, un stage en parlant de la laïcité, j’ai bien sûr dit oui tout de suite, mais avec une appréhension.
Je reste sur un très mauvais souvenir, avec les jeunes et la laïcité. Il y a
quatre ans, j’avais été invité par le Mouvement des Jeunes Socialistes des Yvelines à parler laïcité, à Trappes.
Je ne savais pas, en acceptant, dans quelle galère j’allais tomber. Les
organisateurs voulaient faire venir les jeunes du quartier à la politique,
par la musique, en alternant des orchestres (surtout rapeurs) et des débats politiques.
Intention sans doute louable, mais ils nous avaient collé à 15 heures, pour 1 h 30 de débat, après un premier groupe, et avant un deuxième groupe.
La salle était pleine de plusieurs centaines de jeunes d’une dizaine d’années, entourés par une dizaine de grands frères, et des éducateurs. A la tribune, il y avait, entre autres, Catherine Tasca, ancienne ministre et sénatrice socialiste, Samira Cadasse, une dirigeante de Ni Putes Ni Soumises, David Lebon, le président national du MJS, et moi.
Ce fut un véritable cauchemar. Pour les gamins (majoritairement issus des pays postcoloniaux), nous étions les emmerdeurs, qui les empêchaient d’écouter leur musique. Il y eut donc un brouhaha durant toutes nos interventions, et ils nous montraient qu’ils n’attendaient qu’une chose : qu’on dégage.
Les grands frères montraient une forte agressivité vis-à-vis de
l’intervenante de NPNS, et chauffaient la salle contre nous. Deux éducateurs ne trouvèrent rien de mieux, en demandant d’abord aux gamins de se taire (ce qu’ils ne firent pas) d’expliquer que tout était la faute de la tribune, qui était incapable d’intéresser les jeunes.
Seul point positif, je me souviens du discours courageux de deux jeunes
filles, qui exprimèrent leur inquiétude devant la montée de l’intégrisme
religieux dans le quartier, et le pouvoir que les hommes voulaient imposer aux femmes.
Quand nous quittâmes la tribune, après plus d’une heure cauchemardesque, nous fûmes conspués par les mômes. J’eus alors une pensée pour les enseignants, qui devaient faire face à ce genre d’élève, toute l’année.
Je quittais Trappes avec le moral dans les chaussettes.
A Melun, heureusement, rien de tel, le contexte était fort différent. Il y
avait une vingtaine de participants, majoritairement des femmes, dont
environ la moitié issue d’une immigration visible. Les milieux sociaux
étaient fort différents, il y avait des lycéens et des étudiants. Ils
avaient pour la majorité d’entre eux une vingtaine d’années.

Comment aborder la laïcité avec des jeunes ? Je me suis dit qu’il fallait
commencer par un minimum de rappels historiques, mais surtout être concret.
Pourquoi les Français ont eu besoin de se défendre de l’omniprésence de
l’église catholique ? Pourquoi les femmes ont eu besoin de s’émanciper du pouvoir patriarcal ? Quelle était leur situation dans les années 60 ?
Expliquer ce qu’a signifié l’accès au travail, le droit à la contraception,
le droit à l’avortement. Convaincre que la laïcité, c’est la liberté de
conscience, et le libre choix. Nous n’avons pas de jugement à avoir face à
une femme catholique qui choisit d’avoir de nombreux enfants, mais nous ne devons pas accepter que son choix s’impose à toute la société.
Ensuite, évoquer la victoire de la société civile, dans la foulée de mai 68,
sur l’idéologie de l’église catholique. Rebondir sur les années 90, la
nouvelle offensive que connaît la France, avec le voile, et les demandes
communautaristes des islamistes.
C’est là que la discussion fut la plus intéressante. En mettant en avant la
laïcité, comme rempart au communautariste, il était possible, concrètement, de montrer, dans ce groupe aux origines diverses, la différence entre la logique anglo-saxonne, et la conception française du creuset républicain.
Expliquer, sur le thème du droit à aimer librement qui on veut, quelle que
soit ses origines ou sa religion, que le repli ethnique était une conception
raciste de la société. Convaincre que la laïcité n’est pas hostile aux
religions, au contraire, qu’elle permet aux minoritaires la liberté de
culte, ce qui est souvent impossible dans des religions d’état.
Il était réconfortant de constater que le fait laïque était admis par tous.
La célèbre phrase de Victor Hugo « Je veux l’Etat chez lui, et l’Eglise chez
elle », était parfaitement intégrée.
Par contre, la volonté de préserver le droit religieux à l’hôpital, ou en
prison, a été plusieurs fois exprimée. Les participants étaient très soucieux de respecter le droit de croire, pour ceux qui le souhaitent, et ne voulaient pas d’une dérive autoritaire contre les religions. Mais les aumôneries à l’école publique ont été contestées.
La notion d’égalité de tous devant la loi, et de supériorité des lois
républicaines face aux lois religieuses, a fait également le fait d’un
consensus général.
Un débat a été amorcé par une jeune fille, qui estimait qu’elle ne voulait
épouser qu’un musulman, et personne d’autre. D’autres jeunes filles l’ont
vivement interpellée, en lui faisant remarquer que son choix ne pouvait se comprendre que s’il s’exerçait sans pression communautaire, et donc dans le vivre ensemble.
Elle a d’ailleurs répondu en précisant qu’elle parlait pour elle et qu’elle
refusait que l’on puisse imposer à quiconque un choix qui n’est pas le sien.
La conclusion, sur l’histoire de France, facteur d’intégration, et le rappel
qu’un Français sur trois a un grand-parent issu de l’immigration a été fort
apprécié, surtout quand la comparaison a été faite avec l’Allemagne et les Turcs.
Rappeler, avec des mots simples, concrets, ce qu’est la République, ce
qu’est la laïcité, et pourquoi la spécificité française doit être défendue face à la logique anglo-saxonne est faire œuvre pédagogique utile. Il est réconfortant de sentir qu’un jeune public est très attentif à ces valeurs, surtout quand il applaudit à la fin du débat.
Autant j’étais parti de Trappes avec le moral à zéro, quelques
années plus tôt, autant je suis reparti de Melun plein d’optimisme.
Pierre Cassen

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