Le mystère Henri Pick, un film anti-Gilets jaunes ?

Publié le 11 mars 2019 - par - 18 commentaires
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À Crozon, presqu’île finistérienne, un libraire, reprenant une idée de l’écrivain américain Richard Brautigan, a créé une bibliothèque des manuscrits refusés. Une jeune éditrice y découvre un roman qu’elle décide de publier. Il devient un best-seller. Son auteur, Henri Pick, un pizzaïolo breton décédé deux ans plus tôt, n’aurait, selon sa veuve, jamais écrit autre chose que ses listes de courses.

Persuadé qu’il s’agit d’une imposture, Jean-Michel Rouche (Fabrice Luchini), célèbre critique littéraire (toute ressemblance avec un Pivot régénéré ou un Busnel un peu consistant serait purement fortuite), décide de mener l’enquête sur l’énigmatique Henri Pick.
Sur la presqu’île de Crozon présentée comme un anus mundi, (alors qu’il s’agit d’un des lieux les mieux fréquentés de la région brestoise – 37 % de résidences secondaires), Rouche obtient l’aide de la fille d’Henri Pick pour résoudre le mystère.

À partir de là, on est embarqué dans un téléfilm de France 3 Bretagne. Presque tous les clichés sur le Finistère sont passés en revue, ne manque que les cirés Cotten et les épuisettes dont les bobos parisiens s’équipent quand ils débarquent dans ses lointaines contrées sauvages.

Rémi Bezançon, le réalisateur, au lieu de laisser les clés à Fabrice Luchini sans doute pour aller boire quelques verres de Paso Doble au Bristol, aurait dû travailler le scénario. Du livre de Foenkinos, écrivain sans grande envergure, au style et au souffle quelconques, il suffisait de garder l’idée : un manuscrit écrit par un inconnu (un pizzaiolo ou un garçon coiffeur – n’est-ce pas M. Luchini ?) devient un chef d’œuvre qui rencontre un succès monumental.

Mais c’est impossible dans la France macronienne, la France de la haine du peuple, la France éborgnée par la milice du régime.
Dans la France de Bernard-Henri Lévy, le pseudo-philosophe dépoitraillé qui voit dans chaque Gilet jaune « un casseur de flic, de juif et de pédé », dans la France de Luc Ferry, autre dandy pseudo- philosophe qui, lui, souhaite que l’on tire à balles réelles sur le populo, dans la France qui fait chier l’acteur François Berléand, il n’est pas pensable qu’un écrivain surgisse des profondeurs du pays. Un pizzaiolo (ou un crêpier ou un maçon…) ne peut écrire un chef d’œuvre. Seule l’intelligentsia germanopratine, seuls les bobos des raouts littéraires qui carburent au champagne, pas au chouchen, qui tirent sur un joint pour se donner un peu de courage (la coke et l’héroïne sont évitées), seuls les écrivaillons estampillés NRF ou Grasseuil, peuvent extirper de leurs neurones bien formatés un chef d’œuvre.

Ceux qui sont sortis de l’ombre en gilets jaunes, ceux qui se sont matérialisés sur les ronds-points avec des drapeaux tricolores n’ont qu’à fermer leur gueule. Et retourner au boulot.

Il faut vraiment être très cons pour avoir songé une seconde qu’un pizzaiolo avait pu lire Pouchkine et sublimer son intelligence sur des feuilles 21×29,7 glissées dans une machine à écrire.

Comme le dit le personnage joué par Luchini, un Français sur trois écrit. Comprendre : des millions de manuscrits merdiques gisent dans les tiroirs du vulgum pecus. Comprendre : il n’y a d’écrivains que parmi les élites littéraires parisiennes. Hors de ce monde de faux-semblants, de faux-culs, capable de monter un storytelling pour créer un événement en librairie, pas de littérateurs.
Même la liste de courses de Proust était du Proust, dit Rouche-Luchini, en lisant la lettre d’une banalité à s’effondrer d’Henri Pick à sa fille partie en vacances de neige. Ite missa est.

Denis Tillinac me confia de son expérience d’éditeur à La Table Ronde que les maisons d’éditions recevaient des milliers de manuscrits par La Poste. Elles n’en publiaient aucun. La valeur d’un texte n’était pas dans le texte mais dans celui qui le signait, dans les liens qu’il avait tissés avec le milieu littéraire, dans les amitiés particulières ou non qu’il entretenait.

Reste un ou deux cas comme celui de Jean Rouaud, le kiosquier, prix Gongourt 1990 avec Les Champs d’honneur. Mais avant de vendre des journaux sur un grand boulevard parisien, il avait été journaliste et libraire et, avant d’être publié, connaissait Jérôme Lindon le directeur des éditions de Minuit.

Cependant un auteur qui dit : « Dans notre société néolibérale, avec ses nouvelles technologies, tout a été déshumanisé. Personne n’est plus là en direct, quand quelqu’un a un problème. On n’a même plus droit à un vrai échange avec la caissière au supermarché ! Tous ces gens qui se retrouvent aux ronds-points, cela ne me surprend pas » (Jean Rouaud, interview Ouest-France du 9 février) ne peut être totalement mauvais.

Marcus Graven

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Notifiez de
Sophie Durand

@Marcus
J’ai vu le film hier, et je suis d’accord avec vous. La fin est en forme de queue de poisson et le métier des éditeurs, hautains, prêts à tuer pour un bouquin, très bien décrit. Dommage qu’on n’ait pas laissé Lucchini nous citer du Molière, c’est là qu’il est le meilleur.

DUFAITREZ

Loin des Lumières, notre Siècle est devenu celui de la « merchandisingsation » des idées et de l’écriture !
Composition de « Jurys » ? Maisons d’édition ? Académie ?
Qualité des lecteurs ? (Musso and Co).
« La Poussière des illisibles recouvre les Génies » !

Olivia

Je déserte les salles de cinéma car, réalisateurs, acteurs et compagnies, sont désormais au service de la bien-pensance, du « Vivre Ensemble » et de la médiocrité… Main dans la main avec le pouvoir et la presse. Certes, il ne faut pas généraliser, une ou deux pépites peuvent s’extraire de ce melting pot géant, une ou deux fois par décennies…

dura

exactement… et ras le bol de ces films

Carole

Je suis assez d’accord avec vous, Olivia. Beaucoup de réalisateurs sont au service de la bien-pensance, la propagande bat son plein et les bons films qui ne sont pas au service du politiquement correct se font rares. Mais justement ce film n’a rien à voir avec cela. Il n’est pas spécialement un film « bien-pensant » ni propagandiste.

Le Blob

@Olivia
Je vous rejoins entièrement. Le cinéma n’est plus un art depuis qu’il est devenu subversif à outrance.
Boycott total des salles de cinéma. À 10€ la séance il fait arrêter de se foutre de la gueule des gens. J’y suis allé après 30 ans d’abstinence, on m’a offert la place c’est vrai, mais qu’est-ce que je me suis fais chier ! Et les moutons rient pour des conneries en plus, c’est lamentable, mais ça permet de prendre le pouls de la société: eh bien là ce n’est plus drôle.

Carole

Etant donné que : 1/ Je soutiens totalement les Gilets Jaunes. 2/ J’ai vu le film et je l’ai beaucoup apprécié = je ne vois vraiment pas par quels étranges amalgames il est possible à certains de conclure qu’il s’agit d’un film anti-Gilets Jaunes, conclusion que je ne partage absolument pas ! Il est facile de le prouver mais en « spoilant » (en racontant tout ) le film, ce qui serait dommage pour les éventuels spectateurs. A toutes fins utiles, je signale que c’est la presse « bobo gaucho » qui a le moins apprécié le film et qui en a fait les plus mauvaises critiques (Télérama, les Inrocks … ). Peut-être êtes-vous vous-même un bobo gaucho,, Marcus Graven ? Je n’ai jamais eu l’impression qu’ils aimaient les GJ (cf le comédien Berléand qui a déclaré que « les GJ le faisaient chier ».

Henri

Un pizzaiolo breton ?… ça pique les yeux, non ?… pourquoi pas un « couscoussier » ou un « tajinier » ?

Le Blob

Surtout un couscoussier Suédois !

Charles Demassieux

Le monde de l’édition est effectivement infâme… Excellent article au passage !

Carole

C’est un article qui offre une vision fausse du film.

Dominique Martin

Le cinéma subventionné rejoint les media subventionnés : propagande.

Spipou

Tiens, puisque vous parlez de Proust…

Au cas où vous ne le sauriez pas, Proust avait envoyé son manuscrit à un premier éditeur (je ne me souviens plus lequel, mais c’était un grand éditeur), et il a été refusé.

Et c’est arrivé à d’autres grands écrivains.

Eric des Monteils

Un auteur le raconte avec brio : Jack London, dans « Martin Eden »

Jill

Oui, et c’est le cas pour de nombreux best sellers.

Spipou

????

Je ne sais pas pour le film, mais j’ai lu le livre, c’est un régal de poésie, comme tous les livres de David Foenkinos.

Tout ce que vous dites, si le film est fidèle au livre, est une vue de votre esprit. Il n’y a aucun mépris vis-à-vis des habitants de Crozon, je ne sais pas ce que vous allez chercher !

S’il n’est pas fidèle au livre, admettons…

Carole

Spipou : absolument ! Il n’y a pas le moindre mépris et c’est un très bon film ! ,

Busurman

J’ai vu le film. C’est peut être involontaire, mais tous les gérant patins, avec mention spéciale pour Lucchini, sont odieux. Les seuls personnages vraiment humains sont la fille et la mère Pick.