Le désespoir du rebellocrate Bruno Gaccio devant la décence ordinaire des vrais pauvres

Publié le 14 février 2011 - par - 436 vues
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Que les masses arabes s’agitent de l’autre côté de la Méditerranée, et voilà que le landernau médiatique se sent tout émoustillé. Quelle délectation d’entendre le cri de ce Tunisien « C’est une révolution française ! » L’enthousiasme devant la rébellion carthaginoise vient de ce qu’elle prouve aux âmes fatiguées que cette révolution française a bien eu lieu jadis, puisque d’autres s’en revendiquent, et que la flamme de la rébellion ne s’est pas éteinte, mais semble seulement circuler comme la flamme olympique. Nous voilà donc rassurés sur notre identité nationale, par une potentielle « chance pour la France », qu’il faudrait de tout urgence faire venir sur notre territoire, comme l’encourage le nouveau gouvernement post Ben Ali, en demandant une libéralisation des visas avec la Tunisie. Elle pourrait peut-être rallumer le cratère français, que les soixante-huitards attardés désespèrent de voir s’embraser de leur vivant.

C’est ainsi que certains, comme par exemple Jean-François Kahn chez Giesberg (1) et Bruno Gaccio chez Ardisson (2), se mettent à rêvasser en direct à la télé, sur la reproduction française de la révolution tunisienne, c’est-à-dire sur l’imitation de l’imitation de la révolution française, et fustigent l’indolence des Français, comme une sorte de trahison de la seule identité nationale qu’ils leur reconnaissent, l’identité révolutionnaire. Ils nous donnent en exemple ces braves Arabes, qui, eux, on vous l’avait bien dit, sont même plus français que les Français, puisque ils sont encore capables de faire de révolutions françaises, alors que nous, non. Vielle tactique de coquette pour éveiller le désir émoussé, pour raviver la flamme vacillante de l’amour pour la Cause rebelle : on lui donne un amant plus heureux, afin d’exciter la jalousie de son mari légitime. Comme si le peuple français était pour l’éternité marié avec la Révolution, à l’instar des Hébreux mariés avec Yahvé, et que ce divorce-là ne pourrait jamais être légalisé.

Mais les ragots sur les infidélités de la Cause révolutionnaire avec d’obscurs maghrébins ne semblent pas déclencher l’ire du Français, preuve s’il en fallait qu’il est irrémédiablement efféminé. Bruno Gaccio s’en est indigné chez Ardisson, et en a écrit un livre, parce qu’un mendiant lui a dit « Merci, Monsieur. Bonne journée ! », lorsque l’ex-chef de Guignols a refusé de lui faire l’aumône. « J’ai été choqué par la dignité de sa misère, expliqua-t-il. Je lui ai dit « vole-moi ! sort un couteau ! pique-moi ! prends-moi l’argent ! saute-moi dessus ! » et il m’a répondu « Non, Monsieur, je ne fais pas ça ! »

Et Gaccio s’en est allé, les poings dans ses poches non crevées, son paletot ayant aussi la taille idéale, pour aller prendre son train, sans appliquer non plus à son mendiant le traitement préconisé par Baudelaire dans « Assommons les pauvres ! » Il n’a pas eu la « douleur d’essayer sur son dos sa théorie », mais il s’est empressé de la condenser dans un livre, une de ces « élucubrations d’entrepreneurs en bonheur public » qu’évoque le poète au début de son petit poème en prose.

Un cap a été franchi, désormais la common decency choque le bourgeois bohème ! Qu’un pauvre ne veuille pas devenir un malfrat dépasse son entendement socialiste, qui a fermement établi la relation déterministe stricte entre les conditions sociales et les comportements criminels. Salauds de pauvres qui font preuve de décence et de dignité ! Ils infirment une si belle théorie sociologique, avec la réalité de leurs principes moraux. « Ça ne se fait pas, Monsieur ! » Quelle phrase atrocement réactionnaire ! Heureusement que d’autres sont plus enclins à la confirmer, et qu’ils ne font pas tant de chichis. Des hommes, des vrais, qui remplissent les prisons avec leurs aspirations révolutionnaires. Idéalisme atroce, dont je gage qu’il pourrait guérir assez vite en faisant un tour par exemple à Caracas, ville dont la violence a explosé depuis quelques années d’entraînement à la révolution bolivarienne. Là-bas – et je ne peux m’empêcher de penser à Huysmans – l’assoiffé d’idéal pourrait sans trop d’effort croiser la route de quelques pauvres tels qu’il les veut, bien décidés, à « sortir des couteaux », à lui « sauter dessus », et à « le piquer », pour le dépouiller complètement et prendre ainsi totalement leur revanche sur la vie et sur un nanti.

Gaccio est sidéré parce que le pauvre tient plus à sa dignité, qu’à monter à tout prix dans le Space mountain du Disneyland révolutionnaire. Le grand mystère de l’existence à ses yeux, c’est le fait de se contenter de vivre tranquillement au rez-de-chaussée, au lieu d’emprunter escaliers et ascenseurs, pour atteindre de toute urgence le faîte de la société du spectacle. Peut-être que ce qui trouble plus profondément le flamboyant humoriste, c’est le doute que la valeur de ce qu’il possède soit aussi élevée qu’il le croit. Car le dédain du pauvre pour son argent le déprécie d’autant, tout comme son mépris pour la Cause révolutionnaire. Que la vie soit plus que le corps, et que l’homme ne se nourrisse pas que de pain, voilà une idée qui n’a vraisemblablement jamais effleuré son esprit. Mais tout le monde n’a pas eu la chance de Gaccio de dealer de la drogue à seize ans, et de commencer son éducation philosophique avec L’unique et sa propriété.(3)

C’est peut-être un signe que les choses vont mieux dans ce pays, que son mariage indissoluble avec la Cause révolutionnaire soit requalifié en PACS que l’on puisse dénoncer unilatéralement. Quant à moi, égayé par le désespoir du parvenu devant la décence réelle, je m’en vais de ce pas réécouter Le pluriel de Brassens :

« Oui, la cause était noble, était bonne, était belle !
Nous étions amoureux, nous l’avons épousée.
Nous souhaitions être heureux tous ensemble avec elle,
Nous étions trop nombreux, nous l’avons défrisée.

Pour embrasser la dam’, s’il faut se mettre à douze,
J’aime mieux m’amuser tout seul, cré nom de nom !
Je suis celui qui reste à l’écart des partouzes.
L’obélisque est-il monolithe, oui ou non ? »

Radu Stoenescu

(1) http://programmes.france2.fr/semaine-critique/index.php?page=article&numsite=6092&id_article=21263&id_rubrique=6095

(2) http://www.canalplus.fr/c-divertissement/pid3350-salut-les-terriens.html

(3) http://www.dailymotion.com/video/xdd8a8_la-folle-jeunesse-de-bruno-gaccio_people

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