Le féminisme pour les nuls

Publié le 10 mai 2010 - par

S’il y a un domaine où toute le monde s’arroge le droit de donner son point de vue, sans souci de références historiques, ni de connaissances spécifiques, c’est bien le féminisme. Viendrait il à l’idée de tout un chacun d’expliquer à un généticien ce qu’est la génétique ? Non. On a bien trop de respect pour cette discipline. Mais voilà, le féminisme charrie bien trop de passion pour que l’on s’astreigne à la même humilité.

Cette passion fait écran à une juste appréciation d’un combat et d’une pensée qui a bouleversé l‘histoire des temps modernes, et qui est indissociable du processus démocratique. Chacun se sent concerné par les thèmes du féminisme, à juste titre, et fait passer ses sentiments et émotions en place et lieu du raisonnement. Pour preuve, un récent article de RL, qui prend à partie C. Fourest de façon très discutable. On a le devoir de respecter un adversaire et de ne pas se livrer à son endroit à des jugements parfois trop passionnels. Qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas ici de prendre un quelconque parti, je ne partage pas les positions de Fourest sur l’islam, je n’admet pas qu’elle me traite de raciste et autres amabilités, comme quoi je serais instrumentalisée par RL.

Mais je n’en suis pas moins d’accord en partie avec sa vision du féminisme. De la même façon, je peux coïncider avec Zemmour sur ses critiques du politiquement correct et rejeter pour nulle, sa conception du féminisme et de la féminisation de la société, jugée par lui pernicieuse. Gardons nous de cette façon simpliste d’enfermer l’autre dans une de ses composantes. Et cessons de vouloir être d’accord sur tout entre nous et avec les autres. Cette exigence, outre qu’elle est irréaliste, conduit à toutes les dérives totalitaires.

Revenons à l’objet du litige. Pas un hasard si la phrase lancée par Fourest à Naulleau, « Vous n’avez rien entre les jambes ! », prononcée lors d’une émission de télé, a déclenché l’ire de certains. On touche là au point névralgique : en avoir ou pas. Toute notre civilisation s’est organisée autour de cette satanée différence des sexes. Cette assignation hystérique au sexe biologique a engendré la première guerre de l’humanité, celle des sexes, l’oppression des femmes, le malheur des hommes, l’incommunicabilité des sexes. Pas touche à la sacro- sainte différence des sexes ! Sinon on court le risque de la « confusion des sexes », qui déchaîne chez la plupart des mâles la panique. Peur de quoi ? Que les hommes et les femmes, plus semblables que différents, se rapprochent enfin et affrontent ensemble, en êtres humains qu ’ils sont, la dureté de la condition humaine ?

Les poètes, eux, savent aller plus loin que le bout de leur sexe. Voici un beau passage des « Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke ( 1908) : « Les sexes sont peut être plus parents qu’on ne le croit ; et le grand renouvellement du monde tiendra sans doute en ceci : l’homme et la femme, libérés de toutes leurs erreurs, de toutes leurs difficultés, ne se rechercheront plus comme des contraires, mais comme des frères et sœurs, comme des proches. Ils uniront leurs humanités pour supporter ensemble, gravement, patiemment, le poids de la chair difficile qui leur a été donnée. »

Las ! on n’en est pas encore à ce stade évolué de l’humanité, où on en aurait fini avec les cases, le binarisme et les hiérarchies. Le féminisme aide à y parvenir. Et voilà comment on en arrive dans l’article cité, à interpréter la phrase de Fourest –« ne pas en avoir entre les jambes » – comme une évidente manifestation de sa frustration, le mot désespoir est même avancé !- de ne rien avoir entre les jambes. Et de partir dans raccourcis simplistes, où se mêlent le recours à la psy et une certaine antipathie pour l’homosexualité – Fourest est lesbienne, donc, elle est contre les hommes – comme si le choix sexuel n’était pas avant tout affaire de goût.

Etre homo est un choix privé, dont on n’a pas à se servir pour coincer l’adversaire. Hasardeux de déduire de ce choix, qu’il est incompatible avec le « vrai » féminisme. C’est quoi le vrai féminisme ? Voici la version qu’en donne l’auteur de l’article : « Défendre les femmes en tant que femmes, c- a -d prendre en compte leur féminité, et faire en sorte que cette féminité ne soit pas un handicap, ». C’est quoi la « féminité » ? Travestissement du féminin – porte jarretelles et instinct maternel obligatoires -? N’est ce pas elle, qui nous a valu la discrimination qui nous colle aux basques depuis des millénaires ? Qui nous a refusé le statut d’être humain à part entière ? Je ne me reconnais pas, moi femme, dans cette féminité de bazar, sur laquelle bande la misère sexuelle de certains mâles. Ce qui se passe entre deux êtres qui s’attirent va bien au delà de cette mise en scène infantile. Ce n’est pas la séduction que je rejette, c’est cette séduction à base d’ingrédients prêts à bander.

Alors soyons sérieux. Etre féministe, c’est repenser toute le système de valeurs qui nous gouverne, principalement les fondements de la relation Homme/femme, qui en sont un symbole éloquent. Tout le monde est concerné, les hommes encore plus que les femmes. « Ce qui libère la femmes, libère l’homme » Simone de Beauvoir. Personne ne sort indemne des moules imposés. L’humain est devenu moins brut, moins fruste au terme de millénaires de travail sur soi. Non, les choses ne sont pas bien comme elles sont, parce qu’elle sont. Il n’y a aucune fatalité dans les comportements humains, fabriqués en bonne partie par lui.

Un homme féministe s’occupe d’abord de savoir en quoi, lui, homme, est handicapé par l’apprentissage à la virilité auquel il est soumis depuis ses premiers balbutiements, les souffrances et les renoncements que cela a entraînés. Oui, il a pris conscience que lui, aussi, souffre de cette assignation drastique à une virilité castratrice, dont l’expression la plus tragique est dans la culture musulmane. Il ne faut pas confondre masculin et viril, le masculin recèle des richesses que la virilité a caricaturées. Il se garde de donner des leçons aux femmes. Il cherche une autre manière d’être un homme, plus pacifiée, plus tendre, plus ouverte à l’autre, moins obsédé par sa quéquette, il ne renie pas sa masculinité, il la civilise. Tout comme une femme féministe, cherche qui elle est, au delà des diktats féminins – obsession de l’apparence et souci hystérique de plaire – , elle et lui sont dans un processus d’hominisation, qui prétend aller du singe amélioré que nous sommes, à l’humain vers quoi nous tendons.

N’oublions pas Nietzche : l’homme est un pont, pas un but.( « Ainsi parlait Zarathoustra »)

Anne Zelensky

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