La rhétorique sur la « France coloniale »

Parmi les discours particulièrement agressifs et dangereux actuellement, figure en bonne place celui consacré à la « France coloniale », autrement dit une rhétorique qui verrait dans la France une propension à être colonisatrice, voire à se caractériser par une essence coloniale. Sauf exception, un tel discours est l’apanage d’une frange gauchiste, hostile au républicanisme laïque, très islamo-accommodante, voire tout à fait islamolâtre.
Un mouvement est bien représentatif de ce courant, c’est le Parti des Indigènes de la République. Ce discours est aussi très présent dans des « essais » tels que « Nique la France », brûlot de Saïd Bouamama (d’ailleurs membre du PIR) et du groupe de rap « Zone d’expression populaire » (cf. aussi la chanson avec ce même titre par ce même groupe et décortiquée par Cyrano dans un précédent éditorial : http://www.ripostelaique.com/Nique-la-France-une-chanson.html).
L’idée au cœur de cette rhétorique est simple : la France, au-delà de sa caractéristique d’ancienne puissance coloniale – c’est un fait – serait aussi et encore « néocoloniale » ou, tout simplement, enlevant le préfixe « néo », « coloniale ». Ce colonialisme français s’exercerait, suivant ce discours, à l’encontre des personnes issues de l’immigration maghrébine et africaine (bizarrement les descendants de l’Indochine française ne semblent pas concernés ; ils sont pourtant nombreux en France). Après avoir frappé les aïeux, le colonialisme français maintiendrait ses effets néfastes sur les enfants.
Ainsi, par-delà les décennies, la France affirmerait sa nature d’État colonial, ayant colonisé par le passé un certain nombre de pays, notamment africains, et conférant un statut d’« indigènes » aux jeunes issus de l’immigration (de là bien sûr l’expression d’« Indigènes de la République »). Ces nouveaux indigènes subiraient, plus que tout autre, inégalités économiques et discriminations.
La rhétorique relative à la « France coloniale » est, à bien des égards, critiquable et de fait les critiques ne manquent pas (par exemple le philosophe Alain Finkielkraut dans le cadre de son émission hebdomadaire sur France-Culture, Répliques s’y est souvent livré).
On lui reproche principalement sa posture essentialiste, elle qui ne voit dans la France qu’une nature éternellement colonisatrice et dans les personnes issues de l’immigration africaine une nature d’éternelles « victimes colonisées », et ce, indépendamment des situations particulières et indépendamment des actions effectives.
Il est clair qu’un tel positionnement fige une fois pour toute l’analyse des faits : que l’hymne national soit conspué au stade de France lors des matchs avec l’Algérie, le Maroc et la Tunisie, ce n’est que la réaction des victimes néo-colonisées face à l’empire colonial français ; que des violences soient commises dans des quartiers par des jeunes (et des moins jeunes) issus de l’immigration, il s’agit là de l’expression des injustices subies par ces personnes ; que les violences s’intensifient et donnent lieu à l’utilisation d’armes à feu, c’est aussi l’effet de l’injustice liée à la colonisation que subissent les victimes ; etc. Le cadre d’analyse est définitivement clos, hermétique aux autres facteurs susceptibles d’être mobilisés pour affiner l’exercice explicatif : caïdat dans les quartiers, clanisme sur une base ethnique, sans parler d’un important effet pervers de la victimisation qui fait sauter bon nombre d’interdits par les « victimes » décomplexées…
Ce cadre d’analyse est aussi, d’emblée, auto-immunisé contre d’éventuelles contre-illustrations : par exemple, le racisme anti-blanc n’est qu’une fiction cherchant à dissimuler le racisme anti-arabe ou anti-noir. En outre, ce cadre d’analyse implique que les conclusions susceptibles d’être tirées sont déjà contenues dans les prémisses : les fauteurs de trouble ne sont en réalité que des victimes parce que ce sont… des victimes. Bref, un tel cadre d’analyse inamovible et proprement intouchable ne saurait renvoyer à une construction scientifique digne de ce nom (même s’il est repris par bon nombre de sociologues) : il n’est en réalité que la base d’un pur discours idéologique pro domo, destiné à défendre, en toutes circonstances et quoi qu’il ait pu être fait, une catégorie de personnes supposée victimes de la colonisation française.
Mais je pense qu’il y a plus important. Il faut s’arrêter sur un autre aspect de cette catégorie, analytique et politique, qu’est la « France coloniale » ; en définitive l’aspect le plus essentiel et qui pourtant n’est que peu mis en exergue, même par les plus critiques de la notion. Une « France coloniale », ce n’est pas simplement une « France inégalitaire » ou « discriminatoire ». D’une certaine manière, c’est plus encore qu’une « France raciste ». Une colonie, par définition, c’est un « territoire étranger placé sous la dépendance politique d’une métropole » et, par conséquent, si la France est encore coloniale, c’est en toute logique, parce qu’elle occupe des territoires qui ne lui appartiennent pas. On pensera aux territoires d’outre-mer, mais comme cela a été dit plus haut, sous la plume des Indigènes, le travers colonisateur de la France ne concerne pas, tant s’en faut, ces seules populations. Sont victimes aussi, et avant tout, les enfants d’immigrés Arabes et Africains en métropole. Autrement dit, la France serait colonisatrice sur son propre territoire.
Évidemment, l’absurdité du raisonnement saute aux yeux : dès lors que la colonie se définit par un rapport de sujétion d’un territoire à un autre, un territoire ne saurait se coloniser lui-même. Mais c’est là précisément que la rhétorique de la « France coloniale » prend tout son sens ; qu’elle ne se contente plus de forger un discours de défense de certaines populations, mais qu’elle devient une véritable arme politique ; qu’elle ne se contente pas d’exhumer une figure du passé, mais qu’elle aide à définir un programme pour l’avenir. La France serait encore coloniale car elle cherche à exercer son autorité sur des territoires qui ne lui appartiennent plus.
Quand des musulmans occupent plusieurs rues parisiennes à l’heure de la prière, ils font leur le territoire en question. Quand un quidam apostrophe le Président de la République en lui disant : « Casse toi … t’es chez moi », il s’approprie le territoire qu’il habite et en exclut la République (voir l’article d’Alain Rubin sur ce point http://www.ripostelaique.com/Territoires-perdus-de-la.html). Quand des caïds bouclent des cités avec des armes de guerre et en interdisent l’accès pour permettre à leurs complices de se livrer tranquillement à divers trafics, ils marquent violemment leur territoire (voir l’éditorial n° 151 de Cyrano reprenant une information du criminologue Xavier Raufer http://www.ripostelaique.com/Le-peuple-de-France-doit-se.html). Pour sa part, le pamphlet « Nique la France » contient cette menace dès l’introduction : « Nous reprendrons possession de nos espaces volés ; les rues, les écoles, les facs, les places publiques, les jardins d’enfants, les usines… ». Les espaces volés par qui ? Par la France coloniale bien sûr !
« France coloniale » : il y a une fonction performative dans cette expression offensive. L’énoncer c’est accuser la France de vouloir assurer la mainmise sur les territoires des Indigènes intérieurs. La notion est instrumentalisée – pour reprendre un autre terme d’ailleurs fréquent dans la novlangue des auto-déclarés Indigènes – autrement dit, elle s’avère utile dans un programme d’occupation de l’espace. À ceux qui benoîtement – vous ou moi – croiraient, en conformité à l’article premier de la Constitution de 1958, à la « République indivisible », la formule de la « France coloniale » leur dit qu’ils ont tort et que la France cherche à s’arroger illégitimement les territoires détenus légitimement par les immigrés et leurs descendants. La dénonciation de la « France coloniale » ne fait pas que défendre les descendants des colonisés ; elle prépare surtout les intifadas de demain.
Bertrand JACQUES

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