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Le conservatisme russe n’est pas vraiment gaulois

VVP sur fond de drapeau polonais
Palais de la culture et de la science à Varsovie. Érection 1952-1955, h 230 m

Le Kremlin est décidément plein d’égards envers ce dé à coudre nommé Vieux continent. Autrefois, Moscou soutenait les communistes, les gauchistes et les pacifistes censés pirater l’Occident de l’intérieur. L’UE ayant pivoté vers la gauche égalitariste, c’est maintenant au tour des nationalistes et des populistes de bénéficier d’un tel traitement de faveur. Mais que nous vaut un tel honneur ?

Autrefois, l’hôte du Kremlin était le chef de file de la révolution prolétarienne mondiale. Aujourd’hui, en sa Troisième Rome, il porte le sceptre de défenseur de la chrétienté. Sans rapport avec la Covid, la Russie a changé de masque pour mener sa stratégie de déstabilisation. Durant la Guerre froide, les canons étaient marxistes, aujourd’hui ils sont conservateurs, c’est toujours ça de pris.

2019 • Poutine mycologue et garde-forestier d’une lande de 17 125 191 km²

RT vs GT

Via Spoutnik et RT, on en apprend beaucoup sur l’UE et sur nous-mêmes : crises économiques à répétition, déclin moral, totalitarisme libéral et conspiration juive importés des States, rôle délétère des institutions supranationales, impuissance de l’UE face aux adeptes d’Allah et aux migrants. Bref, on a tout faux. Un constat si négatif au détriment d’un pôle concurrent légitime évidemment de facto son propre mode de fonctionnement.

Parmi les écrans de fumée moscovite, la comparaison de l’UE à l’URSS et de Bruxelles au Moscou soviétique. Curieux paradoxe puisqu’en principe un partisan de la Russie contemporaine ne devrait se soulever contre l’Union soviétique de Brejnev, Poutine ayant jugé son effondrement comme la plus grande catastrophe du XXe siècle.

Ceci est une vue de l’esprit mais inversons un instant les rôles. Imaginons que GT ou Germany Today agisse de la sorte en Russie. La présentation des atouts de la Germanie actuelle – à la portée de n’importe qui, tant le choix est vaste – serait couplée à une mise en coupe des dérives du poutinisme. Quel serait le taux de faisabilité du projet ? 0,1 % ?

En Pologne, RT a trouvé à qui parler

Dans le registre nationaliste ultra-patriote polonais, le portail socio-politique Jagiellonia.org exerce un monitoring détaillé des réalités géopolitiques servies par le Kremlin. https://jagiellonia.org/aktualnosci/

Sur Jagi, certains n’y vont pas par quatre chemins : « La Russie s’effondrera de notre vivant » par le Secrétaire du Conseil de Sécurité Nationale et de Défense de l’Ukraine Oleksej Danylow, 5 juin 2020, onglet Russkij Mir.

Illustration d’article Jagiellonia.org du 3 septembre 2020

Polak contre Popov

La vigilance polonaise est révélatrice d’un bon sens semblant avoir échappé à certains. Le paysage politique polonais est droitiste, il rafle bon an mal an 80-85 % des votants. La palette va de l’aile libérale-conservatrice PO à la droite ultra en passant par ses configurations cléricales et paléo-libertarianistes du type Konfederacja. Malgré cela, la fibre prorusse y est très faible, du moins en matière politique.

En février 2020, l’ancien ministre polonais de la Défense nationale, Antoni Macierewicz dit : « Le concept d’indépendance polonaise n’a pas de composante pro-russe car la Russie actuelle est une entité perpétuant l’expérience soviétique ». On ne saurait être plus clair…

En Pologne, l’influence russe est appréhendée comme une menace pour la structure euro-atlantique et donc pour sa propre sécurité. Selon le discours officiel, les sympathisants de Moscou sont censés affaiblir de l’intérieur l’UE et l’Otan, d’où leur faible écho sur la scène politique. Ils manifestent occasionnellement devant l’ambassade américaine à Varsovie et fustigent le concept de Fort Trump ou les prétentions de la communauté juive soutenue par Washington.

L’Église catholique est ici pierre d’achoppement. La propagande russe avance la sécularisation des catholiques et leur libéralisme par opposition à l’orthodoxie russe conservatrice. Le pape François est la cible régulière de chiquenaudes, ce qui laisse un goût amer à la frange polonaise intrinsèquement distante des USA et sympathisante de la Fédération de Russie.

En Pologne, si les grosses huiles du parti au pouvoir PiS se montrent ouvertement antirusses, elles jalousent secrètement la méthodologie Poutine : c’est l’homme fort qui va droit au but sans trop se soucier du lest éthique occidental. Mais on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre, Pologne n’est point Hongrie.

Certains bisons futés RL se sont crus malins en qualifiant la Pologne de nain de jardin (!) comparativement à une Russie de plus en plus grande à leurs yeux. Rétablissons le rapport de forces : Russie 146 millions d’habitants et PIB 2019 10 346 € par habitant, Pologne respectivement 38 millions et 13 780 €. On est tout de même effrayé à l’idée de penser au Nigeria et ses 207 millions d’habitants ! Mais la Fédération de Russie dispose toujours de la seconde armée au monde, tout va bien.

Les intervenants sont-ils sortis de l’arène pour l’arène aux lions ?

Putintern n’est pas Poutine terne

La presse polonaise évoque régulièrement le « descendant » du Komintern ou Putintern, une organisation informelle soutenant Vladimir Poutine. Ses membres entretiennent un lien spirituel avec le président russe et leur orientation politique n’a ici pas de réelle importance. Figurent parmi eux Marine Le Pen, Milos Zeman, Viktor Orban, Matteo Salvini. Ces petites accointances sont connues sous le label Tango Noir, d’autres parlent plus modestement d’idiots utiles, si toutefois vous comprenez le polonais.

Le conservatisme russe n’est pas gaulois

Lassés par la bien-pensance et le libéralisme exacerbé, les afficionados de Poutine semblent ignorer une différence civilisationnelle fondamentale entre la Russie et l’Europe. La Grande-Principauté de Moscou et le Tsarat de Russie sont l’héritage d’une combinaison d’influences mongoles et byzantines où l’individu en tant que tel n’avait qu’une valeur marginale et l’empreinte de cette relation pouvoir-sujet est encore perceptible de nos jours.

Quoi qu’on en dise, la Russie 2020, ça reste tout de même le culte de la force et du collectivisme avec une alliance entre le Trône et l’Autel où le second joue le rôle de serviteur. Contrairement au catholicisme, l’orthodoxie se montre obéissante et fort peu critique envers l’Autorité. Et curieusement, les pro-Poutine gaulois ne paraissent nullement dérangés par l’hostilité traditionnelle de Moscou envers l’Église catholique romaine, la leur. Mais Poutine a été formé par le KGB, où instrumentalisation et manipulation sont vertus. Si les intérêts politiques de la Grande Russie l’exigent, il écartera de l’Église orthodoxe sa part de fardeau.

La religion est un outil, une poulie ayant hissé Poutine au sommet. Tout comme les tsars, il a érigé l’Église orthodoxe en pilier de son régime. Cette alliance lui permet de présenter la Russie comme un pays conservateur soutenant la sacro-sainte famille. Cette image idyllique est relayée avec enthousiasme par les poutinophiles, d’autant plus que le package contient la lutte pour la natalité de souche, la condamnation de l’idéologie de genre et des relations homosexuelles. J’ai lu à gauche à droite que certains étaient même ravis de la persécution des LGBT sur place.

Un Russe sur cinq se déclare athée et à peine un sur six pratiquerait régulièrement la foi. La Russie est l’un des leaders mondiaux en matière de divorces et d’avortements et malgré la pression de l’Église orthodoxe, le Kremlin n’a pas durci la loi assez libérale en la matière afin de ne pas heurter les us et coutumes. Dès lors, que voient donc les militants pro-life en Poutine ? Le seul défenseur de la civilisation chrétienne en Europe, vraiment ? Ici la Pologne est nettement plus réactionnaire…

Aux antipodes du conservatisme LR, la version russe combine le régime musclé d’un leader absolu à une politique extérieure résolue, à une liberté d’expression sous contrôle et à une mainmise de l’État sur les secteurs économiques stratégiques. Poutine est l’illustration de la mise en œuvre de ce modèle d’État, attractif pour certains : les pleins pouvoirs atteints sans recourir à une dictature ou à un système à parti unique.

La Russie serait donc le remède contre le déficit occidental des valeurs familiales et chrétiennes, elle garantirait la stabilité en procurant un sentiment de sécurité. Poutine apparaît comme le Croisé moderne, l’ultime espoir des conservateurs chrétiens en Europe. Mais simultanément, la population russe s’érode, le pourcentage de Russes orthodoxes diminue et la Russie s’islamise plus rapidement que la France.

Le lien entre combat identitaire gaulois et modèle russe me parait purement émotionnel, frôlant parfois la myopie politique. Quant aux Russes, ils restent hyperréalistes et ne devraient pas s’arrêter en si bon chemin puisque l’islam – via les canots méditerranéens – et le mainstream égalitariste américain – via les canaux médiatiques – entrent en Europe comme dans du beurre.

Si Marianne sait réduire le dosage macronien à son strict minimum, elle conservera de nombreuses années encore quelques longueurs d’avance sur Marya.

Richard Mil+a