L’armée contre les délinquants, c’est l’argument des démagogues et des rêveurs

Publié le 3 septembre 2012 - par - 864 vues
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Ce fut la polémique de la semaine, ouverte par une obscure élue de Marseille, Samia Ghali, qui connut ainsi une heure de gloire inespérée. Notre élue socialiste qui jusque là gérait sa carrière de notable cumularde en bonne mère de famille, a soudain disjoncté pour des raisons non encore élucidées. Les mauvaises langues parlent d’une déclaration de candidature à la mairie de la cité phocéenne, que l’intéressée ne dément pas ; d’autres plus prosaïques évoquent une possible surchauffe neuronale en cette fin de canicule dans une grande ville du Sud.

Or donc, notre sénatrice-conseillère-régionale-maire-d’arrondissement, dont la famille politique ne s’illustre pas par un goût immodéré pour la sécurité, s’est soudain émue de l’augmentation inquiétante de la violence dans sa bonne ville où les Carbone et Spirito, Guérini, Zampa et autres Francis le Belge ont pourtant depuis longtemps imprimé leur marque. Tel Archimède bondissant hors de sa baignoire pour clamer sa géniale trouvaille, elle fit alors connaître à ses électeurs médusés son Euréka sécuritaire : l’armée.

« Aujourd’hui, nous dit notre petit génie, face aux engins de guerre utilisés par les réseaux, il n’y a que l’armée qui puisse intervenir. Pour désarmer les dealers d’abord. Et puis pour bloquer l’accès des quartiers aux clients, comme en temps de guerre, avec des barrages. Même si cela doit durer un an ou deux, il faut tenir».

Et d’ajouter pour préciser sa pensée : «Ca ne sert plus à rien d’envoyer un car des CRS pour arrêter des dealers. Quand dix d’entre eux sont arrêtés, dix autres reprennent le flambeau. C’est comme combattre une fourmilière »

La fourmilière, c’est plutôt le petit monde médiatico-politique sur lequel elle venait de mettre son pied de démagogue. De toutes parts les réactions se mirent à fuser. Presque toujours elles obéissent à un réflexe pavlovien face au mot « armée ». Il y ceux pour qui il est synonyme de pouvoir fascisant, et ceux qui y voient l’ultime recours fantasmé pour maintenir un ordre républicain censé échapper aux autorités civiles. Les premiers ne m’intéressent pas. C’est aux seconds que je veux répondre car leurs préoccupations vraies ou affichées, nous sont communes.

A aucun moment ils ne se sont posé de question concrète quant à l’utilisation de l’outil militaire pour un usage auquel il n’est pas préparé. Qu’apporteraient les soldats que les forces de l’ordre ne peuvent apporter ? Comment ces dernières vivraient-elles cette mise à l’écart ? Quel serait l’effet sur la population ? Faute de répondre à ces questions, ils donnent plus ou moins consciemment à l’armée la mission que l’agriculteur donne à l’épouvantail, dont la seule vue fait fuir les moineaux. C’est oublier que quand les volatiles ont compris l’innocuité du mannequin, ils reviennent et se posent sur sa tête pour l’honorer de leurs fientes. Ce destin pourrait bien guetter nos pious-pious.

Que pourrait faire l’armée que la police ne peut faire ? Rien. Sauf à lui donner des pouvoirs judiciaires qui n’existent que dans les dictatures militaires, ils seraient censés arrêter les délinquants et les remettre à la justice. Et qu’ont-ils de plus que les policiers pour cela ? Rien sinon leur fusil mitrailleur. Ainsi donc le déficit de sécurité dont nous souffrons viendrait du fait que les forces de l’ordre ne sont pas assez armées ? Ridicule, et faux. Même si quelques épisodes récents ont montré que les grands truands disposent parfois de fusils-mitrailleurs, il s’agit de cas très minoritaires, et le rapport des forces physique est accablant pour les délinquants. Des milliers de policiers sont armés de pistolets 9 mm, et peuvent recevoir depuis l’an dernier des fusils de précision, selon l’article 3 du décret du 30 juin 2011.

http://www.legifrance.gouv.fr/jopdf/common/jo_pdf.jsp?numJO=0&dateJO=20110701&numTexte=17&pageDebut=11269&pageFin=11270

Les gendarmes disposent de pistolets-mitrailleurs et fusils-mitrailleurs, sans compter les blindés légers.

L’été 2011 une affaire a défrayé la chronique. A Grenoble des truands islamisés avaient braqué le Casino d’une localité voisine puis s’étaient réfugiés dans leur quartier de la Villeneuve. Lourdement armés de PM et FM, l’un d’eux avait été abattu par les policiers de la BAC, l’autre réussissant à s’enfuir avant d’être arrêté quelques semaines plus tard. Il s’en suivra les traditionnelles émeutes, et le fameux discours de Grenoble de Sarkozy. A-t-on eu besoin de l’armée ?

http://lci.tf1.fr/france/faits-divers/2010-07/un-braquage-tourne-au-drame-a-grenoble-5927563.html

Le vrai problème, c’est l’interdiction de fait que subissent les forces de l’ordre de causer le moindre préjudice corporel aux délinquants quelles que soient les circonstances, sauf quand un fonctionnaire est visé par une arme à feu, et encore. Pendant les émeutes de novembre 2005 pas un seul coup de feu n’avait été tiré par un policier ou gendarme, même quand ils furent eux-mêmes visés en une circonstance au moins. Le ministre de l’intérieur Sarkozy, les yeux rivés sur le calendrier électoral, les avait mis fermement en garde.

Il est tout aussi simpliste de mettre sur le compte d’une insuffisance des forces de l’ordre ce qui est dû au laxisme de la justice, à l’impunité des mineurs délinquants, à une immigration suicidaire.

Alors pourquoi un pouvoir qui ligote les forces de l’ordre, ouvre les vannes de l’immigration, considère les mineurs délinquants comme des enfants turbulents, déciderait-il de recourir à l’armée ? Et si un autre pouvoir lui succédait l’option militaire tomberait d’elle-même puisque une autre politique s’en suivrait. On voit là toute la contradiction de ceux qui prônent un peu légèrement cette solution illusoire.

Que fait la police que l’armée ne peut faire ? Tout ou presque. L’armée est entraînée à faire la guerre, pas à lutter contre la délinquance. Elle ne peut apporter que la force, et on a vu que celle-ci est largement suffisante chez les forces de l’ordre dès lors qu’elles peuvent l’utiliser. Ceux qui disent : « justement, nous sommes en guerre » sont pathétiques. Ils réagissent comme des enfants qui prennent au premier degré ce qui est une métaphore. Pourquoi alors ne pas placer les chars à l’entrée des cités, qui seraient survolés par des avions de combat ? Absurde. Comme est absurde la comparaison avec la bataille d’Alger, que certains osent.

Les conséquences d’un recours à l’armée seraient par ailleurs très négatives pour les forces de l’ordre. Elles se sentiraient désavouées alors même qu’on les aurait privées des moyens d’agir, la population perdrait toute considération pour elles, et les traces de ce divorce seraient durables. Pour l’armée ce serait pire encore : ce dernier recours étant inefficace, elle serait à son tour atteinte par le discrédit. Or après l’armée, il n’y a rien.

Peut-on alors recourir à l’armée pour des missions ponctuelles ? Certains objectent que depuis les attentats islamistes l’armée patrouille déjà dans certaines infrastructures telles que gares ou aéroports. Mais le but est de rassurer la population, non d’exercer une quelconque action anti terroriste. Et comme cela implique des gardes 24 h sur 24 et 7 jours sur 7, les militaires sont plus à même de le faire que policiers et gendarmes. On peut certes imaginer d’autres missions ponctuelles limitées, mais ce n’est pas nouveau et ce n’est pas à cela que pensent les partisans de l’option militaire.

D’un côté quelques hommes et femmes politiques démagogues qui pour se donner à bon compte une image de fermeté, bombent le torse et pointent le menton en direction des casernes. De l’autre des romantiques qui ont en tête des images confuses d’insurrection, d’état de siège, de mesures d’exception. Les uns et les autres se donnent la main pour prôner des solutions irréalistes qui ne font qu’égarer le débat.

Jean de la Valette

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