Le Made in France : un génie français qui essaie de survivre

Publié le 31 octobre 2018 - par - 15 commentaires - 611 vues
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Les 10-11-12 novembre, aura lieu le salon du Made in France à la porte de Versailles à Paris. Y participeront 450 exposants, toutes PME françaises qui chercheront à se faire connaître d’abord en France. Presque toutes ces marques sont inconnues du grand public et pour n’en citer que quelques-unes telles que Chaussettes Coccinelle, Evil Wolf (remarquez le titre en anglais pour un produit made in France !), Wopilo, on peut s’interroger : à quelle clientèle s’adressent-ils ?

Ce mouvement MIF (Made in France) est venu de la fondatrice du site WWW.madine-France.com, Fabienne Butin, qui a eu l’idée de mettre en avant sur Internet les petites entreprises qui se battaient pour garder leur production chez nous. Elle en fit des listes et instaura de nombreux contacts pour leur faciliter leur publicité. Un très beau geste  patriotique devant une débâcle des produits « Made in France ».

J’ai eu l’honneur de recevoir une préface d’elle pour mon livre «  Quand le Made in France devient le Mad in France » paru en 2012 (Société des écrivains, Paris).

«  Dans « Quand le Made in France devint le Mad in France », grâce à son expérience, ses connaissances, ses analyses, l’auteur vient nous exposer des faits avec des chiffres, du concret. »

L’intention du livre paraît très claire : se mettre dans la peau d’un expatrié français qui cherche à acheter du « Made in France » pour s’installer à l’étranger, comme ce fut mon cas pendant quarante ans aux quatre coins de la planète.

Ce Français débarque pour un travail en Australie, simple exemple. Il aurait pu le faire aux États-Unis, en Argentine ou en Indonésie, en un mot à l’étranger. Il ne faut pas exclure les pays européens qui semblent faire face aux mêmes problèmes.

La première démarche est de trouver un logement et de l’équiper. Alors avec une volonté toute patriotique, notre brave Français va partir faire ses achats pour rendre son foyer agréable. D’abord la cuisine puis le salon et la chambre à coucher. Il court de grands magasins spécialisés en adresses recommandées par les voisins.  Dans la cuisine, il veut acheter une machine à laver la vaisselle : de français, RIEN, c’est de l’allemand (et je ne citerai pas les marques), du japonais, du chinois, de l’américain. Un four, idem. Une plaque de cuisson, kif-kif. Un frigo, alors là, il comprend que la France ne FABRIQUE plus d’électroménager. Qu’à cela ne tienne ! Il veut se rattraper sur l’ameublement, une table et des chaises, un buffet et un meuble bas. Il tourne et tourne et tombe toujours sur des « Made out of France », l’Asie, l’Amérique, la Suède. Il commence à désespérer mais pense que pour son alcôve d’amour, la chambre à coucher, la France sera à l’honneur. Nenni, c’est tout sauf du MIF. Les draps, les oreillers, le matelas, les couvertures viennent de partout à des prix cassés, mais rien des Vosges.

Alors il veut s’équiper en électronique : ordinateurs, tablettes, téléphones : que dalle, tout vient de l’empire du Soleil-Levant. Dans les magasins, à la demande de marchandises faites en France, les vendeurs en tombent sur le cul : d’où ? est leur question.

Décidé quand même à se procurer des produits MIF, il cherche un vélo, une  moto, une auto. Aux États-Unis on ne vend pas de Renault et surtout plus de vélos ni de motos MIF.

Quand il a terminé ses achats, il n’a rien de français chez lui, mais il est quand même content puisqu’il a pu satisfaire ses demandes. Il oublie alors ses mésaventures car il vit d’une façon décente et agréable grâce aux nos farouches concurrents.

À ce salon MIF, aucun journaliste, aucun homme ou femme politique n’osera se demander pourquoi notre expatrié s’est retrouvé le bec dans l’eau avec ses exigences, du MIF à tout prix chez lui, un petit bout de France.

C’est toute l’explication du livre qui porte un titre provocateur : « Le Made in France » est la fabrication sur notre territoire. Le « Mad in France », à part le jeu de mot, est la colère suscitée par la fermeture d’une usine ou sa délocalisation qui perpétue la désindustrialisation de la France depuis la fin de la guerre.

On préfère brûler palettes et pneus que de réfléchir à d’autres solutions. Le Français est casanier, réfractaire, rancunier et très attaché à sa terre. Alors, il se battra pour que son travail reste à proximité. Ce fut le parcours totalement opposé de l’auteur qui travailla dans une bonne dizaine de pays.

D’où vient alors cette énorme différence de production qui se traduit par un déficit commercial de plus de 60 milliards d’euros pour la France et un surplus de 160 milliards d’euros pour l’Allemagne (2016) ?

Il ne faut pas accuser les entreprises françaises de manquer d’initiative, de recherches et d’innovations. La France a inventé aux siècles précédents de nouvelles techniques, pour ne citer que la boîte de vitesses de l’automobile entre autres. Mais la France invente mais ne sait pas commercialiser, elle se fait barboter souvent ses innovations technologiques.

Mais surtout, et le livre l’explique d’une façon implacable, ce fut une matière de politique industrielle qui mena à cette déroute.

Reprenons à la fin de la guerre : en 1945/46, l’Europe était exsangue : les destructions massives avaient anéanti des pans industriels entiers en Allemagne, en France, en Angleterre et dans tout l’est de l’Europe. Le Japon était dans la même situation. Les seuls grands vainqueurs étaient les Américains qui généreusement (non sans arrière-pensées) proposèrent d’aider ces pays anéantis. Ce fut pour l’Europe, le plan Marshall. Il faut partir de cet argent pour comprendre ce qui se passe en 2018 !

Le 3 avril 1948, les négociations aboutissent à ce que la France et l’Allemagne perçoivent environ la même aide financière : 650 millions de dollars, tandis que la Grande-Bretagne en recevrait 3,7 milliards. Rien de mieux que d’être proches cousins !

L’utilisation fut répartie d’une manière totalement opposée par l’Allemagne et la France, puisque nous voulons expliquer la situation actuelle.

La France, avec l’idée de grandeur qu’avait de Gaulle pour notre nation, dépensa follement son argent à des projets insensés : la reconquête de son empire (guerre d’Indochine, d’Algérie), la conquête de l’atome, fabrication de nos bombinettes atomiques, la reconstruction de notre force militaire avec l’aviation (Mirages), les chars (Leclerc), les armes. Ces projets rongèrent une grande partie du plan Marshall et il ne resta plus rien pour la manufacture du quotidien. De Gaulle préférait une estafette à une machine à laver, un fusil mitrailleur à un vélo.

Alors que se passa-t-il de l’autre côté du Rhin ? L’Allemagne, écrasée, a été condamnée à investir dans le pacifique et plus dans le militaire. Ce fut de même pour le Japon. Se construisirent ainsi d’immenses usines pour la fabrication, l’innovation technologique de ce qui intéressait le bien-être et le confort : électroménager (pas dangereux sur les champs de bataille mais terriblement efficaces sur les champs commerciaux), électronique, transports (motos, voitures, camions, trains).

Plusieurs exemples sont cités dans le livre : Terrot et Kawasaki (chapitre 7), soie de Lyon et soie de Chine (chapitre 8).

Prenons Terrot et Kawasaki : en 1934, le modèle 250 ou 350 Terrot avait gagné le fameux Bol d’Or et était la moto la plus vendue au monde ! Elle était la moto la plus vendue… au Japon ! En 1961, désastre, clé sous la porte et l’entreprise de Dijon disparaît du marché !

Par contre Kawasaki ne construisait pas de motos mais… des porte-avions dont l’un participa à l’attaque de Pearl Harbour. Vint 1946, les usines Kawasaki sont démontées et l’entreprise doit chercher un autre débouché : la moto entre autres.

Voilà notre moto MIF enterrée et notre moto Made in Japan resplendissante. (Voir historique dans le livre).

Un autre pour amuser les enfants : Smoby et Snoopy, fabricants de jouets. En 1935, la plupart des jouets vendus pour Noël en France étaient MIF et les exportations de jouets en bois (venus du Jura) battaient des records. La suite est facile à deviner : Snoopy d’abord fabriqué par Fisher-Price aux États-Unis fut racheté par Mattel : premier sur le marché mondial avec  5,8 milliards de dollars en 1990. Smoby fut racheté par la firme allemande Simba Dixie et les 400 ouvriers du Jura licenciés.

Pourtant ce ne sont que des babioles, ces changements de propriétaire.

Le dernier exemple donné est significatif de ce terrible déclin : chapitre 2 avec Renault vs Volkswagen aux États-Unis. Les chiffres sont absolument ahurissants : prenons ceux de l’année 2012.

Total des voitures vendues aux USA : 11 400 000 véhicules.

Voitures étrangères : Toyota : 3 228 000. Honda : 235 247. Subaru : 183 242. Hyundai : 168 882.

Enfin Volkswagen : 324 402 et Renault : zéro !

C’est un épisode commercial que la boîte française ne veut pas divulguer car il est trop honteux. Mais brièvement je vous le raconte car je l’ai vécu personnellement, ayant fait l’erreur d’en acheter une au moment de l’implantation de l’usine dans le Wisconsin.

En 1978, Renault investit 200 millions de dollars dans la société AMC (American Motor Company), une société sur le point de déposer le bilan. C’était un gouffre financier et Renault se jeta dans cette faillite. AMC avait ses usines à Kenosha, Wisconsin : elles dataient d’avant la guerre, bâtiments en briques rouges à plusieurs niveaux avec un matériel des plus obsolètes. Le nombre de concessionnaires était tombé dans tous les États à 250 dans de vieux garages d’avant-guerre. La plus mauvaise affaire à acheter !

Le personnel Renault envoyé pour diriger l’aventure était syndiqué CGT et parlait à peine l’anglais. Un peu leur bâton de maréchal comme les gendarmes envoyés dans les Caraïbes.

Volkswagen était venu conquérir le marché deux ans plus tôt et vendait en 1978, 117 118 véhicules. Cette année-là débarquent aussi les firmes japonaises.

Devant une telle concurrence, usines ultramodernes pour les Allemands et Japonais et robotisation, Renault abandonne avec d’énormes pertes l’Amérique quelque cinq ans plus tard et n’y reviendra plus.

Le marché chinois sera de la même musique :

En 2010, Volkswagen vend 1,9 million de voitures. Hyundai : 1 million et Renault, un chiffre ridicule de 14 705 voitures !!!!

On est alors très éclairé sur cet abîme qui sépare la balance commerciale allemande et celle de la France.

Dans ce livre, et ce serait assez long à expliquer, les méthodes de vente sont passées au crible pour montrer la différence.

En tout cas, à partir des années 1948/1951, avec le plan Marshall, l’argent a été sagement investi en Allemagne et au Japon et dilapidé dans les projets de grandeur de la France.

Au moment de la parution du livre, très lu mais critiqué car il représentait le côté pessimiste et surtout la vérité toute crue de l’état des lieux, des réponses sont parvenues d’hommes et de femmes de responsabilité. En voilà quelques-unes :

De Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur, le 29 janvier 2013 :

« Je vous remercie pour cet ouvrage qui illustre parfaitement la situation dramatique de nos échanges extérieurs, elle-même conséquence d’un manque de compétitivité. »

Elle poursuit avec l’établissement du CICE, (crédit d’impôt compétitivité emplois) du Pacte national qui sera appliqué par Hollande.

De l’Élysée :

« Très attentif à la compétitivité de nos entreprises et à l’accroissement de nos exportations, monsieur Hollande m’a confié le soin de vous assurer qu’il a pris connaissance attentivement de l’analyse développée dans votre essai. »

De Nicolas Sarkozy :

« Sachez que j’ai été extrêmement touché par l’analyse de votre livre. »

Et depuis ? Qu’ont fait les différents gouvernements ? Et Macron qui semble se désintéresser du commerce extérieur car pour lui, ce qui compte, ce ne sont  pas les résultats de la France mais ceux de l’Europe et notre déficit est facilement absorbé par celui de l’Allemagne, d’où merci Europe.

Le titre de Marianne est sans appel : « Comment Macron a lâché l’industrie. »

Tout est dit pour démontrer que Macron ne croit qu’en l’Europe et son rêve est de faire absorber tout ce qui est français dans le magma européen : son Histoire, son industrie, sa langue, sa culture. Si l’on ne bouge pas aux élections, il y parviendra !

Voir livre sur le net.

André Girod

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Notifiez de
DUFAITREZ

La part de l’industrie dans le PIB a été divisée par deux en 20 ans. (12 % !)
L’acier a presque disparu (voir ces jours-ci). On achète nos fusils à l’étranger !!!
Les brevets sont volés par la Chine, nos avions se vendent mal, on tue le nucléaire, etc…
Mais le Luxe !! Konneries de bonnes femmes (pardon !).LVMH and Co !
« Une Statue sans socle s’écroule » !

wika

« Mais la France invente mais ne sait pas commercialiser, elle se fait barboter souvent ses innovations technologiques. » C’est tout à fait ça.
Nous avons de grandes inventions (Concorde, TGV par exemple), mais soit nous nous faisons piquer les brevets (TGV), soit nous nous faisons torpiller par les USA (Concorde)
Nous avons deux défauts : nos produits ne sont pas aussi bien finis que les produits étrangers, et nous sommes mauvais vendeurs, hélas.
Enfin, notre épine dans le pieds, ce sont nos syndicats qui, par leur attitude rigide d’un autre âge, nuisent aux entreprises. Michelin entre autres en sait quelque chose

Spipou

On s’est fait piquer des brevets du TGV ?

Par qui ? Comment ? Quand ?

Merci d’avance.

SOSFRANCE08

En 2016, j’ai acheté une agrafe pour le maintien du capot de la 206+.
0,87 cts et fabriquée en Argentine…
Des couteaux vendus ou proposés contre 1 euro, via des vignettes, de la marque « Villeroy Bosch » fabriqués en Chine…
C’est foutu!!!

André Léo

Acheter français? Même « nos » autos ne sont plus fabriquées en France. Le pire, ce sont les produits « conditionnés » en France, où seule l’étiquette, fabriquée en Espagne, est collée en France par un marocain saisonnier. Ouf!
Et que dire des produits « bio », cette supercherie qui fait vendre plus cher des produits ordinaires. Sur un pot de miel « bio » conditionné en France, mis en bocal en France donc, on lit « miel de provenance extérieure à l’UE. Chine » On imagine que les normes bio chinoises ne sont pas l’AB de nos étiquettes franchouillardes.
Et les « Ptits Lu », Ducros qui se décarcassait, Yoplait, et des tas de produits « phares » de la tradition française bradés aux américains…De français, il nous restera bientôt plus que Mac do et coca cola dont les américains ne voudront plus.!

Jobig

Bon article, mais l’intitulé est révélateur : on utilise l’anglo-étatsunien pour faire la promotion de la France, c’est presque aussi tordu que l’ignoble (et incorrect en anglais) made for sharing des JO de Paris ! Si « fabriqué en France  » fait trop long à prononcer (et encore, il n’y a que deux syllabes de plus) on peut dire « fait en France pour respecter le nombre de pied. Arrêtons d’être masochiste en faisant allégeance à l’oncle sam.

Joël

Le Made in France a été remplacé par le Made in Charges. Ça compte beaucoup aussi.
« il ne resta plus rien pour la manufacture du quotidien. »
Je me souviens quand même que le catalogue « Manufrance » était plutôt bien fourni et pas que des armes de chasse. Les vélos avec l’étiquette tricolore collée sous le guidon, qui s’en souvient ?

SOSFRANCE08

Né en 1960, mon père l’avait et je le regardais plus que Pif-Gadjet »…

Pyrrhon

Sur le marché de l’automobile U.S. Renault = zéro !
Oui mais l’inspecteur Colombo roule dans une 403 Peugeot et le mentalist Patrick Jane dans une DS19 Citroën !
Il est vrai que si « ça date » un peu « ça fait original ».

a.hourquetted'are

Il n’y a pas que Macron qui a lâché l’industrie!
On entretient tous ces anciens mauvais présidents, qui osent venir faire des ronds de jambes à la télé ces derniers jours…au cas ou nous aurions besoin d’eux!!
Pour commencer, plus un centime pour eux que ces sommes très importantes aillent là où il faut…pour les Sans Dents Français et les Sans Domicile Fixe.

NoPasaran

Il n’y a que la connerie française qui s’exporte bien. Tout le reste de MIF, c’est de la bullshit!

Spipou

Vous souvenez-vous des chroniques de Starter, dans Spirou ? Toute une époque…

Spipou

Terrot, la plus vendue au monde ? Lauréate du Bol d’or ?

Merci pour cette information, que je n’aurais jamais pu imaginer ! Pour moi, Terrot était une bonne vieille moto de médecin capable de tracter des remorques d’une tonne dans des chemins de campagne défoncés…

Pour les inventions dans le domaine de la locomotion, n’oublions pas les trois premières : la machine à vapeur de Denis Papin, le fardier de Cugnot et le moteur à explosions de Beau de Rochas ! Pour la boîte de vitesses, je ne savais pas…

Ribet-Desjardins, Normende, Roux et Combaluzier, Teppaz, Panhard assassiné par Citroën, la multitude d’entreprises ferroviaires rachetées par Bombardier… Je pense que vous connaissez tout ça… Il nous reste Jacob-Delafon, on fabrique encore des chiottes…

Joël

A 13 ans, je faisais du cross avec une 125 Terrot pas prévue pour ça. Elle grimpait des côtes à 20% (avec un peu d’élan quand même) mais increvable. Du costaud comme on en fait plus.

Spipou

Oui, je savais que les motos françaises de l’époque (il y avait aussi une autre marque, mais j’ai oublié le nom) étaient connues pour leur couple incroyable. Donc ma vision de Terrot avant d’avoir lu cet article n’était pas si erronée que ça.

Quant à Panhard assassiné par Citroën… Certaines entreprises françaises ont eu à l’époque, une lourde responsabilité dans la chute de leurs concurrents, par des pratiques franchement déloyales…