Le 11 Septembre ne m'a pas étonné, mais confirmé que le pire serait à craindre

À cette heure-là, j’étais en train de consulter. Mon associé à passé la tête par la porte séparant nos bureaux et m’a dit : « Alors, vieux, tu vas prendre ton fusil? »
« Pardon? »
« Ben quoi, tu ne sais pas? C’est la guerre à New York. Des avions, dans des tours ».
J’ai terminé l’examen du bébé et j’ai vu ça sur Internet. Ma première réaction fut en fait un souvenir remontant aux années 60. À cette époque, on allait à Katmandou en 2CV ou en 403,  on traversait un Moyen-Orient en paix. En cours de route, on traînait dans cette sublime géographie qui s’appelle l’Afghanistan, et on allait voir les Bouddhas de Bamyan. J’ai ça chez moi, en Super 8.
Bien plus tard, il m’est arrivé de voir à la télévision la destruction de ces symboles de civilisation par les Talibans. Il y avait un type assis sur une chaise, qui rigolait (et fumait, je crois) face à la caméra tandis que les roquettes s’abattaient sur les vieilles pierres. Au bout du massacre, des alcôves rocheuses vides, de la poussière, et des nazis enturbannés qui triomphaient, bras levés vers leur Dieu.
Profondément choqué, triste, en rage, je m’étais dit alors qu’à partir du moment où l’on pouvait ainsi rayer impunément l’Histoire, et s’en amuser, on était capable de n’importe quel autre acte de guerre, fût-il dirigé contre des statues, des bâtiments ou des gens.
Le 11 Septembre ne m’a donc pas étonné. Comme il aura persuadé les lucides qu’ils étaient dans le vrai en redoutant le pire. Comme il aura soulevé quelques paupières sommeillantes, mais si peu encore dix années plus tard. Si peu!
Bouddhas de Bamyan ou tours jumelles, je ne vois là aucune différence. Ces cibles détruites ne furent que les premières escarmouches d’une guerre déclarée bien avant l’année 2001. Sait-on que le jour même de Pearl Harbour, un bateau de ferraille japonais entra tout-à-fait normalement dans le port de San Francisco? Regardant les images de Manhattan en feu, et passé ces souvenirs liminaires, j’eus la certitude définitive que nous entrions dans la réalité matérielle d’un long, douloureux et très incertain conflit.
Quant aux navires touchant les ports en temps de paix, nous avons, ici-même, laissé au fil des ans pénétrer les escadres qui demain nous foutront sur la gueule.
Voilà très exactement ce que je me suis dit le 11 Septembre 2001, tandis que les tours s’effondraient.
Alain Dubos

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