Le Kazakhstan, pivot de l'Asie centrale : quelle politique face à l'islam ?

Suite aux diverses nouvelles parues dans Riposte Laïque concernant le Kazakhstan : tenue à Astana de la réunion de l’OCI qui demande aux Pays-Bas la condamnation de Geert Wilders, présentation d’autres revendications islamiques par un délégué kazakh de l’OSCE, on peut se demander quelle est la politique officielle de ce pays, qui sous l’impulsion du gouvernement semi-autoritaire de Noursoultan Nazarbayev, avait, seul des ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, résolument suivi la voie de la modernisation et de la laïcité. Le Kazakhstan indépendant, sous la houlette de son premier président, avait brillamment réussi, entre autres grâce à ses immenses ressources naturelles, mais aussi grâce à son volontarisme et à sa position stratégique sur les voies d’échanges commerciaux entre la Chine d’une part, et la Russie et l’Europe d’autre part, son décollage économique. Les ressources naturelles exploitables du pays sont immenses, mais très tôt, le Kazakhstan avait aussi travaillé à remettre en état son réseau de transport, conscient de sa position clé, concurrente de celle jusqu’alors incontournable du chemin de fer transsibérien, qui, on le sait peu, achemine une très grande partie des produits manufacturés japonais et coréens vers les marchés européens. Cette volonté affirmée a permis au Kazakhstan de convaincre la Chine de prolonger le chemin de fer Pékin – Ürümqi jusqu’à la frontière kazakhe, la liaison ferroviaire étant fonctionnelle depuis plusieurs années déjà, et considérée comme stratégique par les deux pays, qui travaillent avec la société espagnole Talgo pour remédier à la différence d’écartement des voies entre les deux pays. A l’ouest, le Kazakhstan travaille activement à la résolution des conflits dans le Caucase, afin d’assurer la continuité et la sécurité des itinéraires commerciaux au-delà de la Mer Caspienne. L’agriculture n’est pas en reste, bénéficiant d’un immense potentiel de terres arables encore inexploitées, et le secteur des services génère désormais 51% du PIB, l’ancienne capitale Almaty ayant d’ores et déjà rejoint le club des grandes places financières asiatiques. Enfin, les problèmes écologiques ne sont pas négligés, un plan de sauvetage de la Mer d’Aral ayant déjà permis d’inverser son assèchement dans la partie nord, et la décontamination du champ de tirs nucléaires soviétique de Semipalatinsk, ainsi que les recherches sur la radioprotection des populations affectées, constituant l’un des grands chantiers nationaux depuis l’indépendance.
Nazarbayev, à qui il faut reconnaître, à défaut d’un esprit totalement démocratique, une grande efficacité dans la gestion de son pays, avait également fait l’un de ses objectifs de placer le Kazakhstan dans la situation d’un état médiateur dans de nombreux conflits, le positionnant ainsi comme acteur diplomatique majeur sur la scène internationale. Cet objectif a lui aussi été atteint, d’autant plus qu’il avait également fait le choix d’une neutralité déclarée, devenant le premier pays entièrement dénucléarisé de l’ex-URSS et du monde, bien avant l’Ukraine, où la question de la restitution de l’arsenal nucléaire avait longtemps été source de tensions avec Moscou. D’autre part, le pays a réussi à garder son indépendance politique tant vis-à-vis de Moscou que de Washington ou de Pékin, jouant sur sa position de pivot de l’Asie Centrale. On doit particulièrement noter que parmi les nombreux interlocuteurs privilégiés du Kazakhstan – dont la France – des relations diplomatiques soutenues ont été tissées dès l’indépendance avec Israël, avec de nombreuses visites d’ État et l’amitié personnelle qui lie Noursoultan Nazarbayev et Shimon Peres, ce qui fait du Kazakhstan l’un des rares soutiens d’Israël au sein de l’OCI ! La consécration de ces efforts pour le Kazakhstan a été sa nomination à la présidence de l’OSCE, présidence qu’il exerce depuis 2010. Mais dans ce programme de médiation étaient également incluses les médiations entre l’OCI et le reste du monde, en particulier les pays occidentaux, idée qui n’était pas sans intérêt, mais qui peut amener à certaines compromissions : qui dit médiation dit toujours négociation et concessions de part et d’autre…
Pourtant, sur le plan de la laïcité, le Kazakhstan a été le premier pays de l’histoire contemporaine, et à notre connaissance le seul au monde, A INTERDIRE LA DIFFUSION DE SOURATES DU CORAN car « elles incitent à l’extrémisme » et pour des raisons de « sécurité nationale intérieure ». Cela s’est passé en juillet 2009, et c’est resté totalement inaperçu dans les média ; à la même époque, la Suisse était quasiment mise au ban des nations pour son intention de tenir un référendum sur l’interdiction des minarets ! Le choix des sourates laisse un peu rêveur, car ce ne sont pas forcément les plus guerrières qui ont été interdites, mais enfin cela a été fait et cela démontrait une très claire volonté politique de combattre sinon l’islam, du moins ses excès, dans un pays qui compte 30% de chrétiens (essentiellement russes) et 65% de musulmans, majoritairement kazakhs. Le Kazakhstan compte également près de 130 ethnies, des allemands aux coréens, dont certaines descendantes de peuples exilés en Asie Centrale par Staline, et a adopté dès son indépendance une constitution laïque, avec la volonté déclarée d’assurer la coexistence pacifique et constructive de toutes les composantes de la société kazakhe. Objectif qui semble lui aussi atteint, car le Kazakhstan est seul resté indemne des guerres civiles ouvertes ou larvées qui ont atteint les autres républiques d’Asie Centrale.
C’est pour cela que l’on peut vraiment s’interroger sur les derniers évènements, dans lesquels le Kazakhstan est cité. Espérons que cela ne remet pas en cause la politique qui a été engagée depuis l’indépendance… D’autre part, si Nazarbayev a décroché un troisième mandat exceptionnel de président, à titre de fondateur du Kazakhstan indépendant, quelle sera la politique de ses successeurs ? Indifférence ? Volonté de ménager la chèvre islamique et le chou occidental ? Mise en minorité au sein de l’OCI ? N’étant pas dans le secret des dieux, il paraît difficile de tirer aucune conclusion, mais les toutes dernières nouvelles surprennent ; sans imaginer qu’il s’agisse d’un revirement du gouvernement kazakh, peut-être celui-ci observe-t-il tout au moins une certaine « prudence » vis-à-vis de ses « amis » de l’OCI, prudence qui ne manque pas d’inquiéter, car jusqu’ou pourrait-elle aller ?
Beaucoup de questions, auxquelles nous n’avons pas les réponses ! Nous ne cherchons pas ici à nous faire les propagandistes de Nazarbayev, connaissant surtout les résultats économiques et diplomatiques de sa politique, et les qualités démocratiques ou non de son régime n’étant pas le sujet du présent article. D’autre part, l’histoire récente a montré que les jugements hâtifs au sujet des « dictateurs » ou des « sauveurs providentiels » des pays issus de l’ex-bloc communiste menaient souvent à des erreurs monumentales. Mais en ce qui concerne les faits présentés : interdiction des sourates du coran, ils sont incontestables, n’ayant jamais été démentis par qui que ce soit, et sur le plan de la politique intérieure, si Nazarbayev est souvent contesté sur le plan politique (brutalité policières et judiciaires, accusations d’enrichissement personnel de sa famille), il est de fait que grâce à ses qualités d’homme d’état, de gestionnaire et de négociateur, le Kazakhstan est un pays stable et qu’il n’a pas subi de conflits ethniques ni religieux, ni servi de base arrière aux talibans. D’autre part, on peut imaginer que la population trouve son compte à cette stabilité ainsi qu’au développement économique, autre probable raison de la réussite de la politique d’indépendance vis-à-vis des trois puissances rivales que sont la Russie, les États-Unis et la Chine dans la région, le régime de Nazarbayev n’atteignant tout de même pas aux niveaux de dictature et de culte de la personnalité qui sévissent aux Turkménistan et Ouzbékistan voisins.
C’est pourquoi la politique future du Kazakhstan, devenu interlocuteur incontournable dans les relations internationales, semble particulièrement intéressante à suivre. Quel avenir choisira le pays qui réussit l’exploit de visiter ou d’inviter à intervalles rapprochés la France laïque, le Vatican catholique, l’Arabie Saoudite, Israël et l’Iran, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la Russie et la Géorgie, les États-Unis, la Chine, et qui a organisé les Jeux Panasiatiques d’hiver de 2011 à Almaty, où les athlètes taïwanais ont pu affronter ceux de la République Populaire de Chine ?
Pour les lecteurs qui souhaiteraient lire l’article original concernant les sourates interdites en 2009, dont la traduction en français a été publiée par Islam NW et reprise in extenso par Eurokaz News, il est disponible ici (1). Il s’agit de la traduction non modifiée d’un article paru en arabe sur Islamonline sous la plume d’Abu Ayoub. L’article en français a également été publié dans Le Post, mais il a disparu, l’article étant toujours en ligne sur Eurokaz News et Islam NW (2). L’original en arabe semble également avoir été retiré d’Islamonline.
Le Kazakhstan interdit des sourates du Coran :
(1) – http://eurokaznews.blogspot.com/2009/10/le-kazakhstan-interdit-des-sourates-du.html
(2) – http://islamnw.wordpress.com/2009/10/10/le-kazakhstan-interdit-des-sourates-du-coran/
Vincent Maunoury
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Sources :
– Eurokaz News, Islam NW, Le Post, Islamonline (liens ci-dessus)
– Riposte Laïque :
https://ripostelaique.com/loci-fait-pression-en-vain-sur-les-pays-bas-pour-museler-geert-wilders.html
https://ripostelaique.com/le-cfcm-le-ccif-et-le-cojep-sappuient-sur-losce-pour-museler-la-critique-de-lislam.html
– SaphirNews :
http://www.saphirnews.com/Islamophobie-l-OSCE-a-l-ecoute-des-musulmans_a12804.html
– Wikipédia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Kazakhstan
http://en.wikipedia.org/wiki/2011_Asian_Winter_Games
(anglais)
– Pierre-Luc Séguillon, Gerald Freedman et Pierre le Beller, « Kazakhstan, pivot de l’Eurasie », PRESTIGE COMMUNICATION, octobre 2010, Paris : il s’agit d’un petit livre à la gloire de Noursoultan Nazarbayev, mais derrière l’aspect propagande, ce livre reste très intéressant car il relate assez fidélement (pour autant que l’on puisse en juger depuis la France, mais toute la chronologie et de nombreux faits sont tout de même facilement vérifiables) l’histoire de la construction du Kazakhstan à partir de l’éclatement de l’Union Soviétique.
– La Vie du Rail
– Rail International
– Via Libre (revue des Chemins de Fer Espagnols)
– Société Talgo/Proyecto Unichanger :
http://www.talgo.com/pdf/DossierFr.pdf
(en espagnol) :
http://www.talgo.com/pdf/corporativo_spa%20DEF.pdf
(pages 22 à 31)
http://www.unichanger.es/ficheros/documentos/publicos/unichanger.pdf
– El Exportador, 2003 (espagnol) :
http://www.el-exportador.com/012003/digital/empresas_actualidad6.asp
Ces quatre derniers liens sont plus particulièrement dédiés à ceux qui, comme l’auteur de l’article, sont amoureux des chemins de fer, mais si vous partagez ma passion, je vous les recommande vivement, car en plus d’être passionnants, ils montrent bien quel avenir les nouvelles technologies ferroviaires pourraient ouvrir au Kazakhstan dans le domaine des échanges commerciaux entre l’Europe et l’Asie… si le pays reste laïque et voué à son développement économique et social !

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