La marche anglaise pour la charia préfigure-t-elle notre avenir ?

L’Angleterre nous est doublement précieuse : elle nous montre à la fois ce qu’est une nation communautarisée et ce qui pourrait nous arriver si, délaissant la laïcité, nous options à notre tour pour le communautarisme. Dans cette perspective, en effet, une instance musulmane française pourrait fort bien imiter le groupe anglais Islam4UK – qui prévoit de manifester le 31 octobre prochain pour que la charia soit instaurée au Royaume-Uni.
Scandaleux ? Pas du tout ! Les Anglais ont le droit de vivre selon la loi de leur choix, surtout si c’est la Loi divine, car Dieu ne saurait se tromper de loi ! Après tout, la démocratie est bien la loi du peuple, par le peuple, pour le peuple, n’est-ce pas ? Si le peuple revendique majoritairement la Loi de Dieu, pourquoi le lui reprocherait-on ?
De telles évidences devraient pourtant nous faire réfléchir. D’où vient, par exemple, que des sujets de Sa Très Gracieuse Majesté puissent vouloir une autre Angleterre, et plus encore une Angleterre radicalement autre ? D’où vient qu’ils puissent appeler «au changement complet du système juridique britannique, de ses représentants et de son parlement» ? D’où vient qu’ils puissent exiger «la mise en place totale de la charia en Grande-Bretagne» ?
La première réponse est dans la politique immigrationniste fondée sur l’accueil indifférencié de personnes issues de cultures antinomiques à celle du pays d’accueil. Or, quand il y a antinomie culturelle, il y a conflit, comme l’ont montré les récents affrontements qui se sont produits à Manchester, Birmingham, Luton et Beds… pour ne parler que de l’Angleterre.

La seconde réponse est dans la liberté démocratiquement accordée à ceux qui vomissent les libertés démocratiques (!), et qui le font savoir : «En tant que soumis à Allah – affirment les membres du groupe Islam4UK – nous en avons assez de la démocratie, des lois humaines et de la dépravation de la culture britannique». De tels propos ne sont-ils pas explicites ? Faut-il qu’ils soient plus virulents pour justifier une réaction salutaire de la part de nos démocraties ? Une démocratie qui n’est pas capable de dire «non» à ce qui n’est pas démocratique est-elle encore une démocratie ?
La troisième réponse est dans l’illusion typiquement occidentale du multiculturalisme pensé comme fusion des cultures, comme si l’infinie variété des théories et des pratiques culturelles qui conditionnent la perception de l’homme et du monde étaient nécessairement miscibles, comme s’il suffisait de se donner la main pour que le courant passe, comme si l’énucléation métaphysique était réalisable !
L’œil – qui, par définition, voit – ne voit pas l’œil qu’il est quand il voit ! «Chaque peuple a son langage du Bien et du Mal – disait Nietzsche – : son voisin ne le comprend pas». Jamais on ne fera d’un intégriste un démocrate, ou d’un islamiste un laïque. Il faut un œil cartésien pour que le culturel puisse juger le cultuel sans que le cultuel ne s’emporte, ou pour que la raison accepte l’examen du religieux sans en prendre ombrage.
Cette valeur de réciprocité – que garantit la laïcité – suffit à disqualifier la Marche anglaise pour la charia, dont le tort est de se vouloir totalisante, et par suite totalitaire, les marcheurs oubliant que Dieu est une croyance que la foi seule transforme en certitude, alors que la politique est une certitude que la foi peut vivifier, certes, mais qui peut aussi se passer de la foi.
Il va de soi que les marcheurs du 31 octobre sont à mille années-lumière de ce type de discours, car, comme l’a bien compris Rosa Valentini, ils sont de «ceux qui refusent l’assimilation, se déclarant musulmans avant tout, et revendiquant leur adhésion à l’oumma, la communauté musulmane internationale, plutôt que leur appartenance à la société britannique». (1)
Mais si cela va de soi, c’est tout le courage politique aussi qui devrait aller de soi. Or, c’est lui qui manque ! «Lorsque l’Etat cède, poursuit avec lucidité notre collaboratrice, c’est toute une nation qui perd son identité, c’est le vivre-ensemble qui est de plus en plus compromis, ce sont les valeurs occidentales qui sont piétinées, c’est la démocratie qui est menacée, ce sont les femmes et les jeunes filles qui sont opprimées.
Le multiculturalisme, c’est la conception du citoyen comme un être ethnique et un être religieux plutôt qu’un être social ». (2)
Maurice Vidal
(1) Rosa Valentini, Les dessous du voile, p. 127
(2) Rosa Valentini, Les dessous du voile, p. 152

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