Laurent Fabius a-t-il été vraiment laïque et socialiste un jour ?

Publié le 28 mars 2011 - par - 1 357 vues
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J’ai découvert, sans aucune surprise, le nom de Laurent Fabius parmi les signataires de l’infâme pétition du Nouvel Obs, demandant, ni plus ni moins, à ce qu’on renonce au débat sur l’islam, en France !
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/societe/20110323.OBS0156/non-au-debat-proces-de-l-islam-un-appel-du-nouvel-obs-et-de-respect-mag.html

Donc, selon celui qui fut le plus jeune Premier ministre de France, en 1984, parler de la réalité de l’islam, en France, serait forcément aller sur les terres du Front national, et, bien entendu, « rappellerait les heures les plus sombres de notre histoire, sans oublier la stigmatisation d’une population déjà victime de discriminations sociales et du racisme quotidien ».

Pourtant, en 2003, alors que j’animais la campagne pour une loi contre les signes religieux à l’école, je me souviens qu’au congrès du Parti socialiste, à Dijon, un nommé Laurent Fabius avait reçu une ovation géante, de la part d’une salle debout. Etonnant pour un homme davantage connu pour sa capacité à fédérer efficacement son courant, dans le PS, que pour ses qualités de tribun. Qu’avait-il dit ? Il avait fait un appel vibrant à la laïcité, et n’avait pas hésité à parler du dernier congrès de l’UOIF, où Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait été sifflé dix minutes pour avoir, lors de son discours, réaffirmé qu’en France, une femme devait retirer son voile avant de se faire prendre en photo pour une pièce d’identité.

http://lesdiscours.vie-publique.fr/pdf/033001611.pdf

Laurent Fabius avait alors exprimé, avec des mots très forts, son refus d’une société où les hommes et les femmes étaient séparées par une allée centrale, où presque tous les hommes étaient barbus, et presque toutes les femmes voilées. Il avait tenu, à une époque où le journaliste du « Point » Claude Imbert avait été victime d’un lynchage médiatique pour s’être revendiqué « islamophobe », des propos qui auraient pu lui valoir les foudres du Mrap ou de la LDH (rappelons qu’à l’époque, Sos Racisme, avec Malek Boutih, avait une ligne laïque toute autre que celle qu’impulse aujourd’hui Sopo).

Si j’avais apprécié le propos, je m’étais étonné que ces fortes paroles n’aient jamais été suivies, notamment à l’époque où le débat sur le voile et l’école était très vif, d’une prise de position forte de celui qui était à l’époque le numéro 2 de son parti. Cela m’avait irrité, et interrogé quant à la réalité des convictions de Fabius. Il faut dire que celui-ci, avec Delors et Rocard, avait toujours été ma tête de turc, au Parti socialiste (où je n’ai jamais milité). Je voyais dans ces trois leaders une tendance droitière, et je les imaginais sans problème capable de militer dans un parti de droite. J’avoue que je pensais – peut-être avec malveillance – que l’adhésion de Laurent Fabius au Parti socialiste était davantage un plan de carrière qu’une réelle conviction de gauche.

Son passage comme Premier ministre, de 1984 à 1986, période de la rigueur, et toute ses prises de position me confirmaient cette mauvaise impression. Je trouvais qu’il défendait toujours les postures les plus droitières, au PS. Son passage comme ministre des Finances, dans le gouvernement Jospin, de 2000 à 2002, m’avaient renforcé dans cette conviction, je n’ai pas oublié que c’est lui qui a fait baisser la fiscalité des plus hauts revenus, ce qui n’est guère une attitude très socialiste. Dans une étude intéressante, intitulée « Ces cadeaux fiscaux qui ont ruiné la France », le journaliste Laurent Mauduit démontrait que, sous Laurent Fabius, les cadeaux fiscaux, rarement pour les salariés les plus modestes, n’avaient pas été en reste. C’était l’époque où toute une frange social-libérale du PS, incarnée par Fabius-Rocard-Strauss-Kahn, au delà des guerres de courant, avait repris le discours de la droite, considérant l’impôt républicain comme ringard et dépassé. Autrement dit, les plus modestes payaient en taxes ce que les plus riches ne payaient plus en impôts. Bien sûr, quand elle revint au pouvoir, la droite ne fit qu’accentuer ce qu’avait préparé la gauche.

http://www.crashdebug.fr/index.php/actuatlites-france/1836-ces-dix-ans-de-cadeaux-fiscaux-qui-ont-ruine-la-france

Je fus perplexe quand j’appris, en 2004, que Laurent Fabius, européiste acharné de tout temps (ce qu’on retrouve dans son discours de Dijon), appelait à voter « non » au traité consitutionnel européen, défendu avec acharnement par toute la direction du PS. Mais à une époque où les partisans du « non » ne faisaient que 30 % dans les sondages, et suscitaient souvent l’ironie moqueuses des caciques socialistes, nous ne pouvions pas cracher sur un soutien pareil, qui valut à l’intéressé d’être mis au ban du Parti socialiste, et lynché par la presse.

Certes, Fabius n’alla pas battre les estrades de meeting, comme Mélenchon et Filoche le firent avec talent et courage. Mais il fut un grain de sable utile, dans cette bataille qui se termina par l’extraordinaire victoire du non, le 29 avril 2005. J’avoue que je n’avais toujours pas confiance en Fabius, ni en sa sincérité, mais que je le regardais quand même avec plus d’indulgence que quelques années auparavant.

Mais quand je commençais à entendre l’aile gauche du Parti socialiste nous expliquer que Laurent Fabius était l’homme de la situation, un véritable « homme d’Etat », et qu’il devait être celui qui, pour couronner la victoire du non de gauche, serait le candidat à soutenir à l’intérieur du PS, je commençais à me dire que si Fabius devenait l’aile gauche du PS, je ne devais plus comprendre grand chose à la politique ! Jean-Luc Mélenchon et les siens se rangèrent sous sa bannière au congrès du Parti socialiste qui suivit, six mois après le tsunami du 29 avril 2005. Et tout ce beau monde signa une motion de synthèse, oubliant l’ampleur et les enjeux des divergences sur le TCE, 6 mois plus tôt ! Fabius reprit ses responsabilités nationales, et se positionna pour les primaires socialistes. Mélenchon et toute l’aile gauche du PS demandèrent donc à leurs militants de voter pour lui, contre Ségolène Royal et Strauss-Kahn. Mais balayé par la vague Royal, et sans doute par sa mauvaise image, l’ancien premier ministre fit un piteux score à 18 %.

Après la défaite électorale de Ségolène Royal, les comptes se réglèrent, au Parti socialiste. Certains suspectèrent les éléphants, dont Fabius, d’avoir contribué largement au faible score de la candidate. Julien Dray, fondateur de Sos Racisme, ancien compagnon de Mélenchon à la Gauche socialiste, et ami du couple Royal-Hollande, avait été l’éminence grise de la campagne présidentielle, souvent menée à la marge de l’appareil du PS. Il se fendit d’un livre vengeur, quelques semaines après la défaite, « Règlements de comptes« , où il signala, notamment, le chantage qu’avait effectué Fabius auprès de Hollande, en 2004. Il exigeait alors d’avoir le soutien de la direction du PS, pour être le candidat socialiste à la présidentielle de 2007. Devant le refus du premier secrétaire, il affirma que dans ce cas, il ferait campagne pour le non au référendum. Aucun démenti de cette accusation grave proférée par Julien Dray ne vint des rangs fabiusiens, et curieusement, la presse fut très clémente avec Laurent Fabius, devant une infomation aussi explosive.

J’avoue qu’elle me rassura sur mon ressenti du personnage. J’ai trouvé que quand Georges Frèche avait dit, au sujet de Fabius, qui venait de mal parler de lui, « Fabius, il n’a pas une tronche très catholique », je n’avais rien vu d’antisémite, comme l’affirmèrent les « antiracistes » la direction du PS – qui essaiera, avec le résultat qu’on connaît, d’avoir la peau de Frèche aux régionales suivantes – mais tout simplement la vérité. Quand je vois et que j’écoute  Laurent Fabius, je ne peux pas croire en sa sincérité, ni en ses convictions, et cela se voit dans ses postures, tout simplement. Je pense que tout cela n’est que positionnement politicien, et qu’il a fonctionné comme cela toute sa vie, résumant par sa personnalité la dégénérescence du Parti socialiste, où comme le disait Malek Boutih, les plans de carrière remplacent les convictions.

Mais le discours de Dijon de Fabius, et les applaudissements nourris qui l’accueillirent, résume mieux que de longs discours la dérive et les abandons laïques du Parti socialiste. Sept après avoir ovationné la laïcité de combat, les militants de ce parti voient le PS dirigé par Martine Aubry, dont la connivence avec les islamistes n’est plus à démontrer. Ils ont vu leur parti refuser de voter la loi sur le voile intégral, qui s’appliquera le 11 avril.

A mon avis, Fabius n’a jamais été laique, ni socialiste, mais simplement carriériste et opportuniste. D’où son silence quand le Parti socialiste a aidé Sarkozy à nous faire adopter le traité de Lisbonne, bafouant le vote du peuple français. D’où sa signature – qu’il finit par retirer, à cause de la présence de Tariq Ramadan, sans remettre en cause le fond de ce texte – à un texte qui est à la laïcité et au socialisme ce que Benoit XVI est au droit à l’IVG.

Pierre Cassen

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