La Maison Blanche a-t-elle aidé à planifier l’attaque chimique syrienne ?

  L’auteur de cet article (*) est Yossef Bodansky, membre de la rédaction du CRG (Centre pour la Recherche sur la Mondialisation à Montréal, Canada). Il jette un regard bien différent de celui de nos médias sur les auteurs de l’attaque chimique du 21 août 2013 dans la banlieue de Damas. Dans le jeu dangereux de toute guerre,  chacun peut piéger son adversaire aussi bien que ses propres alliés (NDT).

Il y a une quantité de preuves nouvelles qui prend de l’ampleur en provenance de nombreuses sources au Moyen-Orient dont la plupart sont affiliées à l’Opposition syrienne, à ses sponsors et à ses supporters, ce qui en fait une affaire très sérieuse  fondée sur des solides preuves détaillées : le 21/08/2013, la frappe chimique dans la banlieue de Damas était en fait une provocation préméditée par l’Opposition syrienne.

Maison Blanche

Pour connaître l’étendue de ce que les US connaissaient d’avance de cette provocation, il faut plus d’investigation parce que les données disponibles placent « l’horreur » exprimée par la Maison  Blanche de Barack Obama sous un éclairage différent et perturbant.

Les 13 et 14 août 2013, les forces de l’Opposition [syrienne] en Turquie financées par les Occidentaux, ont commencé à anticiper pour grossir une offensive militaire majeure irrégulière des réunions préliminaires entre des commandants militaires haut-gradés de l’Opposition et des représentants des Services des Renseignements qatari, turc et américain (« Moukhabarât amriki,  المخابرات الأميركيّة») se sont tenues dans la province de Hatay, dans la garnison militaire turque d’Antioche, aménagée et utilisée en centre de commandement et de QG de l’Armée Syrienne Libre (ASL) et de leurs sponsors étrangers. Des commandants de l’Opposition de très haut rang qui venaient d’arriver d’Istanbul ont donné leurs directives aux  commandants régionaux pour une escalade imminente dans le combat, due à « un développement qui va changer la face de la guerre » et qui conduirait, par la suite, à un bombardement américain de la Syrie.

Les forces de l’Opposition avaient à préparer rapidement leurs forces pour exploiter le bombardement mené par les US en vue de marcher sur Damas et de renverser le gouvernement de Bashar al-Assad, ont expliqué les commandants haut-gradés. Les agents du Renseignement qatari et turc ont donné leurs assurances aux commandants régionaux syriens qu’ils seraient approvisionnés d’armes en grande quantité pour l’offensive à venir.

Effectivement, une distribution d’armes sans précédent a commencé dans tous les camps de l’Opposition dans la province de Hatay du 21 au 23 août 2013. Dans la seule région de Rihanli, les forces de l’Opposition ont bien reçu plus de 400 tonnes d’armes, surtout de l’armement anti-aérien, depuis des missiles tirés à l’épaule (1) jusqu’aux munitions pour des fusils légers et des mitrailleuses. Les armes distribuées provenaient d’arsenaux contrôlés par les Services de Renseignements qatari et turc, sous l’étroite supervision du Renseignement américain.

Ces armes ont été chargées à bord de plus de 20 semi-remorques qui ont traversé la Syrie du nord et les ont distribuées à plusieurs dépôts. Ont suivi plusieurs autres cargaisons de plusieurs milliers de tonnes aussi, qui ont eu lieu pendant le week-end des 24 et 25 août 2013 et qui comportaient surtout des missiles antichars sophistiqués et guidés et des lance-roquettes. Les agents de l’Opposition à Hatay ont déclaré que ces cargaisons d’armes étaient « les plus importantes qu’ils avaient jamais reçues depuis le début des troubles il y a plus de 2 ans ». Les livraisons de Hatay sont allées vers toutes les forces rebelles opérant dans la région d’Idlib jusqu’à Alep, y compris vers les jihadistes affiliés à al-Qaeda (qui constituent la plus grande partie des forces rebelles dans la région).

Plusieurs agents haut-gradés de l’Opposition syrienne et des États arabes qui la  financent ont insisté sur le fait que ces livraisons d’armes sont destinées spécifiquement par anticipation pour exploiter l’impact d’un bombardement imminent de la Syrie par les US et leurs alliés occidentaux. Les dernières réunions de formulation et de coordination de la stratégie ont eu lieu le 26 août 2013. La réunion de coordination politique s’est tenue à Istanbul.  L’ambassadeur US Robert Ford y a assisté. Plus importantes étaient les réunions de coordination opérationnelle et militaire de l’Opposition syrienne à la garnison d’Antioche. Les agents des Renseignements turc, qatari et US assistaient à ces réunions en plus des commandants de l’Opposition syrienne. Les Syriens ont été informés que le bombardement allait commencer dans quelques jours.

« On a dit en termes clairs à l’Opposition que cette action pour dissuader le régime d’Assad d’utiliser davantage les armes chimiques pourrait intervenir dans les tout prochains jours » a déclaré un participant syrien à cette réunion. Un autre participant syrien a dit qu’il était convaincu que le bombardement américain était programmé pour commencer le jeudi 29 août 2013. Plusieurs participants – des Syriens et des  Arabes – ont insisté sur le fait que les assurances du bombardement à venir étaient très explicites au moment même où, officiellement, Obama était toujours indécis.

Les descriptions de ces réunions soulèvent la question de l’étendue de la connaissance préalable du Renseignement US et, par conséquent, de la Maison Blanche d’Obama. Toutes les sources consultées  – syriennes et arabes – ont insisté sur le fait que les agents du « Moukhabarat Amriki » ont participé activement aux  réunions et aux directives en Turquie. Par conséquent, à tout le moins, ils auraient  dû savoir que les chefs de l’Opposition étaient en train d’anticiper un « développement qui va changer la face de la guerre » : à savoir un événement dramatique qui provoquerait une intervention militaire conduite par les US.

Le simple fait que les sites de stockage des armes sous supervision étroite des Renseignements US, ont été ouverts et qu’environ un millier de tonnes d’armes de haute qualité ont été distribuées à l’Opposition indique que le Renseignement US a anticipé une telle provocation et l’opportunité pour l’Opposition syrienne d’exploiter l’impact du bombardement US et de leurs alliés qui s’ensuit. Donc, même si  la Maison Blanche d’Obama n’avait pas été au courant avant la provocation chimique, ils auraient dû conclure, ou tout au moins suspecter, que l’attaque chimique était très vraisemblablement « le développement qui va changer la face de la guerre » anticipé par les chefs de l’Opposition comme un appel au bombardement mené par les US. Dans de telles circonstances, la Maison Blanche d’Obama aurait dû s’abstenir d’être en tête pour accuser [le gouvernement] de Damas d’Assad et le menacer de représailles, ce qui, l’acte passé, rendait la Maison Blanche d’Obama, au minimum, complice.

Entre-temps, des données complémentaires provenant de Damas au sujet de l’actuelle attaque chimique augmentent les doutes sur la version des événements qu’en donne Washington. Immédiatement après l’attaque, trois hôpitaux de Médecins Sans Frontières (MSF), dans la zone du grand Damas, ont traité plus de 3.600 Syriens touchés par l’attaque chimique. Parmi eux, 355 sont morts. MSF a effectué des tests sur une large majorité de ceux qui ont été traités.

Le directeur de MSF, Bart Janssens, a colligé les constatations : « MSF ne peut confirmer scientifiquement la cause de ces symptômes ni établir qui est responsable de l’attaque. Toutefois, les symptômes constatés sur les patients, en plus de la configuration épidémiologique des événements – caractérisée par l’afflux massif de patients en un court laps de temps, l’origine des patients et la contamination du personnel médical et des urgences – indiquent fortement une exposition massive à un agent neurotoxique ». Pour le dire simplement, malgré des examens sur 3.600 patients, MSF n’a pas réussi à confirmer que le gaz sarin était la cause des blessures. Selon MSF, la cause aurait pu être des agents innervants comme le sarin, gaz à forte concentration destiné à contrôler les émeutes, ou même des pesticides à forte concentration. De plus, des rapports de l’Opposition selon lesquels il y eut vraiment une odeur nauséabonde au cours de l’attaque suggèrent qu’elle provenait d’un sarin « de cuisine » utilisé par des groupes jihadistes (qui est différent du sarin de type militaire qui est inodore) ou d’agents improvisés comme les pesticides.

Certaines des preuves que la Maison Blanche d’Obama a cherché à nous vendre sont, au mieux, contestables.

Un petit incident à Beyrouth soulève de grandes questions. Un jour après l’attaque chimique, des guetteurs libanais travaillant pour le « Moukhabarat Amriki » ont réussi à convaincre un homme syrien qui déclarait avoir été blessé par l’attaque chimique, de demander à être soigné à Beyrouth contre une forte somme d’argent qui lui serait versée effectivement à vie. L’homme a été mis dans une ambulance et transféré la nuit vers l’Hôpital Farhat à Jib Janine, Beyrouth. La Maison Blanche d’Obama a immédiatement fait fuiter dans les médias amis que « la Croix Rouge libanaise avait  annoncé que les résultats des tests avaient montré des traces de gaz sarin dans son  sang ». Cependant, c’était une nouvelle pour le Renseignement libanais et pour les agents de la Croix-Rouge libanaise. Selon des officiers supérieurs du Renseignement : « Le directeur des opérations de la Croix-Rouge, Georges Kettaneh, [leur] a dit que le blessé syrien s’était sauvé de l’hôpital avant que les médecins aient eu  la possibilité de pratiquer les tests à la recherche de traces de gaz toxiques dans son sang ». Apparemment, le patient avait déclaré qu’il était guéri de ses nausées et qu’il n’avait plus besoin de soins médicaux. Les forces de Sécurité libanaises sont toujours en train de rechercher le patient syrien et les honoraires qu’il a perçus.

Le 24 août 2013, des forces du Commando syriens ont agi sur renseignement à propos d’une piste des auteurs présumés de l’attaque chimique et ont fait un raid contre un groupe de rebelles dans des tunnels à Jobar, dans la banlieue de Damas. Des boîtes de matériel toxique ont été touchées lors d’un combat féroce. Plusieurs soldats syriens souffraient de suffocation  et « certains blessés étaient dans une condition critique ».

Le Commando finalement a saisi un dépôt de l’Opposition contenant des barils pleins de produits chimiques nécessaires au mélange du « sarin de cuisine », des équipements de laboratoire et ainsi qu’un nombre important de masques de protection. Le commando syrien a aussi saisi plusieurs dispositifs explosifs improvisés, des munitions RPG (2) et des obus de mortier. Le même jour, quatre combattants au moins du Hezbollah, opérant dans la région de Damas près de Ghouta, ont été touchés par des produits chimiques en même temps que l’unité du commando syrien qui a été touchée alors qu’elle recherchait le groupe de rebelles dans les tunnels à Jobar. Les forces syriennes et le Hezbollah ont agi simultanément sur une information du Renseignement à propos des auteurs réels de l’attaque chimique. Damas a dit à Moscou que des troupes syriennes ont été touchées par une sorte d’agent innervant et a envoyé en Russie des échantillons (sang, tissus et sols) et des équipements saisis.

Plusieurs leaders syriens, dont beaucoup ne sont pas des supporters d’Assad ou qui  sont même ses ennemis jurés, sont maintenant convaincus que l’Opposition syrienne est responsable de l’attaque chimique du 21 août dans la région de Damas dont le but était de provoquer les États-Unis et leurs alliés à bombarder la Syrie d’Assad. Le plus explicite et le plus éloquent est Salah Muslim, chef du Parti de l’Union Démocratique Kurde (PYD) qui a combattu le gouvernement syrien. Muslim doute qu’Assad ait utilisé des armes chimiques alors qu’il était en train de gagner la guerre civile.

«  Le régime en Syrie … a des armes chimiques mais il ne les utiliserait pas autour de Damas, à 5 km de la Commission de l’ONU qui mène les investigations sur les armes chimiques. Bien sûr, ils ne sont pas assez stupides pour le faire » déclare Muslim à Reuters le 27 août 2013. Il croit que l’attaque avait « pour but de monter un mauvais coup contre Assad et de provoquer une réaction internationale ». Muslim est convaincu que « d’autres camps qui veulent blâmer le régime syrien, qui veulent le montrer coupable et ensuite voir l’action » sont responsables de l’attaque chimique. Les États-Unis sont en train d’exploiter l’attaque pour faire avancer leur  propre politique anti-Assad et les inspecteurs de l’ONU devraient trouver la preuve que les rebelles sont derrière cette attaque, et alors « tout le monde laissera tomber», dit Muslim en haussant les épaules. « Quel est le camp qui serait puni  ? Vont-ils punir l’émir du Qatar ou le roi d’Arabie Saoudite ou M. Erdogan de Turquie ? »

Et là restent  les questions suivantes : compte tenu de l’étendue de l’implication des « Mukhabarat Amriki » dans les activités de l’Opposition, comment se fait-il que les Renseignements US n’ont pas eu connaissance d’avance de l’utilisation d’armes chimiques planifiée par l’Opposition à Damas ?

C’est un échec colossal.

Et s’ils le savaient et qu’ils avaient mis en garde la Maison Blanche d’Obama, pourquoi alors cette course moralisatrice pour blâmer l’administration d’Assad ?

De plus, comment l’administration d’Obama peut-elle poursuivre son soutien et chercher à renforcer l’Opposition qui vient juste intentionnellement de tuer 1.300 civils innocents en vue de provoquer une intervention militaire américaine ?

Traduit de l’anglais par Bernard Dick

(*) http://www.globalresearch.ca/did_the-white-house-help-plan-the-syrian-chemical-attack/5347542 (01/09/2013)

(1) Missiles tirés à l’épaule : Ce sont des missiles sol-air pour combattre l’aviation du président syrien Bachar al-Assad. Ils peuvent atteindre des avions et des hélicoptères volant à basse altitude.

(2) RPG (Rockets Propelled Grenade). RPG rounds : munitions RPG.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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