Le congrès des cocus (poème)

Publié le 28 avril 2017 - par - 1 commentaire - 632 vues
Share


Au congrès des cocus, j’étais au premier rang
Parmi les plus en vue, et même un pas devant.
Il aurait fait beau voir que quelqu’un me dispute
Cette suprématie gagnée de haute lutte.
Car si je suis cocu, je le dois à moi seul,
Et si je le demeure au seuil de mon linceul,
Ce sera par effort et par longue patience,
Par volonté constante et par ma persistance
A ne tirer leçon en rien de mes bêtises,
A être aveugle et sourd à toutes les traîtrises,
A vouloir demeurer sincère et généreux,
Parfois même fidèle, un comble, nom de Dieu !

Lorsque je pénétrais dans le grand hall voûté,
Cent mains tendues vers moi se sont précipitées ;
J’entendis un hourra ! qui montait jusqu’au lustre
Et quelqu’un qui criait : – Gloire au cocu illustre !
Les caméras tournaient, les flashes crépitaient,
Des bravos résonnaient, qui me plébiscitaient.
Au sommet de mes cornes, une femme infidèle
Posa un gros bouquet de grosses fleurs très belles
En m’embrassant : – Mon cocu préféré, dit-elle.
J’étais ému surtout à voir la ribambelle
De ceux qui, aujourd’hui, me fêtaient comme un roi
Et qui pourtant, un jour, s’étaient foutu de moi.

Tous ces cocus étaient de multiple acabit,
A commencer bien sûr par le cocu de lit,
Le cocu très banal, celui de l’adultère,
A l’image ancestrale et qui toujours prospère ;
Je distinguais aussi des cocus toutes mains,
Qu’on voit guère au théâtre et dont on parle moins :
Le cocu des idées, parfois très pathétique,
Cocu philosophique, ou idéologique ;
Non loin de celui-là, le regard un peu triste,
Le mort au champ d’honneur, le cocu pacifiste
Qui croyait au grand soir : par son casque troué
Sort la haute ramée d’un naïf bafoué.

J’appartiens à l’élite, et en suis orgueilleux :
Aux cocus politiques ; il n’en est pas de mieux,
Pas de plus obstinés, de plus récidivistes.
Cocus in aeternum ! Dans leur très longue liste,
Les cocus de Chirac sont des plus renommés.
Un stand les exposait, bien rangés par années ;
La cohabitation grossissait leur cohorte ;
Les vétérans chenus ouvraient tout grand la porte
A la cohue des bleus, déjà coulés au moule.
Le pompon cependant dans cette grande foule
Revenait sans conteste aux cocus de Mitt(e)rrand
De tous les plus nombreux, de tous les plus contents

Pendant un jour entier, des orateurs diserts
Ont donné leurs avis dans des discours divers.
La gauche a demandé des droits supplémentaires
Pour le cocu prolo et pour le fonctionnaire.
La droite s’aligna sur tous ses points de vue.
Le consensus se fit, melting pot des cocus.
Pour ma part, je m’en tins, parlant à la tribune
A louer fortement la sagesse opportune
Du cocu, bon garant du mouvement dans l’ordre,
Qui sait nous éviter les écueils du désordre
En élisant toujours celui qui triche et ment,
Et le pérennisant jusqu’à plus de cent ans.

Il fallait pour conclure élire un président.
Mes amis me pressaient, me donnant pour gagnant.
Je fus donc candidat, je me laissai convaincre.
J’abandonnais ma femme et, dans l’espoir de vaincre,
Je quittai mon travail pour disposer de temps,
Vendis mon logement pour avoir quelque argent…
Ce qu’alors j’ignorais, c’est la grande magouille
Que menaient mes amis en sous-main, les fripouilles !
Je ne servais qu’à faire élire un adversaire
En détournant des voix proches d’un parti frère.
Mes amis savaient tous que je serais vaincu :
Ils m’avaient bien trompé, m’avaient bien fait cocu.

Mais je ne suis pas de ceux qu’une défaite abat,
Qui, au premier échec, renoncent au combat.
Je vais recommencer avec persévérance
A m’engager dans un parti et pour la France
Tant pis si maintenant je suis fort démuni
Si je suis sans le sou, sans femme et sans logis :
Il me reste ma voix pour crier au parterre,
Il me reste mes mains pour coller des posters…
Quand on est un cocu, rien ne vous décourage ;
C’est une vocation qui vous suit d’âge en âge.
Cocu je fus conçu, cocu je veux rester ;
Cocu hier, demain, et pour l’éternité.

René Marchand
Extrait de L’Onagre – à paraître.

Print Friendly, PDF & Email
Share
Notifiez de
ourth

belle envolée!! soyez rassuré les cocus se compte par milliers, bon courage