Le fantôme (poème sur le drame harki)

Chers amis,

Je viens de lire le papier de Jean-François Cerisier à propos des harkis. Le drame de ces gens, la cruauté dont ont été victimes hommes, femmes, enfants…

Le gaulliste que je suis voudrait une réponse à une question : que savaient les gouvernants français?

Après une année en Algérie, je terminais mon service militaire comme officer de réserve au service Presse-information de la Marine; je lisais la presse, j’avais connaissance de nombreux messages militaires… Je n’ai rien su.

Je vous envoie un poème que j’ai commis il y a bien longtemps et qui est resté dans mes tiroirs. Peut-être pouvez-vous le faire parvenir à Cerisier?

Je vous embrasse.

René Marchand

 

LE FANTOME

La nuit givrée enclot le grand parc solitaire.

Comme il l’a fait hier, comme il fera demain,

Le vieillard haut et droit, de son pas volontaire,

Fait le tour du domaine, une canne à la main.

Un long manteau très ample accentue sa stature ;

Une écharpe à son cou flotte un peu sous le vent.

Silhouette d’un géant dans les allées obscures,

Il marche et son regard paraît indifférent

A la terre glacée qu’il martèle, aux grands arbres

Dressant leurs branches nues vers le firmament gris,

Aux rayons argentés sur les statues de marbre,

A ce décor d’hiver, de nuit et d’infini.

Il marche et il médite. Il est mélancolique.

Ce soir, il s’interroge. Il ne sait plus très bien

Ce que veut le Destin, vers quel but magnifique

Ou quel abaissement il veut mener les siens.

Il est triste à penser à son peuple en souffrance,

Et bien plus triste encor de le voir sans ressort,

Abandonné et veule, et comme dans l’errance.

Qu’il est long à venir, ce chef puissant et fort,

Qui ne manquera pas… Ou bien faudrait-il croire

Ceux qui vont prétendant que les temps ont changé… ?

Ses pensées se bousculent, et, dans la nuit très noire,

Il se sent l’âme en deuil. – Allez, dit-il, allez.

Ne pas cesser surtout de guetter l’espérance. »

La neige sur sa peau, il ne s’en soucie pas.

Il remonte son col et allonge son pas.

Ce soir encore il veut ne penser qu’àla France.

 

En auriez-vous douté ?  Pouviez-vous supposer

Qu’au noir pays de l’ombre où sont les trépassés,

Le Général allait changer son existence,

Qu’il allait, pourquoi pas ? s’occuper d’intendance ?

D’abord, il fut heureux qu’on sût marquer son rang :

On lui fit vite place, et parmi les plus grands.

Et c’est ainsi qu’il put, lui, si féru d’Histoire,

Rencontrer les héros qui hantaient sa mémoire,

Les soldats et les rois, les grands législateurs,

Tous ceux-là qui, un jour, furent à sa hauteur.

Et dès lors, très souvent, avec eux, il discute.

Toujours aussi curieux, il questionne, il suppute.

Il n’est jamais lassé d’apprendre le comment,

Mais surtout le pourquoi d’un grand événement.

Pourtant, parfois, soudain, il se sent inutile.

Tous ces palabres-là ne sont-ils pas stériles ?

Revivre une bataille ou refaire un traité,

Ce sont plaisirs de vieux, bons pour des retraités.

C’est alors qu’il s’isole, avec un zig, un drôle,

Un petit tout noiraud, comme un maître d’école.

On les voit tous les deux, dans un coin du jardin,

Qui ont des gestes vifs et parlent de leurs mains. 

Ma parole ! ils s’engueulent. Et le petit tient tête…

Plus étonnant, le grand parfois hoche la tête,

Attentif, acquiesçant aux longs discours de l’autre. 

Enfin, ils font silence. On jurerait… qu’ils prient ! 

– Celui-là, dit de Gaulle.  C’est un saint, un apôtre,

– et le moins con de tous ! Vous connaissez ? Péguy. »

 

Quand vient le crépuscule (ici, il tombe vite),

Après sa promenade – elle est pour lui un rite –

Il est dans sa maison, sa femme à son côté.

Ils se sont retrouvés, mais s’étaient-ils quittés ?

Lui aime tant à jouer avec l’enfant rieuse,

Désormais comme une autre, et désormais heureuse.

Vient l’heure du dîner, vite fait : un fricot ;

Puis Yvonne reprend sa laine et son tricot.

Tout comme à Colombey, il fait une patience.

Il paraît absorbé par ses cartes, son jeu,

Mais, soudain, on entend un puissant: – Nom de Dieu ! »

Que suit tout aussitôt : – Mais que fait doncla France ? »

 

Alors, tout brusquement, il quitte sa demeure.

Il lui faut être seul et, quel que soit le temps,

Il s’en va dans le parc et, à grands pas rageurs,

Il arpente le sol, grondant entre ses dents.

Mais, cette nuit, il est moins allant, comme las.

Près d’un banc, il s’arrête et s’assied. De sa voix,

Tantôt grandiloquente et tantôt parigote,

Qui faisait frissonner le gamin patriote

Et imposait silence aux officiers factieux,

Le grand Flandrin de France, humblement, parle à Dieu :

 

– Seigneur, toi qui m’as vu dans ma fière jeunesse,

Téméraire et fougueux, recherchant la prouesse,

Tu sais bien que l’orgueil était de mes péchés,

Mais tout cela est loin et tu m’as pardonné.

 

Plus tard, on m’a prêté le défaut d’arrogance.

Et j’étais impérieux, il est vrai – pourla France.

Hautain, j’exigeais tout, car, elle, n’avait rien.

Ce rôle était écrit… par toi, je le crois bien.

 

Pendant bien des années, tu as vu ma misère ;

Tu as connu mes deuils ; toi, tu me voyais père.

J’ai su ce qu’est pleurer, une âme mise à nu.

Si j’ai manqué d’amour, je ne l’ai pas voulu.

 

Quand tu m’as redonné les rênes dela France,

J’avais appris enfin les vertus de patience.

N’en déplaise aux méchants, je sus me modérer,

Souvent j’ai consulté, et parfois j’ai cédé.

 

Un coup me fut porté, par qui m’était très proche.

C’est la loi de Judas (et vraiment, elle est moche !).

Cette douleur ultime au moins lava mon cœur :

J’étais aux derniers jours sans haine et sans rancœur.

 

Seigneur, si dans ma vie il y a quelque chose,

Un acte, une pensée, si par là je suis cause,

Des malheurs du pays que tu m’avais confié,

Montre-moi mon péché. Je suis prêt à expier ! »

 

Le grand vieillard parla ainsi dans la nuit sombre,

Et puis il regarda tout droit devant lui. L’ombre

Se fit plus noire encore.

 

Et dans le parc glacé,

Sorti d’on ne sait où, un spectre s’avançait.

C’était un militaire. Il portait l’uniforme.

Il boitait bas, presque à tomber, courbé, difforme,

Certainement blessé. Son sang sur lui coulait.

Ses yeux étaient… crevés.  L’avait-on torturé ?

De Gaulle tressaillit, lui , héros de légende !

Cet homme ensanglanté ! Sa faute la plus grande !

La voix brisée, il dit : – Mon Dieu, je m’en doutais.

J’ai si souvent pensé à cet abandonné.

Et à l’instant, en te priant, je savais qui,

Dans cette nuit, tu m’enverrais, en remords :

Le harki ! »

Le vieux soldat voulut s’approcher de ce frère,

Mais il ne vit plus que la froide nuit d’hiver.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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