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La Simmenthal et la Montbeliarde

NadineMorano2Dans un article très fouillé où apparaissent les mot biométrie, phénotype, allèle, génome qui en rendent la lecture ardue, la biologie nous explique que la notion de race n’existe pas. Elle a peut-être raison d’un point de vue biologique. Elle nous explique que nous avons à 98 % les mêmes gènes que le chimpanzé, ce qui doit en inquiéter plus d’un ; que nous avons tous du sang rouge, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Et de conclure : dans l’espèce humaine, l’idée de race ne sert à rien. Péremptoire. Ce qui signifie que pour un biologiste, Ella Fitzgerald kif-kif (mot d’origine arabe, pardonnez-moi) Elisabeth Schwarzkopf, Duke Ellington kif-kif Alfred Brendel, Louis Armstrong kif-kif Maurice André. Mais non, ils sont de races différentes, à talent égal au demeurant. Le seul avantage de cette théorie, c’est qu’il n’y a plus de délit de sale gueule puisque nous avons tous la même.
Que la notion de race ait donné lieu à des débordements criminels, c’est avéré. Les massacres des Tutsis, ceux des Juifs de la Shoah, des Tziganes, des Roms, des Kurdes, ah, il y en a eu et ça continue, à petite ou grande échelle. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille supprimer le mot, lequel apparaît à l’article 2, dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, cette avancée de l’humanité. Qu’un président français veuille supprimer le mot dans la constitution de son pays, libre à lui et à ses élus réunis en assemblée, mais cela montre les limites de sa culture. La France a l’obsession orwellienne de l’euphémisme et du langage correct. La France n’est plus jamais en guerre, elle procède à des opérations militaires. On n’arrête plus les malfrats, on les interpelle : « Hep, vous là-bas ! ». On ne les incarcère plus, on les mets à la disposition de la Justice. C’est-y pas plus joli comme ça ?
Ainsi, on a voulu remplacer « race » par « ethnie ». C’est dire l’ignorance. Ethnie et race sont deux choses différentes. Une ethnie est un groupe plus ou moins nombreux lié par des rites, par un langage spécifique, par une cuisine et par un sentiment d’appartenance. Elle ne s’occupe pas de savoir si on a la peau bistre, les pommettes saillantes ou les cheveux crépus, elle demande simplement qu’on s’adapte si on vient d’ailleurs. Il n’y a pas de race juive, ça serait donner raison à Hitler et à Rosenberg, mais il y a une ethnie juive, répartie sur tout le globe où on respecte le sabbat, où on emploie des expressions yiddish et où mange des gefilte fisch. De même, il y a une ethnie suisse divisée en sous-ethnies cantonales. J’entendais naguère un Biennois, candidat à je ne sais poste politique, et qui était un nègre (foin de vocabulaire correct, en Amérique on emploie négro et cela est spiritual ; on a aussi longtemps dit « art nègre » sans que cela choque). Je l’entendis faire suivre les mots « après que » de l’indicatif, comme le demande la grammaire, une règle que bien des francophones ignorent. Je me disais que voilà un homme qui, bien que ne pouvant pas changer de peau, entrait sans problème dans l’ethnie biennoise à qui il avait demandé de l’accepter. Je suis d’ailleurs toujours admiratif du maniement respectueux et irréprochable de notre langue française de certains Africains francophones. Un apport de la colonisation !
La décision du président français est donc une cuistrerie. Elle ne concerne au demeurant que les humains mes frères. Les éleveurs continueront à parler de la race simmenthal et de la race montbéliarde. Il y a encore des races de chien, le bouvier bernois ne ressemble guère au loulou de Poméranie (un boche). Il n’y aurait en revanche pas de races d’homme, c’te blague.
Il nous faut un mot pour distinguer un Thurgovien d’un Japonais, un Vaudois d’un Gabonais. Simplement, il ne faut pas que le mot hiérarchise la chose. Eric Zemmour, lors d’un débat, était confronté à une négresse (voir plus haut). Il en vint à signaler, cela faisait partie du débat, qu’elle avait la peau noire et lui la peau blanche. La dame saute au plafond et parle de racisme. Notre homme eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu’il n’avait pas dit qu’elle lui était inférieure mais seulement différente. C’est le drame de ce mot, on lui prête des significations qu’il n’a pas. Nadine Morano a été victime de cette perversion. On lui cherche des poux dans ses cheveux (blonds) alors qu’elle n’a employé race que dans son sens neutre et acceptable. « Je suis de race blanche. »  Et alors ? Elle a prononcé une évidence : la France est un pays de race blanche, l’Europe aussi. Cela n’est pas niable, même si le biologiste Axel Kahn dit que c’est faux, arguant qu’un Norvégien n’a pas la même peau qu’un Italien, ce qui n’est pas niable non plus. Sauf qu’il s’agit de nuances d’une même couleur de peau et qu’un Italien, même très bronzé, ne ressemble pas à un bantou. On s’étonne qu’un savant réputé ne voie pas les choses comme ça. N.M. a ajouté que ses racines éraient judéo-chrétiennes, ce qui n’est pas répréhensible non plus. Elle aurait pu mentionner qu’elles sont également greco-latines, puisque sa langue maternelle est principalement issue du latin et que la démocratie à laquelle elle participe nous vient de Grèce. En plus, elle a émis le voeu de ne pas devenir musulmane, une ambition négative que nous sommes nombreux à avoir.
Ces propos donc acceptables n’ont pas plu, la classe politique s’est déchaînée, c’était la danse du scalp. On a parlé de « déclaration exécrable », et autres invectives pas faites dans la dentelle, on l’a décrite comme une poissonnière lepéniste (c’est vrai qu’elle ne parle pas « beaux quartiers »). C’était à qui, dans cette lapidation lui jetterait la plus grosse pierre.
Le plus virulent dans la critique a été Nicolas Sarkozy, dont N.M. fut naguère une groupie. C’est que Sarkozy est de race magyare (!) et que cette toute blonde, je ne sais pas, ça ne collait pas. Il doit être jaloux.
Ce qu’on constate, c’est que Morano est une emmerdeuse. Et ce que les Français et surtout ceux qui les dirigent ne comprennent pas, c’est qu’un pays à besoin de ces rebelles, ils nous sont aussi indispensables que la flore intestinale. Sans eux, la digestion sociale ne se fait pas. La France, au cours de son histoire en a connu : Vauban, qui se permettait de critiquer la politique fiscale de Loulou XIV, Zola, qui défendait un juif dans un pays alors profondément antisémite , Péguy, qui prétendait qu’il fallait gueuler la vérité, Jaurès, qui se déclarait pacifiste alors que la France rêvait de guerre pour reconquérir deux provinces, dont l’une était germanophone. Ces hommes (il y a eu des femmes aussi, Olympe de Gouges, qui était féministe avant l’heure et qui paya ce culot par l’échafaud), sont l’honneur d’un pays. Un Franz Weber est l’honneur du nôtre.
Bien qu’ainsi elle doive renoncer à l’investiture de son parti aux prochaines élections, Nadine Morano a refusé de s’excuser. Ça la rend sympathique.
Un soir à la Havane/ un tout petit negro/ jouait dans sa cabane/ du banjo,
(Chanson connue des anciens).
André Thomann