La plage du Prophète à Marseille, ou l'incroyable démission de l'Etat de droit

Le conseil municipal du lundi 10 mai 2009 a donné lieu à plusieurs échanges assez vifs entre majorité et opposition. Il est vrai qu’avec 130 points à l’ordre du jour d’une seule séance, et qui plus est dans la cité de Pagnol, les bretteurs locaux avaient de quoi rouler leurs accents méridionaux et jouer de l’effet de manche.
L’une des altercations concernait la « plage du Prophète » dans le 7ème arrondissement. Malgré sa petite taille, une pollution récurrente et le bruit du boulevard de la corniche qui la surplombe, cette plage était jadis prisée des familles marseillaises. Mais les choses ont bien changé depuis quelques années.
« Ca craint » même le jour sur la plage du Prophète : vols, agressions, et surtout harcèlement des jeunes baigneuses par des « jeunes » venues de banlieue. Et la nuit, dès l’arrivée des beaux jours, c’est le ramdam continuel jusqu’au petit matin. Musiques exotiques hurlées par les haut-parleurs de lecteurs de CD portatifs ou scandées par des tam-tams abrutissants, SDF et marginaux qui dorment sur place, concours de beuverie, barbecues sauvages, consommation de drogues dures, détritus, bagarres d’alcooliques ou de bandes ethniques, taggage des murs, vandalisme sur les bateaux et les équipements municipaux, etc. Et évidemment, stationnement anarchique dans le quartier.
Chaque matin, les employés municipaux découvrent et nettoient les reliquats de ces débordements. Jusqu’à des tessons de bouteilles enfouis dans le sable et « cachés à dessein pour blesser les baigneurs », selon le témoignage de l’un d’eux dans La Provence du 28 juin… 2009. « Leur objectif est de faire le plus de dégâts possible », expliquait alors le chef de la police des plages.
Excédé, Patrick Mennucci, maire PS de l’arrondissement, avait déjà demandé au printemps 2008 la fermeture de la plage du Prophète à partir de 22 heures. Il réitéra son exhortation à la municipalité en 2009 : « Je refuse que cette plage devienne un lieu de non droit livré dès la nuit tombée à la loi de la jungle. Tous les soirs, on a du bruit, des bagarres, sans parler de ceux qui font leurs besoins dans les escaliers. » L’adjoint UMP à la mer lui répondit benoîtement : « Mais faut-il priver les braves gens de leurs pique-niques le soir sur la plage ? » Comme si « les braves gens » mettaient encore les pieds dans cette zone de non-droit après le coucher de soleil !
Pour la troisième année consécutive, Patrick Mennucci remet donc le couvert. Pour une fois qu’un socialiste se préoccupe de sécurité, c’est à noter, bien qu’on puisse penser qu’il agit peut-être pour satisfaire surtout son électorat local. Il demande donc qu’on ferme la plage du Prophète à 22 heures. C’est techniquement assez facile, puisque la plage est petite, qu’elle ne communique pas avec d’autres, et que les seuls accès sont des escaliers étroits.

Jean-Claude Gaudin, maire UMP de Marseille, refuse cette fermeture nocturne. Et son argument est assez stupéfiant : si on prenait cette mesure, on ne pourrait pas la faire appliquer ! Donc il ne faut pas la prendre.
Jean-Claude explique, durant cette séance du conseil municipal, que pour assurer une telle fermeture, il faudrait que des policiers municipaux surveillent la plage la nuit. Or les policiers municipaux ne travaillent pas la nuit à Marseille. Et quand bien même ils surveilleraient la plage la nuit, ils ne peuvent rien faire vu que les trublions sont très nombreux et que les policiers municipaux ne sont pas armés. Ce serait donc à la police nationale de faire cette surveillance, mais elle est débordée et n’intervient qu’en cas de problème grave.
Alors le conseil municipal a tout simplement décidé… de ne rien faire. La situation inacceptable qui dure depuis plusieurs années va donc perdurer, voire empirer.
Certes, la plage du Prophète à Marseille n’est pas un enjeu national. Mais elle est exemplaire de ce que connaissent de plus en plus de Français, partout dans l’Hexagone. Les exemples sont légions dans les journaux régionaux. Les zones de non-droit se multiplient alors même que le président de la République nous assure depuis des années qu’il n’y en a plus, ou qu’il y mettra fin incessamment sous peu.
Mais les faits sont là : l’Etat de droit a perdu la partie sur la plage du Prophète à Marseille, tout comme dans le centre historique de Perpignan ou dans les « quartiers populaires » de Seine-Saint-Denis ou, de plus en plus, au sein même de Paris intra muros.
Et l’argumentation de Jean-Claude Gaudin confirme cet échec. De plus, elle est totalement irresponsable. Prétendre que parce que la police et la justice ne peuvent rien faire, il ne faut rien faire, c’est la négation d’un devoir républicain, c’est abandonner la population aux solutions extrémistes qui consiste à faire justice soi-même. C’est la pousser dans les bras de l’extrême droite.
Et l’argument de Jean-Claude Gaudin est inexact, car on peut faire quelque chose. On peut faire changer la peur de camp. Les policiers vous le diront : ils ont les moyens de réduire les zones de non-droit. Mais à condition, selon eux, qu’on ne retrouve pas systématiquement les petits délinquants multirécidivistes qu’ils arrêtent relâchés sans condamnation, ce qui constitue évidemment un blanc-seing à l’impunité. Et c’est reparti pour la querelle entre police et justice !
Souvent, quand un auteur d’un acte d’incivilité est attrapé, les juges estiment que cet acte n’est somme toute pas assez grave pour encombrer les prétoires surchargés, et ne mérite guère plus qu’un rappel à la loi ou… rien du tout. Le « sauvageon » va donc recommencer, puisqu’il ne risque rien ! C’est ainsi que des gens « défavorablement connus des services de police » en sont à des dizaines de méfaits pourrissant la vie de nos concitoyens.
Comment la justice américaine a-t-elle réussi sa politique de « tolérance zéro », réduisant ainsi les zones de non-droit ? Pas en appliquant la caricature qu’on lui prête, comme si elle envoyait systématiquement aux travaux forcés le moindre voleur de pommes. Mais en graduant les peines afin de limiter les récidives. Quand un voyou est arrêté pour la première fois par un délit bénin, il est condamné à une peine symbolique : rappel à la loi ou travail d’intérêt général ou petite amende. S’il récidive, on applique la juste sanction et il va en prison. A la troisième infraction, il est mis à l’ombre pour plusieurs années. Et sans réduction de peine !
C’est simple, clair et précis, et redoutablement efficace. Nous en sommes encore très loin en France, où le ministre de l’intérieur Michèle Alliot-Marie demandait aux policiers de ne plus poursuivre les délinquants en scooter de peur de créer des émeutes.
Les « braves gens » ne pique-niquent plus à la plage du Prophète. Les « braves gens » fuient les zones de non-droit, les « territoires perdus de la République » puisque l’Etat ne fait plus son boulot. Jean-Claude Gaudin le sait très bien, et cet apartheid géographique dans sa ville ne semble pas trop le gêner. Jusqu’à quand ?
Témoignages édifiants de Français habitant dans les « quartiers populaires » dont la « mixité sociale » est tant vantée par les bobos de gauche et de droite qui n’y habitent pas :
http://rutube.ru/tracks/3228348.html

Roger Heurtebise

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