La loi anti-pornographie, rêve de tous les intégristes

Depuis le 30 octobre 2008, baisers et bikinis sont interdits dans l’espace public indonésien. Telle est une des conséquences de la loi «anti-pornographie» adoptée, à Jakarta, par la Chambre des représentants.
Que les représentants indonésiens interdisent la «pornographie» semble aller de soi, les «représentations par écrits, dessins, peintures, photos de choses obscènes destinées à être communiquées au public» n’étant pas ce que l’on fait de mieux en matière de communication.
Ce qui, en revanche, semble ne plus aller de soi relève des conséquences ultimes de la loi : plus de bisous – même furtifs – sur la bouche ! Plus de maillots deux pièces sur les plages !

Cela concerne tout le monde, y compris les touristes – et l’on comprend la grogne des habitants de l’île de Bali, dont le niveau de vie dépend en partie de l’activité touristique ! Cela concerne surtout les associations féminines qui œuvrent sans relâche à la libération de la femme, les musulmanes manifestant à grand renfort de pancartes pour «nettoyer l’Indonésie de la pornographie» étant presque intégralement voilées. Cela concerne enfin l’ensemble de la communauté culturelle, cette dernière craignant une extension de la loi – qui pourrait, de ce fait, bâillonner le cinéma, la littérature, la peinture, la photographie, le théâtre, et même les médias, en un mot la liberté d’expression.
Cette crainte n’est malheureusement pas infondée : dans son éditorial du 31 octobre, le Jakarta Post dit son indignation face à la loi «anti-pornographie», et sa peur d’une généralisation de la censure, ce qui risque de se produire quand on sait que ladite loi bénéficie du soutien inconditionnel des partis musulmans radicaux.
Or, ce radicalisme ne se rencontre pas uniquement chez les intégristes indonésiens d’obédience musulmane : il se retrouve partout où s’installe l’intégrisme musulman, et notamment en Europe !
Certes, l’Indonésie est un pays musulman. C’est même le premier pays musulman par le nombre. Si charbonnier est maître chez lui, nous n’avons pas à décrier la décision indonésienne.
Mais là où il y a problème, c’est que les partis islamistes entendent, par cette loi, imposer leurs valeurs religieuses à tous les Indonésiens, sans en excepter les minorités non-musulmanes, qu’elles soient chrétiennes, hindoues ou autres.
Par ailleurs, ne soyons pas surpris que l’Indonésie puisse servir d’exemple à ce qui pourrait se passer en France, si la laïcité et les esprits libres venaient à s’agenouiller définitivement devant le religieux, serait-il catholique.
En effet, il est dans la nature du pouvoir de viser la toute-puissance. Le pouvoir religieux ne fait pas exception : c’est même l’archétype de la toute-puissance, car il parle et agit au nom du Tout-Puissant ! D’où le danger des revendications musulmanes en terre non musulmanes, précisément parce qu’elles sont «musulmanes» avant d’être «politiques». En acceptant les «accommodements raisonnables», nous préparons le terrain de ceux qui rêvent de voir la loi de Jakarta s’implanter sur notre sol, au nom de la morale d’abord, et de la morale divine ensuite.
Le pire est qu’il se trouvera des voix non musulmanes pour justifier ce retour à l’ordre moral d’abord, et à l’ordre divin ensuite, bien que personne ne puisse définir sans conteste l’ordre moral, pour la bonne raison que l’ordre moral ne vaut que par son contenu !
Après tout, qu’est-ce qui est immoral ? L’obscénité ? L’érotisme ? Le sexe ? Que serait la morale sans le sexe, puisque la morale a besoin de l’être sexué pour être établie ? Cette fameuse morale égalise-t-elle l’érotisme et la pornographie ? Si oui, pourquoi ces deux termes n’ont-ils point même sens ? Si non, pourquoi condamne-t-elle «également» l’érotisme ? Sait-elle au moins que les hormones érotisent le système nerveux ? L’obscénité est-elle dans ce que je vois, ou dans le «je» qui voit ? Voit-on objectivement ou subjectivement ? Comment gérer les fantasmes et autres projections psychologiques qui accompagnent nos perceptions ? Comment distinguer la perception naturelle de la perception culturelle ? Si l’obscénité relève de ce qui est de «mauvais augure», qu’est-ce qui est obscène ? La liberté sexuelle, ou son interdit ? La nudité, ou le carcan vestimentaire ? Les organes génitaux, ou la ceinture de chasteté ? Le corps, ou le voile intégral ? Un défilé de candidates concourant au titre de Miss Univers, ou un défilé militaire ? L’érection du sexe masculin, ou celle d’un missile stratégique ? Où commence l’indécence ? Dans le geste ? Dans le regard ? Dans telle ou telle forme corporelle que j’entrapercevrais ? Dans une surface cutanée visible jugée excessive ? Dans la démarche ? Dans la puissance aphrodisiaque de tel parfum ou de telle odeur émanant de la personne – même invisible – que je suis amené à croiser en public ? Dans la mise en question de l’indécence ?
Le problème est aussi que Dieu fait problème – car Il est plusieurs lorsqu’Il est, puisque le Christ n’est ni Allah, ni Ishvara, ni Mahadevi, ni Brahman, ni qui que ce soit d’autre… Et même si Dieu est un, Il n’est pas le même pour tous, et peut même, pour certains, n’être pas ! Vouloir imposer Dieu, c’est donc accentuer l’incommunicabilité des hommes, qui ont déjà tant de mal à s’entendre sur le plan strictement politique, comme il se voit tous les jours depuis plus de 2600 ans !
Cela devrait d’ailleurs nous faire réfléchir sur les apories du multi-culturalisme, qui, sous couvert d’échange, risque de changer nos valeurs au nom d’un universel dont le contenu nous est contraire : les intégristes musulmans présents sur notre sol ne développent pas le multi-culturalisme occidental : ils se développent grâce au multi-culturalisme occidental ! Leur logique d’installation n’est ni celle des Droits de l’Homme, ni celle de la démocratie : c’est celle de la théocratie enseignée par les Droits de Dieu tels qu’ils apparaissent dans le Coran. La France doit le savoir et en tenir compte si elle entend continuer sa propre Histoire, car le «choc des civilisations» n’est pas une illusion mais une possibilité – que notre aveuglement transforme peu à peu en probabilité, et que notre lâcheté pourrait bien métamorphoser en certitude.
Qui est aveuglé peut voir à nouveau ; qui est lâche reste lâche ! Nos lois ne doivent pas être les substituts de nos volontés laïques et républicaines, mais leur concrétisation. Si tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes, le peuple français aussi !
Maurice Vidal

image_pdf
0
0