La liberté d’expression serait-elle devenue le fruit défendu du XXIe siècle ?

Le fruit défendu, c’est le fruit que Dieu avait défendu à Adam et Eve de manger. Mais c’est aussi la chose qu’on désire d’autant plus qu’on doit s’en abstenir ! Or, que peut bien augurer le fruit défendu pour qu’il faille s’en abstenir ? A priori, rien de bon, puisqu’il est défendu. Mais justement, pourquoi est-il défendu s’il n’est rien de bon ? Le «rien de bon» ne suffit-il pas à en faire un interdit par lui-même ?

Il n’y suffit pas, en effet, parce que le fruit défendu a toujours été ce qu’il est en raison de… son excellence !

Ne soyons donc pas étonnés que le fruit défendu soit désir de tous les désirs, et d’abord désir de liberté !

D’où l’incroyable dérive qui consiste à interdire l’expression de cette même liberté qu’est, entre autres, la liberté d’expression.

Interdire la liberté d’expression est criminel : c’est gâter le fruit de tous les fruits, altérer la condition de toutes les conditions, corrompre la vie de toutes les vies, ôter le souffle de celui qui court comme de celui qui accourt ! Pareille dérive est multiforme : c’est l’interdit-roi, la sincérité méprisée, l’élan contre-nature, la liberté de mouvement qui vendrait des chaînes, la liberté de pensée qui produirait des carcans, la liberté d’expression qui couperait les langues et les mains !

Interdire la liberté d’expression, c’est promouvoir l’art pictural… mais en proscrire les couleurs ; multiplier les piscines… pourvu qu’elles soient vides ; distribuer des gommes… et retirer les crayons ; bref, c’est ovationner l’absurde ! Pire : c’est noircir l’être humain… qui a cependant besoin de clarté ; inventer des obstacles… qu’il faudra pourtant vaincre ; vicier l’air que l’on respire… et dont on ne peut néanmoins se passer !

Or, de même que le fruit défendu concerne la science du bien et du mal, c’est-à-dire le tout de la morale, de même l’interdiction de la liberté d’expression concerne tous les individus, c’est-à-dire le rapport de l’individu avec son entourage, puis avec l’entourage de son entourage, et finalement avec l’ensemble de la société. Ici, plus que jamais, le singulier est un pluriel : l’individu est l’humanité, et ceux qui bâillonnent l’un comme l’autre sont les fossoyeurs de l’un comme de l’autre.

Cela peut même aller plus loin, car il suffit de ne plus avoir le droit de dire pour n’avoir plus que le droit d’obéir ! Et voilà comment on muselle aussi bien la spontanéité que la réflexion ! Et voilà comment on  cadenasse l’existence ! Et voilà comment on crée la police de la pensée ! Et voilà comment on se retrouve devant la justice pour avoir dit ce qu’on pense être juste ! Et voilà comment on fabrique un monde qui manque l’homme à force de le parquer !

Car enfin, où est la balance qui pèserait l’idée à sa juste valeur ? Qui peut se prévaloir d’être le Salomon de notre temps ? Qui peut incarner  Dieu dans le prétoire ?

En outre, depuis quand l’idée poserait-elle problème ? L’idée ne pose pas problème : elle pose les problèmes. C’est tout, et ça change tout ! Ce serait d’ailleurs un problème si l’idée ne posait plus de problèmes, car s’il en était ainsi, il n’y aurait plus d’idées. Or, sans idées, ne serions-nous pas des animaux comme les autres ?

Voilà pourquoi tout homme qui se sait homme ne peut que vouloir la liberté d’expression.

Si, toutefois, d’aucuns n’en veulent nullement au point de tout faire pour la supprimer, qu’ils n’oublient pas de bâtir le cadre exigé par une telle suppression. Cela ne leur sera ni difficile ni onéreux : un enclos pour bêtes à cornes suffira !

Maurice Vidal

 

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