Le nouveau pouvoir militaire en Egypte veut couper la tête et les jambes aux Frères musulmans

Publié le 4 juillet 2013 - par
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Voilà, c’est plié ! Le lendemain d’un discours lénifiant du Président Morsi appelant ses barbus à l’imiter en versant leur sang pour défendre la « légitimité » de leur pouvoir, trois jours seulement après les manifestations monstres de Tamarrod dans toute l’Egypte, un an seulement après l’élection de Mohamed Morsi à la Présidence, l’armée égyptienne a décidé de mettre un coup d’arrêt à l’expérience des Frères musulmans au pouvoir en Egypte. Game over.

Les capitales occidentales n’ont rien vu venir et ont été en dessous de tout. Hier soir encore, une heure après la destitution de Morsi, la Maison-Blanche était seulement « très inquiète » et trouvait qu’il n’y avait pas eu assez d’ouverture dans le discours de Morsi. Silence radio au Quai d’Orsay français pendant tous les événements. Les alliés américains et européens des Frères musulmans en seront pour leur frais : une fois de plus, ils ont misé sur le mauvais cheval. Espérons seulement qu’ils en tirent des leçons dans leur soutien aux islamistes en Syrie, après leurs pantalonnades de dhimmis en Tunisie et en Libye.

Certes l’armée égyptienne a agi avec finesse. Mercredi soir, son homme fort Al-Sissi a bien pris soin de se faire entourer d’El Baradeï, désigné leader de l’opposition, des jeunes de Tamarrod et des dignitaires religieux musulmans et chrétiens. Mais ce ne sont pas les auteurs de la révolution 2.0 qui seront au pouvoir : c’est Adli Mansour, président de la Cour constitutionnelle, qui a été désigné comme Président par intérim. Il n’y a donc pas eu de processus démocratique, mais un véritable coup d’Etat militaire qui nommera un conseil des ministres composé d’hommes de paille. Cela devrait enlever quelques illusions à ceux qui, en Occident, croyaient que nous allions assister au deuxième épisode d’une démocratisation de l’Egypte. Caroline Fourest et ses potes se sont trompés une fois de plus.

Le seul avantage de ce qui s’est passé, c’est le début de l’éradication des puissants Frères musulmans, internationale de l’islamisme, qui a son siège en Egypte. J’ai déjà dit l’importance symbolique de la destruction de son siège mondial au Caire. Tout au long de ces derniers jours, les militaires égyptiens ont montré des signes qu’ils voulaient achever la Confrérie.

Dans leurs consultations des partis politiques mercredi après-midi et jusqu’à une demi-heure avant le grand show télévisé, l’Etat-major de l’armée égyptienne a rencontré tous les acteurs politiques et tous les dignitaires religieux… sauf les Frères musulmans, les salafistes et leurs partis.

Plus symbolique encore, ce même mercredi, entre l’annonce de la destitution de Morsi et celle de la « feuille de route » des militaires, les chaînes satellitaires égyptiennes de télévision et de radio se sont toutes tues. Ce n’est pas une coïncidence. C’est voulu et assumé. Le ministre de l’intérieur a annoncé officiellement l’arrêt de toutes les chaînes « religieuses ». Des policiers se sont rendus aux sièges de ces chaînes, les ont évacuées et ont arrêté les dirigeants et d’autres membres du personnel. D’où les écrans noirs qui ont provoqué la furie d’internautes islamistes sur les réseaux sociaux.

Plutôt dans la journée, des instructions ont été données aux soldats qui avaient pris le contrôle de l’aéroport du Caire ainsi qu’au personnel des compagnies aériennes : il faut empêcher Morsi et les leaders des Frères musulmans de quitter le pays par la voie des airs. Cela veut dire que le pouvoir militaire ne se contentera pas d’un « bon débarras » en laissant partir les barbus vers d’autres cieux plus cléments. Il veut les retenir sur place, sans doute pour les juger le moment venu.

D’ailleurs même Morsi lui-même a été arrêté par la police et conduit au ministère de la Défense. Certes il fallait le protéger de la vindicte populaire, mais l’armée n’a pas choisi la solution de l’exfiltrer discrètement du pays. Tamarrod veut qu’il soit jugé pour incitation à la haine et à la violence. L’armée livrera-t-elle Morsi à la justice ? On peut envisager cette hypothèse très sérieusement.

Par ailleurs on signale de nombreuses arrestations de Frères musulmans en Egypte dans la journée de mercredi, et ça continue jeudi, sous des prétextes parfois sérieux (possession illégale d’armes), parfois plus fantaisistes comme l’intention de menacer la stabilité du pays. L’entourage des leaders de la Confrérie est particulièrement visé.

Le nouveau pouvoir militaire en Egypte veut donc couper la tête et les jambes aux Frères musulmans, et il affiche ouvertement ses intentions d’en finir avec les barbus. C’est donc clairement une débâcle pour la Confrérie et, à l’internationale et un avertissement pour tous ceux qui veulent mettre en place des régimes islamistes.

Certes, les Frères musulmans ne sont pas encore morts. Après la déclaration de l’armée mercredi soir, ils ont réagi dans la surenchère sacrificielle : « La liberté est plus importante que la vie. » Et il est à craindre qu’une fois replongés dans la clandestinité, ils passent à nouveau à l’action terroriste. On a déjà arrêté mardi soir un homme portant une ceinture d’explosifs à Alexandrie… Et on ne compte plus le nombre de « bastons » entre pro-Morsi et anti-Morsi depuis dimanche et jusque dans la nuit de mercredi à jeudi, provoquant des dizaines de morts de part et d’autre.

Il sera donc important pour le nouveau pouvoir qu’il démantèle totalement la Confrérie, y compris son vaste réseau caritatif.

C’est un échec pour les Frères musulmans, mais c’est aussi une demi-défaite pour Tamarrod et les partis d’opposition qui se voient voler leur révolution 2.0 par l’armée. Une fois de plus, la preuve est faite qu’islam et démocratie sont incompatibles. Les pays musulmans n’ont le choix qu’entre la dictature des barbus ou celle de laïques éclairés, en uniforme ou en habits civils.

Néanmoins on peut remercier Tamarrod d’avoir initié le mouvement. Et peut-être de créer des émules dans les autres pays musulmans, en particulier dans l’internationale islamiste au pouvoir : En Tunisie, en Iran, en Turquie, les pouvoirs en place soutenaient ouvertement Morsi et ses Frères musulmans. Sans doute ont-ils peur d’un effet domino à l’envers.

En Turquie, on connaît la rébellion suite au prétexte de l’affaire du parc Gezi. Il y a donc là un ferment qui, s’il se développe (sur des bases totalement différentes de celles en Egypte), pourrait sérieusement mettre en péril Erdogan et ses barbus. Alors que le chef de la diplomatie turque dénonce « un coup d’Etat inacceptable »

En Tunisie, un « Tamarrod » local a déjà recueilli plus de 200.000 signatures demandant la dissolution de l’Assemblée nationale constituante, et ce mouvement parti de rien commence à faire parler de lui dans les médias arabes mainstream.

D’ailleurs sur Twitter, les résistants tunisiens à l’islamisation s’en donnent à cœur joie depuis quelques jours. L’un d’entre eux plaisante : « En Tunisie, grosse affluence chez les barbiers. » D’autres pensent qu’il est temps d’investir dans Gilette au Moyen-Orient. Mais la réalité rejoint la fiction : en Egypte, beaucoup d’hommes se font raser la barbe ces derniers jours pour ne pas être pris pour des islamistes et lynchés. La peur change de camp…

En Syrie, le pouvoir de Bachar Al-Assad se réjouit de la fin de « l’islam politique » en Egypte : « Ce qui se passe en Egypte est la chute de ce que l’on connaît comme étant l’islam politique. » Et les rebelles islamistes et terroristes soutenus par les Etats-Unis et l’Union européenne ne pourront plus compter sur l’aide des frérots égyptiens.

En résumé, la démocratie n’est toujours pas au rendez-vous égyptien. Comme partout en terre d’islam, le peuple avait le choix entre une dictature islamiste et une dictature militaire ou civile. Il a choisi de s’en remettre à l’armée, et cette dictature militaire débouchera sur une dictature civile éclairée comme sous Bourguiba en Tunisie ou Atatürk en Turquie.

Roger Heurtebise

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