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Le dépeçage de la Russie : une constante de la politique étatsunienne

Jacob Schiff

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La révolution « russe » de 1917 a largement été soutenue par le système banquier américain qui dirige le pays, en osmose avec le « complexe militaro-industriel » (l’expression a été popularisée par Dwight Eisenhower dans les années 60). Les présidents « démocratiquement élus » – à de rares exceptions près, dont celle, récente, de Donald Trump – ne sont que des pantins aux mains de ces deux hyper-lobbies.

Né à Francfort-sur-Main en 1847, Jacob-Heinrich Schiff est l’un des fondateurs de la Continental Bank of New York en août 1870. En 1875, il entre à la banque Kuhn, Loeb and C° de New York dont il devient rapidement le grand patron. C’est à ce titre qu’il décide de renflouer les finances japonaises, permettant ainsi à l’empire du Soleil levant de renforcer considérablement son armée et de sortir victorieux de la guerre russo-japonaise de 1905. Dans un document du Dépar­tement d’Etat en 1931, les agences américaines du renseignement extérieur notent que Jacob Schiff et son corres­pondant en Europe, Max Warburg, ont financé l’opération révolutionnaire qui permit aux bolchevicks de prendre le pouvoir en Russie. Dès 1880, le renseignement américain notait que nombre de révolutionnaires « russes » recevaient des subsides de Jacob Schiff.

Schiff entretint une véritable organisation terroriste chargée de « liquider » ministres, gouver­neurs, officiers de police et hauts fonctionnaires du régime tsariste, et de ainsi créer un climat insurrectionnel adéquat. Des bombes « made in U.S.A. » entraient en contrebande par la Finlande. Elles étaient également utilisées contre les installations militaires, les fabriques d’armes et de munitions, les entrepôts, etc. Schiff finança des « grèves révolutionnaires ». Au cours de 194 attentats à la bombe, Jacob Schiff participa ainsi à l’élimination physique de 114 gouverneurs, hauts fonctionnaires et géné­raux, 286 chefs et officiers de police, 452 agents, 109 officiers et 750 soldats tués ou blessés, auxquels se rajoutent 7331 civils tués et 9661 civils blessés. Bilan dressé au lendemain de la guerre de 1905 par Le Strand, un quotidien pétersbourgeois.

La Russie dut accepter la médiation du président Théodore Roosevelt. Elle envoya le comte Witte traiter à Portsmouth (U.S.A.) avec les plénipotentiaires japonais. La puissance invitante, les Etats-Unis, étant pour sa part représentée par… Jacob Schiff en personne. La signature des accords de paix fut une véritable humiliation pour la Russie qui perdait la Corée, la région de Port-Arthur et une partie de Sakhaline (au nord de Hokkaidō). Les Russes durent également évacuer la Mandchourie du Sud.

Schiff n’entendit pas en rester là. Il entreprit de porter un coup décisif contre l’empire tsariste en finançant les menées bolchéviques en Russie. Manœuvre couronnée de succès en 1917.

En 1911, Schiff déclencha une violente campagne contre le Prési­dent William H. Taft, successeur de Théodore Roosevelt, pour le contraindre à dénoncer les accords commerciaux existant entre les Etats-Unis et la Russie. « Qui donc, sinon moi, déclara Schiff, a mis en mouvement l’agi­tation qui a contraint ensuite le président des Etats-Unis, comme vous devez bien le savoir vous-mêmes, à dénoncer notre traité avec la Russie ? ».

Le 19 mars 1917, Jacob Schiff pouvait estimer avoir gagné la partie contre les Romanov :

« Permettez-moi, en qualité d’ennemi irréconciliable de l’auto­cratie tyrannique qui poursuivait sans pitié nos coreligionnaires, de féliciter par votre entremise le peuple russe de l’action qu’il vient d’accomplir, si brillamment, et de souhaiter plein succès à vos camarades du gouvernement et à vous-même» écrivit-il à Milioukoff, ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire russe, composé principalement d’idéologues francs-maçons, mais peu sûrs aux yeux de Schiff qui résolut  rapidement de le remplacer par un gouvernement réellement « révolutionnaire ». L’un des piliers de ce nouveau gouvernement devait être un certain Lénine. « En dépêchant Lénine en Russie [dans le fameux « train plombé »], écrivit Ludendorff dans ses Mémoires de guerre, notre gouvernement assumait une grande responsabilité ; du point de vue militaire, cette initiative fut justifiée : il fallait abattre la Russie. ». Lénine rentrait en Russie avec quarante millions or, une somme certes fournie par Berlin mais avec le concours de la banque Kuhn, Loeb and C°

Le gou­vernement des Etats-Unis a publié sous le titre « Paper relating to the Foreign Relations of the United States — 1918 — Russia. United States, Governement Printing Office, Washington 1931 » les preuves de la collusion entre le gouvernement américain et la banque Kuhn Loeb and C° ainsi que la banque Warburg, afin de mettre à la disposition des bolcheviks Lénine et Trotsky les fonds nécessaires pour fomenter l’insurrection d’Octobre 1917 qui renversa Kerensky et établit le régime sovié­tique.

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Il n’aura échappé à personne que l’actuelle « guerre russo-ukrainienne » est en réalité une guerre russo-étatsunienne. Le risque de créer une situation chaotique aux frontières est de l’Europe est pleinement assumé par les Etats-Unis qui, fidèle à leur antagonisme viscéral envers la Russie, veulent empêcher tout rapprochement entre certains pays de l’UE, notamment l’Allemagne, puissance maîtresse de l’UE, et la Russie.

« C’est une rivalité terre-mer », explique ainsi Gyula Csurgai directeur du Geneva Institute of Geopolitical Studies. Les Etats-Unis, puissance thalassocratique, veulent contenir la Russie, puissance continentale. Un des meilleurs moyens est de créer un antagonisme majeur entre l’UE, dirigée de fait par l’Allemagne, totalement à la botte de son grand frère étatsunien, et la Russie. La crise ukrainienne couve depuis le référendum au terme duquel les Criméens qui décidèrent à une écrasante majorité leur rattachement à la mère-patrie russe.

Comme en Syrie, où la guerre est venue opportunément interrompre un projet gazier entre l’Iran, l’Irak et la Syrie, la dimension énergétique est essentielle pour comprendre la problématique actuelle puisqu’environ un tiers du gaz européen provient de Russie. L’Allemagne dépend pour sa part à 40% du gaz russe. De quoi, pour Berlin, y regarder à deux fois avant d’emboîter le pas à la politique va-t’en guerre étatsunienne… Malgré les efforts des industriels et des particuliers et la diversification des sources d’approvisionnement, il sera difficile à nos voisins d’Outre-Rhin de descendre au-dessous de 25%. Ce qui n’a pas empêché le chancelier Olaf Scholtz de se montrer bon élève de la classe UE en obéissant sans barguiner au diktat étasunien. C’est dire le degré de dhimmitude des Européens envers leurs alliés-et-amis américains. « Les Américains veulent avoir l’Europe dans leur sphère d’influence, mais aussi contenir la Russie et la Chine », commente Gyula Csurgai. L’avancée des troupes russe en Ukraine ne peut que provoquer à terme une partition du pays. Des troupes qui ne reculeront évidemment pas. Entre autres parce que le contrôle de Sébastopol est essentiel pour la Russie : l’accès aux mers chaudes est en effet un point nodal de la géopolitique russe. Une partition qui inquiète les Européens qui redoute des mouvements similaires au sein de l’UE (Catalogne, Ecosse, Flandre, Corse, pays basque…). Invoquer l’unité de l’Ukraine relève par ailleurs d’une certaine forme de cynisme de la part des Occidentaux, relève Gyula Csurgai, lesquels ont encouragé le Kosovo à se séparer de la Serbie, après être parvenus à priver Belgrade de son accès à la mer en poussant le Monténégro à se déclarer indépendant…

Sans parler de 3 e guerre mondiale, « il peut y avoir un grand conflit », prévient Gyula Csurgai pour lequel le monde est entré dans une logique de blocs : « La crise ukrainienne pousse la Russie vers la Chine », estime en effet le géopolitologue.

Un conflit majeur pourrait-il atteindre l’Iran ? s’interroge M. Csurgai. Les Américains veulent bloquer le projet de gazoduc entre l’Iran, le Pakistan et l’Inde. « Depuis des années déjà, Washington s’efforce de fomenter des troubles dans le pays, espérant notamment susciter des velléités séparatistes parmi les minorités ethniques notamment les Azéris qui représentent le quart de la population de l’Iran », note Gyula Csurgai. Mais l’Iran est un plat autrement résistant que l’Irak

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Dans la vidéo ci-dessous, le colonel Baud auteur de Opération Z, aux éditions Max Millo rappelle qu’une conférence organisée par les Américains au mois de juin 2022 avait pour thème le démantèlement (il y était question de « décolonisation ») de la Russie. Pour Jacques Baud, clairement : « Ce sont les Américains qui sont à l’origine de l’actuel conflit russo-ukrainien » :

« Ce sont les Russes qui sont rentrés en Ukraine, mais suite à une provocation ukrainienne [début février 2022]. Les Ukrainiens ont mobilisé pour attaquer le Donbass. (…) Zélenski a été trompé par les Occidentaux et surtout par les Américains qui lui ont promis que la masse de sanctions qui devaient s’abattre sur la Russie devaient conduire à son effondrement presqu’immédiat. C’est d’ailleurs ce qu’avait dit Bruno Lemaire [« Nous mettrons l’économie russe à genou »]. Ils ont dit aux Ukrainiens : « Vous provoquez la Russie, la Russie vous attaque, ce qui nous donne les raisons pour asséner un déluge de sanctions qui vont les mettre à plat, et donc [vous donnez] la victoire [avec comme conséquence la défaite de la Russie, Poutine renversé…]. Le but des sanctions contre la Russie est de pousser la population à se révolter contre ses dirigeants ».

Une vidéo – et un livre – qui décryptent parfaitement la politique cynique des Américains à l’encontre de l’UE, et l’aplatissement des Européens devant les intérêts étatsuniens, qui sont pourtant loin d’être les leurs. A écouter de bout en bout…

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Henri Dubost

In girum imus nocte ecce et consumimur igni