La malhonnêté intellectuelle de Michel Cassou (Le Monde), qui crache sur la IIIe République

Publié le 2 novembre 2010 - par - 496 vues
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Comment adapter l’histoire à ses convenances : toi-même !
Dans un dossier du Monde (1) et sobrement intitulé Tous collabos, les raisons d’une obsession, Michel Cassou, éminent administrateur de société, ancien membre de la direction générale d’un groupe de services multinational et ancien professeur d’histoire et de géographie, nous explique en substance que pour condamner la Burka, symbole s’il en est du « A Rome, fais comme chez toi ! » appelé aussi pudiquement « repli communautaire », se référer aux principes de la Troisième République relèverait de l’imposture historique. Après nous avoir bien expliqué que celle-ci a joué un rôle fondamentale dans « l’élaboration de ce que l’on appelle les valeurs de la République », Monsieur Cassou nous délivre le scoop suivant : la Troisième République était « non seulement communautariste mais même à certains égards ségrégationniste ». Grosso modo l’Alabama de la grande époque, les croix brûlées en moins. Il y va de ses exemples : « La première grande vague d’immigration a eu lieu lors de la première guerre mondiale avec l’arrivée sur le territoire national de 300 000 soldats et de 130 000 ouvriers originaires du Maghreb. Or les valeurs de la République à cette époque ont conduit à ce qu’ils soient traités selon les règles les plus élaborées du communautarisme. » Ce Monsieur Cassou en déduit sévèrement le caractère ségrégationniste du régime, déjà gros des traitements infligés aux juifs pendant les années 40 et aux roms en 2010.

Or, la malhonnêteté de Monsieur Cassou est double. Sa déduction tout d’abord. Dénier le droit de se référer à un régime dont les principes sont universalistes, et qualifier d’hypocrites ceux qui le font aux motifs que les gouvernements de ce régime ont eu à un moment donné (et pas n’importe lequel : on parle de 14-18) recours à des politiques communautaires et ségrégationnistes, relève soit de la naïveté la plus abyssale, soit de la gredinerie intellectuelle la moins subtile. Monsieur Cassou pourrait aussi rappeler que la devise Liberté Egalité Fraternité ne fut pas toujours non plus appliquée à la lettre, et ce dès la Révolution. Ou que Napoléon était hypocrite lorsqu’il prétendait apporter les Droits de l’Homme et la philosophie des Lumières à des peuples dont il foulait aux pieds la souveraineté, contre les Droits de l’Homme et les Lumières. Ou que certains de nos rois de droit divin se permirent des actes forts peu catholiques, du concubinage à l’assassinat politique. Tout cela sans saisir que l’exercice du gouvernement nécessite toujours un minimum de petits arrangements avec les grands principes (dans le cas du concubinage il est vrai qu’il s’agit surtout d’hygiène personnelle).

Mais peut-être Michel Cassou ne voit-il pas avec quoi le gouvernement fait un compromis, d’où sa déduction un peu balourde : telle action communautaire menée par tel gouvernement de la Troisième République fait de celle-ci un régime d’apartheid.

Nous, en revanche, le voyons très bien.
L’exemple cité par Cassou rappelle le sort des 300 000 soldats magrébins et celui des 130 000 ouvriers de même origine : « Or les valeurs de la République à cette époque ont conduit à ce qu’ils soient traités selon les règles les plus élaborées du communautarisme. Alors que pour les soldats français la cuisine était faite au saindoux, les soldats musulmans avaient droit à de la cuisine au beurre, eu égard à leurs convictions religieuses. On n’ose pas imaginer les débats que provoquerait une telle mesure dans la France de 2010. En outre les soldats musulmans avaient leurs foyers, leurs lieux de convalescence et ils ne devaient sous aucun prétexte fréquenter des femmes françaises. Leurs rapports avec les infirmières étaient très surveillés.»

En ce qui concerne les soldats musulmans que dire ? La laïcité n’interdisait nullement qu’on respecte les coutumes étrangères. Un geste de bonne volonté de la part de l’armée à l’égard des musulmans venus défendre la métropole n’avait rien de franchement antilaïque. D’autre part ces gens n’étaient pas considérés comme français à part entière, et n’étaient en aucun cas appelés à rester sur le territoire une fois leur mission effectuée. Symétriquement, avant la loi Burka cela faisait des années que des femmes d’émirs saoudiens se pavanaient en Nikab chaque mois d’août sur les champs Elysées sans que nos gouvernements n’aient jamais songé à légiférer. La polygamie ne pose pas davantage de problèmes lorsqu’elle est uniquement le fait de touristes. Les palaces procèdent aux aménagements nécessaires, et le très républicain ministre du Tourisme s’en félicite. Pour nos musulmans combattants de la Grande Guerre, il en va de même. Cette concession à leur pratiques religieuse était acceptable d’une part parce que le caractère provisoire de leur présence n’obligeait pas le gouvernement à se poser de cas de conscience en matière de respect ou non de la laïcité dans le régime des soldats, d’autre part et surtout parce qu’en 14-18 l’armée n’avait aucune raison d’ajouter le saindoux à la longue liste des motifs de mutinerie.

Le cas des ouvriers est plus intéressant. Leur mise à l’écart de la vie sociale française pendant la guerre semble émouvoir notre historien. Pourtant, le gouvernement faisait preuve de bon sens. Il n’était pas question que dans la tête des soldats puisse germer le commencement d’une rumeur comme quoi « Pendant que tu te tapes Verdun, Aziz se tape ta femme ». Le sentiment de trahison envers un gouvernement sur ordre duquel ils risquaient leur vie quotidiennement aurait été insupportable. Et très contagieux. Doit-on rappeler les conditions de vie dans les tranchées pour que M. Cassou comprenne qu’il était impensable, même dans la patrie des Droits de l’Homme, même dans le pays où tous les citoyens étaient égaux et où chaque individu transcendait ses particularismes religieux, ethniques ou culturels par un rapport direct à la Nation, qu’on puisse laisser exister la moindre promiscuité entre des femmes de soldats et des ouvriers issus de l’empire colonial ? Patriotes, mais pas cocus. D’ailleurs, pour les plus affamées, celles qui avaient le Diable au Corps, il leur restait toujours les adolescents.

Enfin et surtout, à cette époque, qui n’était pas certainement pas moins républicaine que la nôtre, n’avait pas encore été impérieusement ajouté comme corollaire à l’universalisme des Lumières la nécessité d’un vivre ensemble multiculturel, qui n’allait nullement de soi en théorie et qu’en pratique tous auraient rejeté.
D’ailleurs, l’acceptent-ils vraiment tant que ça aujourd’hui?

Ugo Steiger

(1) http://www.lemonde.fr/idees/ensemble/2010/10/15/tous-collabos-les-raisons-d-un-obsession_1426654_3232.html

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