L’agence Stratfor conteste ce qu’on raconte sur la Syrie

 Nous avons choisi expressément de présenter cet article de Sharmine Narwani (*) pour critiquer les informations tendancieuses que diffusent les médias, sur les « printemps arabes » en particulier. L’agence Stratfor, basée à Austin (Texas), fournit du renseignement et des analyses aux sociétés, aux gouvernements et à leurs membres. Dans cet article, l’auteur cite les observations données par l’agence Stratfor qui dénonce les manipulations de l’information relative à la situation en Syrie, ce qui entraîne la désinformation des médias occidentaux qui n’ont pas les moyens de vérifier ou ne vérifient pas la fiabilité de leurs sources. Nous avons déjà évoqué ce genre de comportement à propos de la campagne de Libye et des dessous de l’intervention de l’OTAN. Qui nous parle d’Abdelhakim Belhaj (membre d’al-Qaeda et émir de Benghazi), de ses lieutenants et du millier de combattants islamistes libyens transférés par le Qatar pour « libérer » la Syrie  et  qui campent et s’entraînent sur le sol turc ? (NDT). 

Depuis l’éclatement des premières protestations publiques en Syrie en mars dernier, ce qu’on raconte à propos de la crise syrienne a collé vraiment au thème de toutes les autres révoltes arabes. Un gouvernant autoritaire, sorti pour écraser une opposition pacifique à son régime, ouvre le feu sur des civils et le nombre de protestataires, de fusées ainsi que le décompte des victimes augmentent … 

Mais nous entrons aujourd’hui (19/12/2011 NDT) dans le 10e mois de cette révolte violente particulière – même la Libye avec sa guerre civile pure et dure n’a pas été aussi longue. Alors,  qu’est-ce-qui se passe ?

Selon le groupe d’analyse du risque géopolitique Stratfor, basé au Texas, qui a diffusé un article provoquant l’étonnement sur les efforts de la  propagande de l’opposition syrienne la semaine dernière, « la plupart des prétentions les plus sérieuses de l’opposition se sont avérées grossièrement exagérées ou simplement fausses, de ce fait, révélant plus de la faiblesse de l’opposition que du niveau d’instabilité à l’intérieur du régime syrien. »

Ceci est important pour deux raisons. Premièrement, c’est peut-être la première fois qu’une entreprise du courant dominant, qui collecte du renseignement et qui est basée aux US, soulève ouvertement des questions sur les récits actuels sur la Syrie. Deuxièmement, les découvertes de Stratfor posent la question : Comment fondons- nous nos initiatives politiques sur ce sujet  si nos hypothèses sous-jacentes sont inappropriées ? 

Quel est le niveau d’instabilité de la Syrie, réellement ? Quelle est l’étendue de l’opposition au régime de Bashar al-Assad ? Sur le nombre de morts qui nous a cloués de dégoût – aujourd’hui le taux de mortalité le plus élevé en un jour – quelle est l’authenticité de ces chiffres ? Qui incluent-ils et sont-ils vérifiables ? Les activistes locaux sont-ils même capables de distinguer entre un civil mort pro-régime et un civil mort anti-régime – spécialement maintenant que les deux côtés sont armés et tirent ? 

Je ne peux pas commencer pas à discuter ces chiffres et ces détails, je ne veux donc pas essayer. Mais je veux poser la question : d’où proviennent tous les « faits » ? 

Des préjugés inhérents aux données syriennes ? 

Le problème avec l’information qui émane des groupes d’opposition est qu’il y a un intérêt évident à propager des données « avantageuses » et à minimiser les statistiques « préjudiciables ». Et cette dynamique s’applique au gouvernement aussi – c’est pour cela que nous ne prenons pas les déclarations du régime syrien au pied de la lettre. 

Vous ne voyez pas l’opposition syrienne prendre un rôle actif en publiant l’assassinat d’officiers et de soldats du rang par exemple – sinon pour clamer que ces forces ont été tuées pour avoir déserté l’armée. Twitter est en effervescence juste en ce moment avec des nouvelles disant que plus de 70 morts sur 100 sont des « déserteurs ». 

Vous n’entendez pas non plus parler du nombre de civils pro-régime tués par l’opposition armée – on prétend que certains ont été tués tandis qu’ils manifestaient leur soutien au régime syrien. 

Maintenant, cela ne signifie pas que l’opposition syrienne ment absolument pour gagner sympathie et soutien étranger – surtout parce que l’ « opposition » n’est pas homogène et qu’elle présente différentes formes, dimensions et parfums.

Mais Stratfor s’interroge clairement sur l’intention de certains de ces groupes fondée sur une évidence très récente de campagnes de désinformation :

L’article de Stratfor se focalise premièrement sur les efforts de l’opposition pour créer l’impression, lors des toutes dernières semaines, qu’il y a une fissure significative  dans le propre clan du président Assad et dans la secte minoritaire alawite, dont des membres assument des fonctions éminentes dans les forces armées du pays et  occupent les postes-clé du gouvernement. 

Parmi ces gaffes qui occupent le devant de la scène, il y a un rapport du 10 décembre prétendant que  « le vice-ministre syrien de la Défense et ancien chef du renseignement militaire, ‘Asef Shawkat,  a été tué par son aide de camp et ancien chef de la Sécurité générale, le Général Ali Mamluk ».

Stratfor avance que l’image non-fondée « de deux hauts-gradés sunnites du régime tirant l’un sur l’autre » aide à créer « une description convaincante »  pour des groupes qui veulent « saper la perception que le cercle proche d’Assad est uni dans l’effort pour supprimer l’opposition et sauver le régime ».

Et encore un autre exemple, une déclaration, datant  du 9 décembre et publiée dans le journal appartenant aux Saoudiens, Al-Shark al-Awsat, qui fut faite par la « Ligue   Alawite des Comités de Coordination », précédemment inconnue, qui prétend représenter la communauté alawite de Syrie : « elle a rejetté toute tentative pour tenir la secte alawite responsable de la  « barbarie » du régime d’Assad ». Stratfor dit qu’en dressant cette histoire, on donne « l’impression que la communauté Alawite se fracture et que le régime d’al-Assad est face à une sérieuse perte de soutien à l’intérieur même de sa propre secte minoritaire ». 

Les analystes basés aux US ensuite citent leur propre source de l’opposition syrienne qui « fait savoir que ce groupe était en fait une invention de l’opposition sunnite en Syrie ». 

Le même jour, plusieurs groupes de l’opposition principale  incluant le Conseil National Syrien (CNS), l’Armée Libre de Syrie (ALS) et l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme basé à Londres (1) commencent à propager des allégations selon lesquelles « les forces du régime assiègent Homs et imposent un délai de 72 heures aux déserteurs syriens pour se rendre avec leurs armes ou affronter un massacre potentiel ».

Ces nouvelles ont fait la une des médias internationaux – Homs a été le centre atroce d’une dissidence anti-régime après tout,  avec un nombre de morts qui apparaît bien au-dessus des autres points chauds. L’investigation de Stratfor, toutefois, n’a pas trouvé « de signes d’un massacre » et elle met en garde que les forces de l’opposition ont intérêt à dresser le portrait d’un massacre imminent dans l’espoir de mimer les conditions qui ont poussé à une intervention militaire en Libye ». 

L’article, ensuite, continue de suggérer que toute suggestion de massacres est improbable car le régime syrien a « calibré ses répressions pour éviter de tels scénarios ». Les forces du régime, argumente Stratfor « ont pris des précautions  afin d’éviter un nombre élevé de victimes qui conduirait à une intervention fondée sur des terrains humanitaires ». 

Des récits faux troublent les eaux  

Stratfor identifie quelques objectifs clairs qui dirigent les efforts de propagande des groupes syriens d’opposition :

– convaincre les Syriens de l’intérieur  (allant au-delà de la majorité sunnite pour inclure les minorités qui ont à ce jour soutenu largement le régime) que le régime se fissure et donc qu’il ne mérite plus d’être soutenu.

– convaincre les parties prenantes de l’extérieur, comme les États-Unis, la Turquie et la France, que le régime se fissure et qu’il se prépare à commettre des massacres pour faire cesser les troubles en suivant la ligne que le régime a appliqué en 1982 à Hama.

– convaincre à la fois les Syriens et les parties prenantes de l’extérieur que la  chute du régime d’al-Assad n’aura pas pour résultat le niveau d’instabilité qui a frappé l’Irak pendant presque une décade ou l’ascension des milices islamistes, comme ce qui paraît arriver en Libye. A cette fin, l’ALS a accentué ses opérations défensives et la défense des civils afin d’éviter être labellisée comme des militants. Pendant ce temps, l’opposition politique a souligné le fait qu’elle veut garder les structures de l’État intactes, pour éviter ainsi le scénario irakien qui est d’avoir à reconstruire l’Etat à partir de zéro en pleine guerre sectaire.

– Stratfor met en évidence que les groupes d’opposition ont tracé leur voie en  délivrant leurs messages à l’extérieur vers le courant dominant des médias occidentaux et que ces réseaux régulièrement « citent les décomptes des victimes fournis par l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, sans avoir la capacité de vérifier l’information. ». Mais l’article avertit  aussi que « le manque de coordination parmi les réseaux variés de l’opposition et le manque de fiabilité des rapports menacent de saper la crédibilité de l’opposition dans son ensemble».   

La Syrie a signé aujourd’hui le protocole de la Ligue Arabe qui ouvrira la voie à une mission de recherche des faits. A condition que ce processus important ne soit pas détourné par les politiques régionales – scénario peu probable même avec les meilleures intentions –,  nous pourrions commencer à voir une information vérifiable  sur ce qui se déroule à l’intérieur du pays.

Sans les faits, l’histoire syrienne n’a aucune chance de dépasser l’inimitié et la rancœur ressenties par les deux parties. Des informations fausses, même celles qui sont sincères, ne feront que garder le conflit dans un niveau sonore bourdonnant. Gloire à Stratfor pour avoir souligné l’importance de la transparence dans l’information.

Traduit de l’anglais

par Bernard Dick 

(*) Professeur associé, St. Antony’s College, Université d’Oxford

http://huffinftonpost.com/sharmine-narwani/stratfor-challenges-narra_b_1158710.html

(1) Cet « Observatoire Syrien des Droits de l’Homme » est à son tour alimenté par une autre officine londonienne, le Strategic Research and Communication Center, présidé par Ausama Monajed, un opposant syrien adopté par le M16 (Service de Renseignement Britannique)  et choyé par le Project Democracy américain. Ce qui laisse à penser, selon l’ancien agent de la CIA, Phil Giraldi, que les bilans chiffrés des victimes civiles en Syrie émanent en fait directement des services britanniques.

http://www.solidaritéprogres.org/Comment-Londres-est-e-l-oevre-en-Syrie_08433 (30/12/2011)

 

 

                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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