Le conflit syrien, la guerre d’Espagne de 1936 du XXIe siècle

Publié le 19 juin 2014 - par - 1 305 vues
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VOL DU PETROLE SYRIEN5Ca y est, c’est officiel, le conflit syrien a atteint son point culminant. Le cap des 100000 morts et du million de réfugiés a été franchi. Constat mathématique probablement incomplet et qui ne recoupe pas entièrement la réalité du conflit. Mais d’emblée, un discours se fait jour : on commence de plus en plus à comparer la guerre civile syrienne de 2011-2013 à la guerre civile espagnole de 1936-1939. Comparaison pertinente, imprécise, anachronique, biaisée ? Peut-on réellement mettre sur le même plan ces deux guerres que plus de soixante-dix ans séparent ?

La comparaison entre les deux conflits ne manque pas de pertinence, loin s’en faut. Tout d’abord, il s’agit de conflit civil ayant éclaté au sein d’un pays parce que des opposants au pouvoir en place ont déclenché une tentative de renversement du pouvoir (les opposants du parti Baas syrien ou les nationalistes espagnols) de manière il est vrai sensiblement différente (manifestations de masse pour la Syrie, coup d’état pour l’Espagne), cette tentative de renversement échouant en tant que tel et aboutissant à un conflit long et sanglant dans lequel s’enlise les deux camps. Ensuite, dans les deux cas, le conflit est total, les deux camps en présence employant au maximum les moyens qui sont à leur disposition, ne montrant guère de scrupules face à leurs ennemis et commettant tous deux des exactions : en Espagne, les exécutions sommaires et massives des nationalistes comme à Badajoz en Extremadure valurent bien les massacres massifs de religieux en Catalogne, les fusillades de Paracuelos et Torrejon de Ardoz ou encore les milliers d’exécutions sommaires de Madrid.

Actuellement, il est très hasardeux de déterminer à coup sûr la responsabilité de l’ensemble des massacres et abus commis par les deux camps, mais il est sûr que tous deux y ont recours, bombardements massifs et indistincts des troupes loyalistes, exécutions sommaires et attentats aveugles des insurgés. Enfin, et c’est l’aspect le plus important, le conflit syrien est largement internationalisé et devient l’objet d’enjeux géopolitiques internationaux comme ce fut le cas pour la Guerre civile espagnole. Celle-ci avait vu le camp nationaliste soutenu franchement par l’Allemagne de Hitler, l’Italie de Mussolini et le Portugal de Salazar, tandis que les républicains reçurent le soutien officiel de l’URSS de Staline et du Mexique, ainsi que celle, plus officieuse et discrète, de la France de la IIIe République et du Front Populaire, sans oublier les brigades internationales qui recrutèrent beaucoup en France.

Il est vrai que la France et la Grande-Bretagne avaient alors appliqué une prudente politique de non-ingérence, mais leur sympathie pour les républicains était connue. Actuellement, le conflit syrien voit s’opposer deux camps internationaux : les soutiens de la rébellion sunnite, les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, ainsi que les monarchies arabes, Arabie Saoudites, Qatar et Bahrein ; les soutiens du régime de Bachar-el Assad, la Russie, la Chine, l’Iran, le Venezuela d’Hugo Chavez (qui a quelque peu nuancé sa politique depuis la mort de ce dernier), le Brésil et l’Inde se bornant à réclamer des négociation entre les deux camps. Le conflit confronte donc indirectement des acteurs étatiques qui furent autrefois des ennemis à l’occasion du conflit de Guerre roide de même que la guerre civile espagnole a confronté deux camps qui s’étaient durement opposés durant la Première Guerre mondiale.

Il s’agit surtout du triomphe d’une realpolitik calculatrice cynique et très souvent à court terme des deux côtés. Et l’internationalisation des rangs djihadistes qui voient venir des volontaires du monde entier (Maroc, Algérie, Tunisie, Lybies, Egypte, Irak, Jordanie, Palestine, Tchétchénie, Yemen, Koweit, Somalie). A noter qu’il existe également des djihadistes qui s’engagent du côté du régime bassiste, outre les réseaux du Hezbollah, mouvement islamiste armé d’obédience chiite, notamment au sein de la brigade Abou al-Fadl al-Aabass qui regroupe essentiellement des libanais, des afghans, des iraniens, des irakiens chiites, de la même manière qu’il y eut des volontaires européens du côté de Franco (français, portugais, irlandais).

Signalons que le camp de la rébellion est lui-même très divisé entre l’Armée syrienne Libre (ASL) constituée essentiellement d’opposants laics et de transfuges du régime, les groupes djihadistes (front al-Nosra et Ahrar al-Sham) affilié à Al Qaida, kurdes autonomes, leurs intérêts à court et long terme ne coincidant pas forcément, voire pouvant déboucher sur des affrontements directs comme ce fut le cas entre des éléments kurdes et des djihadistes de front al-Nosra. Là encore, le parallèle peut être fait avec la rébellion espagnole de 1936, divisée entre militants nationalistes, phalangistes, monarchistes, militaires modérés, et même le Front populaire espagnol, entre socialistes, communistes, trotskystes et anarchistes, donnant lieu à des affrontements meurtriers entre ces derniers et à des procès staliniens désormais tristement célèbres.

Enfin, rappelons que la Syrie est un pays politiquement instable depuis sa création en 1946 et est régulièrement agitée par des coups d’Etat et des putsch : le chef de l’Etat Shukri al-Kuwati est ainsi renversé en mars 1949 par Husni al-Zaim qui sera lui-même renversé et exécuté en août de la même année par Sami al-Hinnawi qui est lui-même renversé en décembre. Son successeur Adib Chichakli est renversé en février 1954. En 1961, c’est un coup d’état d’Haydar al-Kouzbari qui met fin à la République Arabe unie qui plaçait la Syrie dans l’orbite égyptienne. Enfin, le coup d’Etat de 1970 amène au pouvoir Hafez al-Hassad, fondateur du régime actuel. Voici qui rappelle beaucoup l’Espagne du début du XXe siècle, notamment les coups d’Etat de 1923 amenant au pouvoir Primo de Rivera et celui de 1931 instaurant la Seconde République.

Toutefois, comparaison n’est pas raison, La Syrie de 2011 n’est pas l’Espagne de 1936 et s’il existe des points communs indéniables entre les deux conflits, il y a aussi des différences inaltérables. Notamment, la guerre civile espagnole mettait en prise essentiellement des idéologies, droite conservatrice, monarchiste et cléricale contre gauche marxiste, révolutionnaire et anarchiste, là où le conflit syrien oppose essentiellement des communautés culturelles et religieuses (sunnites contre chiites et alaouites) même si les clivages ne sont pas toujours aussi étanches qu’ils y paraissent et que les considérations géopolitiques jouent également leur rôle.

De plus, dans le cas de l’Espagne, nous avions des putschistes nationalistes et militaires visant au renversement d’un régime parlementaire (même si ce dernier commettait beaucoup d’abus de la démocratie) alors qu’en Syrie, il se produit l’inverse (même si la rébellion s’est vite militarisé et est en passe d’être débordée par les djihadistes). En fait, la rébellion syrienne présente plus de points communs avec le régime étatique espagnol de 1936 : diversité des acteurs et divisions parfois mortelles, prétention affichée à la démocratie et à la rupture avec un passé politique tenace (la république espagnole datait de 1931), mais néanmoins aspirations totalitaires latentes, sympathies internationales et afflux de volontaires venant du monde entier. Enfin, l’Espagne de 1936 est une vieille nation européenne à l’histoire ancienne et ne présentant pas les particularités stratégiques de la Syrie de 2011, état très récent essentiellement fondé sur la décolonisation.

L’issue de la guerre civile espagnole est connue : les putschistes l’emportèrent et instaurèrent un régime dictatorial conservateur tenu par le général Franco qui allait durer plus de 35 ans. La répression des opposants fut sévère durant les premières années mais finit par s’atténuer dans le temps. Le conflit syrien est encore loin d’être terminé et il est encore impossible d’en prédire l’issue à coup sûr, même s’il est vrai que les rebelles sont plutôt en position dominante et disposent de plus de ressources que le pouvoir. Enfin, la Guerre civile espagnole s’est achevée très peu de temps avant un autre conflit d’ampleur internationale celui-ci, la Seconde Guerre mondiale, conflit dans lequel, ironiquement, l’Espagne de Franco ne jouera aucun rôle (ou très limité avec l’envoie de la division Azul sur le front de l’Est en 1943).

Le conflit syrien va-t-il lui aussi déboucher sur une guerre d’ampleur internationale impliquant les grands acteurs étatiques de la planète ? Va-t-il aggraver encore la situation tendue au Proche-Orient ? Ou n’aura-t-il guère d’incidence au niveau géopolitique mondial ? Seul l’avenir nous le dira, et il reste à espère que le scénario de 1939 ne se reproduira pas dans les prochaines années. En attendant, et pour peu que nos prises de position aient un quelconque impact sur les évènements, il est grand temps de rappeler l’importance de ne pas afficher de soutien à l’emporte-pièce. Qu’il s’agisse du camp de gauche socialiste droitdel’hommiste, tendance Bernard-Henri Lévy, qui soutient les djihadistes sunnites, ou du camp natio-réac, voire nazeboche, tendance Alain Soral, qui soutient les combattants chiites, tous travaillent, consciemment ou non, pour le panislamisme et les islamistes en général. Aucune de ses prises de position ne sauraient être acceptables pour des Français et des européens patriotes, conservateurs et censés.

Qu’il s’agisse des djihadistes d’al-Nosra ou des terroristes du Hezbollah, nous avons toujours affaire à des ennemis implacables de l’Occident qu’il n’est absolument pas dans notre intérêt de soutenir. Et tous les bords politiques commettent précisément cette erreur, la gauche ainsi que la droite faible en soutenant les djihadistes et l’Arabie Saoudite, l’extrême-droite tiermondiste et une certaine frange du gauchisme en soutenant Assad et le Hezbollah. Il s’agit donc de tirer dès à présent les leçons de ce conflit et de faire en sorte que le conflit syrien ne devienne pas, à l’instar de la Guerre d’Espagne, une étape préliminaire à un conflit d’ampleur mondial touchant la France, l’Europe et l’Occident.

François Préval

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