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Le Moyen Âge : origine de l’identité européenne

Portrait d’une femme. Lucas Cranach l’Ancien.

Devant les assauts que nous subissons en tant que nation européenne de culture chrétienne, il est important de connaître qui nous sommes et d’où nous venons, ce qui nous différencie des autres civilisations. Notre identité provient en grande partie du Moyen Âge.

Le Moyen Âge en Europe c’est :

– l’invention des nations ; il faudra bien 1000 ans pour que se créent les différentes nations qui constituent l’Europe, c’est une innovation sans précédent. Il y a une grande différence avec les Empires de l’Antiquité.

Un empire est une forme d’État, composée de territoires et de peuples différents, assemblés par la force et l’ambition d’un empereur.

La nation, elle, est l’émanation d’une identité historique, territoriale, linguistique et culturelle et tend à renforcer celle-ci. Le pouvoir est au service de la préservation et de la défense de ce peuple qu’il représente. Même la royauté devait préserver les intérêts du royaume (voir le serment du Sacre).

– la création du village comme entité sociale, politique, économique, militaire, religieuse. Les villages sont l’ossature sur laquelle s’est greffée la civilisation européenne. Aux alentours de 1300, le maillage rural de la chrétienté occidentale est à peu près achevé, proche de celui que nous connaissons aujourd’hui. Ils ont une certaine autonomie par rapport à un pouvoir central.

Dans l’Antiquité, l’espace politique est au contraire structuré par les villes. La cité impériale, sous le règne direct de l’empereur, est le cœur du pouvoir. Les campagnes sont sous le contrôle très strict de l’administration et sont totalement soumises au pouvoir. La campagne romaine, par exemple, sert essentiellement à assurer la richesse de Rome, la pression fiscale est terrible. Il n’y a pas de village tel que nous le connaissons. Les villas, unités de production agricole, utilisaient une grande quantité d’esclaves. L’historien Guizot écrit : « à l’époque romaine, il n’y avait point de campagnes, elles étaient cultivées, elles n’étaient pas peuplées. »

– L’apparition d’une paysannerie libre. La grande différence entre l’Antiquité et le Moyen Âge, c’est le statut de l’esclave. Omniprésent dans la société antique, il est le rouage indispensable de celle-ci. Même la démocratie athénienne repose sur l’esclavage. L’esclave a un statut de bien mobilier, son maître a tous les droits sur lui, de vie ou de mort. Lors des révoltes d’esclaves dans l’Empire romain, la mutilation et la crucifixion seront une pratique courante pour punir les rebelles.

Au Moyen Âge, un serf est loin d’être un esclave comme on le pense souvent. Le seigneur ne dispose pas (en théorie) sur lui du droit de vie ou de mort. Le seigneur a le devoir de protéger le serf des brigands et lui doit une assistance alimentaire. Le serf peut fuir vers un lieu franc (villes franches). Le servage disparaît pratiquement dans toute l’Europe occidentale dès la fin du Moyen Âge (XVe siècle) pour laisser place à une paysannerie libre. Par la suite, jusqu’à la Révolution française, les terres des paysans ne cesseront de s’accroître en France au détriment des nobles et de la bourgeoisie. On peut noter que l’agriculture était déjà bien développée avec les principes de l’assolement biennal ou triennal (rotation des cultures) et l’invention de la charrue à roue, du moulin à vent ou à eau.

Aujourd’hui, nombre de pays en voie de développement n’ont pas une agriculture aussi performante.

– Des ennemis plus puissants : à la fin du Moyen Âge, l’Europe ne se distingue pas encore militairement ou technologiquement des autres puissances comme la Chine qui connaît déjà la boussole, le papier, la poudre à canon, ou l’Empire ottoman dont la puissance militaire (300 000 hommes) sous Soliman est largement supérieure aux armées européennes. Il menace même Vienne et la flotte ottomane contrôle la plus grande partie de la Méditerranée.

Cet empire ottoman est un immense patchwork dont l’élite dirigeante est composée de renégats venus de tous les pays d’Europe, et surtout d’esclaves. L’armée est essentiellement composée de janissaires (enfants chrétiens, capturés puis islamisés).  Le peuple est totalement tenu à l’écart du pouvoir. Le fonctionnement de la société ottomane s’apparente à celui des empires de l’Antiquité avec une forte proportion d’esclaves venus des pays de l’Est, d’Europe (razzias barbaresques) ou d’Afrique noire (esclaves zanjs). L’opulence des métropoles (Bagdad) se fait au détriment du bien-être des paysans.

Les États chrétiens font piètre figure en regard de ces empires musulmans (ottoman, perse et le sultanat de Delhi).

Une vitalité extraordinaire 

Comment se fait-il donc que cette Europe militairement inférieure, technologiquement en retard, se soit à la fin du Moyen Âge autant démarquée et ait pris l’ascendant de façon aussi fulgurante ?

La vitalité extraordinaire dont font preuve les peuples européens, le sens de la dignité de la personne, la liberté d’entreprendre et de découvrir vont lui permettre d’assimiler et de dépasser les acquis de l’Antiquité et des autres cultures. (Fibonacci introduit en Europe le système de notation indo-arabe importé des Indes par les invasions arabo-musulmanes ). La disparition du servage à la fin du Moyen Âge en Europe, et plus particulièrement en France, témoigne de ce développement humain.

Cette recherche de liberté conduira à la Réforme et à la naissance du protestantisme (la Contre-Réforme en retour lancera le mouvement baroque) et in fine à la Révolution française.  Celle-ci n’est que la continuité de cette émancipation de l’individu, initiée pendant le Moyen Âge.

Ce bouillonnement intellectuel a fait naître les plus belles idées et découvertes et a fait de l’Europe, le plus petit des continents, le creuset d’une formidable créativité.

Évidemment, les guerres, épidémies, famines, guerres civiles n’ont pas épargné les peuples européens mais ils ont toujours su se relever et aller de l’avant avec une énergie qui ne peut que nous laisser admiratifs.

Le nombre de génies, inventeurs, artistes, mathématiciens, scientifiques, philosophes, explorateurs, précurseurs, souvent incompris et rejetés, est tout simplement stupéfiant. Ils ont remis en cause les dogmes hérités de l’Antiquité et les ont dépassés. On peut citer pêle-mêle la découverte de l’anatomie humaine (André Vésale), la création de la chirurgie moderne (Ambroise Paré), la naissance de l’université, des hôpitaux (VIIIe siècle), le développement extraordinaire des mathématiques (Descartes, Pascal, Leibniz…), de la physique, l’architecture, la peinture sur chevalet, la musique d’orchestre… la liste serait trop longue.

Et aujourd’hui ?

Sommes-nous en train de perdre les principaux moteurs de cet élan vital ? L’amour de la liberté et le sens profond de la dignité humaine ? Cet humanisme a-t-il scié la branche sur laquelle il était assis, à savoir le christianisme ?

Nous régressons vers une forme d’empire mondialisé où l’individu est de moins en moins libre, où la dignité humaine est bafouée.

À voir la docilité et le conformisme des Français devant la piqûre quasi obligatoire, je me demande ce qu’il est advenu de cet esprit libre et frondeur dont nous nous vantons souvent. Où est donc le panache, cher à Cyrano ?

Avons-nous encore la foi qui permet de s’engager avec audace dans des chemins nouveaux ?

Christophe Sévérac

Chronologie universelle : André Larané

Fiers de notre histoire : Dominique Lormier

https://www.herodote.net/Naissance_et_grandeur_du_village_medieval-synthese-1832.php

https://www.histoire-pour-tous.fr/civilisations/5624-l-empire-ottoman-xive-siecle-1923.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Esclavage_dans_l%27Empire_ottoman

Histoire_des_sciences_et_techniques_en_Chine#Les_quatre_grandes_inventions_de_la_Chine

https://www.persee.fr/doc/rhmc_0996-2743_1911_num_15_3_4638

https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1983_num_38_4_410969