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Le commandant Zemmour, un capitaine courageux

C’est une frégate corsaire, un fameux trois-mâts fin comme un oiseau de proie. Au gaillard arrière claquent les trois couleurs. Avec allégresse, les engagés volontaires grimpent dans les haubans, toutes voiles dehors déployées malgré la tempête qui s’annonce. D’autres s’affairent dans l’entrepont et chargent les batteries de bronze. Sur la dunette, le bicorne bien fiché sur sa tête, Cap’tain Zemmour donne le cap. Droit devant, azimut brutal et pas de louvoiement. Sa voix porte haut et ses ordres sont clairs.

Voilà qu’à tribord apparaissent des forteresses en rade. Un vaisseau de ligne se balance dans le clapot. Son étendard à la flamme porte bas, encalminé dans un pot-au-noir. Un coup de mitraille dans le gréement sera suffisant pour qu’il songe à se rallier. Voilà maintenant que l’on croise un vieux galion ventru entouré de petites flûtes, ces faibles forces d’appoint. Ils sont en cale sèche, ayant un armateur mais pas encore de commandant. Canonniers, chargez à boulets rouges, ouvrez les mille sabords et concentrez le feu sur la taverne où va se dérouler le combat des chefs… aux calendes grecques.
À bâbord défilent des épaves. Une véritable mer des Sargasses. Des naufragés sur ces îlots nous envoient des pierres et des flèches dérisoires quand ce ne sont pas leurs propres excréments. Ce qui fut leur navire amiral, celui qu’ils avaient baptisé « Le Hollandais volant » n’est plus qu’un vaisseau fantôme. Inutile d’achever le grand cadavre à la renverse ; le capitaine de pédalo s’étant depuis longtemps échoué dans une mangrove exotique où se dévorent les crocodiles. Nul besoin de tirer sur le radeau de la Méduse… Une question d’humanité !

Le commandant Zemmour est un capitaine courageux. Il est doté de vertus romaines. Entouré de sa maigre garde prétorienne, il a eu l’audace de débarquer hier sur les rivages de son enfance. Ses souvenirs sont ceux d’un monde révolu. La Seine-Saint-Denis dans laquelle il est né est devenue un territoire hostile où les boucaniers qui fumaient naguère des lanières de cochons ont cédé la place à des peuples farouches ayant d’autres coutumes culinaires. Bienvenue en terre inconnue, en territoire barbaresque, « cette nouvelle Californie » en lyrisme macronien. Mais l’heure est au constat et non à la Reconquista. Alors, il faut réembarquer, naviguer vers le bel horizon, aiguiser les épées et les sabres en se préparant pour l’ultime abordage dans la mère de toutes les batailles, le nouvel affrontement de Salamine où sera vaincue la grande escadre coalisée pavoisée aux couleurs arc-en-ciel. Impossible de baisser pavillon et trop tard pour regagner le port. Cap’tain Zemmour a brûlé tous ses vaisseaux et le point de non-retour est franchi. Il a osé quitter le confort de ses salons parisiens pour traverser le Rubicon et se lancer dans une aventure qui ne sera pas au long cours mais plutôt un raid éclair de deux-cents jours. L’objectif est noble dans ce vol de l’aigle, de clochers en clochers : planter le drapeau français non pas en terra incognita mais sur sa terre d’élection.

Ne manque au tableau qu’une pièce encore en ébauche. La sculpture parfaite serait-elle bientôt achevée dans son atelier lyonnais ? Dame Marion serait une belle figure de proue ! Alors, le dix-huit brumaire pourrait se réaliser en toute légitimité.

Le 26 octobre de l’an de grâce 2021

Frédéric Sahut