La proposition invraisemblable de Julien Dray sur le recrutement de nouveaux policiers

Publié le 6 septembre 2010 - par
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On se pince, on croit rêver, on se dit que ce n’est pas vrai. Mais c’est vrai. Julien Dray (interview au Parisien le mardi 24 août) a bien proposé la création d’une police spéciale qui opérerait dans les cités difficiles. Citons-le : « Recrutons des policiers issus de ces quartiers: il y a des centaines de jeunes qui travaillent dans des sociétés privées de sécurité qui pourraient, s’il étaient bien formés, bien payés, bien encadrés, faire de très bons policiers dans ces zones difficiles. »

Faut-il énoncer une par une les implications d’une telle suggestion ? Dire quels sont les risques ? Quelles seraient les conséquences de la création d’une police communautaire ? (1) On voudrait rire. On ne peut pas. La moindre tentative d’humour se bloquerait aussitôt dans notre gorge. On voit néanmoins le danger.

Si un élu de la nation peut oser une idée aussi saugrenue, aussi contraire aux principes républicains les plus élémentaires, c’est que dans un certain nombre d’esprits, des choses essentielles ne sont plus claires. Le ver est-il dans le fruit ? Si oui, il faudrait craindre le pire. C’est-à-dire la balkanisation de notre société et qu’à terme (dans dix ans ? vingt ans ? cinquante ?) certaines notions fondamentales, telle celle d’égalité des citoyens devant la loi, ne soient définitivement corrompues.

On peut entre autres se demander comment on empêcherait d’autres groupes de prétendre aux mêmes privilèges.
Il y a quelque temps, dans une rue piétonne du centre de Nice, un homme maintenait à terre un jeune maghrébin et, réclamant qu’on appelle la police, demandait qu’on l’aide à immobiliser le « voleur ». Pas un parmi la cinquantaine de badauds ne broncha. Ce qui d’un certain point de vue se comprend. D’autant plus que l’individu à terre parvint à extraire de sa poche une bombe lacrymogène et tenta de s’en servir. L’épilogue ? Ce ne furent pas les jeunes maghrébins attroupés qui parvinrent à le libérer mais des hommes plus âgés, de même origine, aux allures de « bon pères de famille », qui lui permirent de s’enfuir à la vitesse de l’éclair.

Que s’était-il passé ? S’agissait-il réellement d’un voleur ? On peut le supposer. Mais l’important n’est pas là. L’important est qu’il dut son salut à un réflexe général de solidarité ethnique. Imaginons que la police de ghetto (la « police verte » ?) que Julien Dray appelle de ses vœux existe un jour. Serait-elle en mesure d’appliquer la loi républicaine dans des quartiers soumis déjà aujourd’hui à des lois parallèles, des lois dans la loi, des pratiques spécifiques ? On en doute. C’est bien plutôt des réflexes de solidarité comme celui relaté plus haut qui deviendraient la règle. Au demeurant, il n’y aurait aucune raison de s’arrêter en si mauvais chemin. Dans la mesure où d’autres groupes pourraient légitimement prétendre aux mêmes privilèges, qu’est-ce qui empêcherait les milices les plus diverses de fleurir ? Corses, basques, bourguignonnes, que sais-je. Parce que n’importe quel groupe de population dont – par démagogie ou par lâcheté – on flatte les instincts communautaristes est susceptible de se comporter de la même façon, ce serait le temps des clans et de l’omerta. Et la fin de la République.

Scénario catastrophe ? N’empêche, on voit bien à qui on en devrait la réalisation.

Eric Laurent

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