La rentrée des professeurs : entre collaboration et résistance

Il fait beau, on pourrait sortir; mais non il faut rentrer. C’est la rentrée ! Des centaines de milliers d’enseignants, près d’un million, sont repartis aujourd’hui au travail. J’en suis un. Ni fier ni désolé, de plus en plus indifférent même à mon « statut social », à mon « rang », à mon « mérite »; les professeurs, depuis plus de vingt ans, ont beaucoup décliné dans la « représentation » et la « mise en scène » culturelles du pays; leur nombre, déjà, les range obligatoirement dans la catégorie des figurants, ceux qui dans les films se font tuer par centaines, par milliers. Autrefois, quand il n’y avait pas la télévision et le cinéma, les professeurs exerçaient un pouvoir culturel plus important; ils exerçaient même « le » pouvoir culturel; avec le développement d’une « société du spectacle », depuis les années 60-70, ils n’ont pas seulement perdu ce pouvoir, mais ils payent le contre-coup de l’avoir exercé, de l’avoir trop exercé, trop mal ou trop bien…

Je fais donc partie de ces professeurs qui, dans le langage de la domination culturelle anglo-saxonne, peuvent être appelés des « loosers »; des perdants, en effet, en termes de pouvoir d’achat par rapport à des métiers- médecins, architectes, avocats, journalistes… – auxquels autrefois, il y a vingt ou trente ans encore, ils pouvaient s’agréger, en ayant les mêmes loisirs, les mêmes maisons, le même « train de vie ». Des perdants, aussi et surtout, en termes de séduction culturelle et de charisme social (et inversement), incapables pour beaucoup de participer aux enthousiasmes sportifs et festifs des stades, des rues, des places, et devenant de plus en plus étrangers à la culture de leur pays même; situation gênante.

Des perdants qui, toutefois, n’éprouvent guère le sentiment de leur défaite, et restent dans l’ensemble de « beaux joueurs », très fair-play; d’abord, certains d’entre eux, disons les agrégés et les professeurs de classes supérieures, parviennent à conserver un pouvoir d’achat, une séduction et un charisme socio-culturels qui n’en font pas des perdants à proprement parler; ensuite, la plupart (évoluant entre 2000 et 3000 euros mensuels) cultivent un mode de vie plutôt tranquille, voire serein, qui ne leur permet pas de ressentir l’amertume de la défaite; enfin, les « winners » des trente dernières années, disons les gagnants de la mondialisation et de la communication médiatique, les hommes d’affaires, les banquiers, les traders, les managers, les vedettes de la télévision et du spectacle, sont devenus si riches et si infréquentables, sauf entre eux, qu’ils donnent à tous les autres, loosers ou semi-loosers, l’impression réconfortante d’être socialement des « gens bien ».

Voilà pourquoi l’ambiance professorale reste globalement « positive »; les satisfactions, plus implicites qu’explicites, plus discrètes qu’exubérantes, l’emportent encore assez largement sur les déceptions, les souffrances, l’amertume. Les professeurs ont aussi quelque peu changé depuis trente ans; autrefois ils avaient la fierté, parfois l’orgueil de leurs diplômes et de leur savoir, les agrégés par exemple affichaient leur aisance, voire leur désinvolture, prenaient en tout cas des libertés avec l’institution scolaire. A présent les professeurs montrent surtout de la rigueur professionnelle, de « l’investissement », un certain courage même, et une manière d’enseigner beaucoup plus rigide qu’autrefois; cette rigidité signifie qu’ils recherchent constamment une autorité, un contrôle sur les élèves qui les oblige, aussi, à faire preuve de « psychologie », de « dialogue » et de ces « techniques de communication » qui donnent à l’enseignement actuel une forme de lourdeur procédurière et de «vacuité » intellectuelle dont il ne faut évidemment pas parler, et que se gardent bien de mentionner tous les rapports et tableaux de statistiques sur l’Education nationale.

Lourdeur procédurière causée aussi et surtout par la multiplication des séries, des options et des innovations pédagogiques (accompagnement personnalisé, travaux pédagogiques encadrés, tutorat, etc.); les emplois du temps des élèves et des professeurs sont de plus en plus difficiles à faire, et provoquent bien des mécontentements, bien des plaintes. Contrairement à une idée reçue, les élèves de lycée général ont plus d’heures de cours qu’autrefois, plus de matières, plus d’options, et mènent des vies très affairées, pour ne pas dire très agitées; beaucoup semblent apprécier cet « activisme » souligné par l’utilisation constante de leur téléphone portable; cet « activisme » qui sans doute évite de gamberger et de se confondre en atermoiements psychologiques et intellectuels; pourtant, on peut regretter, aussi, que ces jeunes gens n’aient plus guère le temps de réfléchir, de rêver, de s’isoler, de lire, et tout simplement de ne rien faire et de s’ennuyer.

Une autre tendance, enfin, se dessine depuis une dizaine d’années, et caractérise un nombre croissant d’enseignants, dont je fais partie. C’est la tendance à l’humour, seule façon en définitive de résister à une société qui veut enfermer et englober les individus dans une masse de fonctions et d’activités purement consuméristes et techniques (ou technocratiques); l’humour ne consiste pas seulement en l’occurrence à se moquer de cette société de masse, il nécessite des moyens et plus encore des méthodes; ses adeptes par exemple lisent beaucoup les auteurs « classiques » qui les détournent des auteurs dits « modernes » ou « post-modernes », lesquels se rattachent plus ou moins (et plus que moins) à la culture et la société de masse; ils préfèrent Flaubert à Houellebecq, même si ce dernier, par son style et son propos, fait partie d’une certaine tradition littéraire de misanthropie et de cynisme. Bien sûr, ils regardent très peu la télévision, puisque l’humour les préserve du besoin de se divertir avec des émissions débiles; d’une manière générale, ils mènent des vies souvent très simples et même un peu ascétiques; en effet, un pouvoir d’achat élevé, occasionnant des sorties fréquentes, un tourisme assidu, et une forme de regard et de pensée très complaisante voire très confortable sur la société, est assez contradictoire avec l’exercice, intérieur et extérieur, de l’humour, qui, rappelons-le, consiste à réfuter et à fuir « l’esprit de sérieux » et l’affairisme socio-culturel ambiants, ce qu’un Flaubert aurait tout simplement appelé la bourgeoisie.

Tenir un journal, écrire, depuis fort longtemps, est une action d’isolement, de retrait et donc de résistance à la globalisation sociale et culturelle; beaucoup de professeurs ont pratiqué et pratiquent cette action, ou cette activité; ceux de Lettres, de Philosophie et d’Histoire-géo , sans doute plus que les autres (maths, sports, physique-chimie, droit, gestion, etc.). Cette résistance a des origines diverses; certains, très tôt, très jeunes, ont été initiés, par des aînés, par des rencontres, et par des lectures, avant tout, à une résistance aux institutions, aux moeurs bourgeoises, au « moralisme »; d’autres, plus tard, et après avoir longtemps, longuement et vainement « collaboré » à la globalisation épuisante et dévorante, ont découvert une résistance qui les a brusquement rajeunis et ranimés. Tous ces résistants ne deviennent pas des « chefs de réseaux » ou de « mouvements » littéraires; 99% d’entre eux écrivent dans l’ombre et ne publient pas, ou très peu, leurs textes. Mais ils contribuent à maintenir le souffle de la résistance, ils en sont même le poumon et le coeur. En période de paix et de croissance économique, comme celle qui concerne l’Occident depuis 1945, leur action et leur présence n’attirent pas l’attention, c’est à peine si leur existence est mentionnée, au détour d’un article, ou d’un roman. Mais quand les temps deviennent plus difficiles, quand les crises économiques et sociales s’enchaînent, s
ans solution, voire quand menace le spectre de la guerre, les résistants peuvent être appelés à jouer un grand rôle.

Jean Dufeu

image_pdf
0
0