Le paradoxe de la burqa portée par une femme qui fait les soldes

Hier, tandis que je faisais au pied d’un mur le pied de grue à l’angle de la Rue Maréchal Leclerc et je ne sais quelle autre rue (mais je vous jure qu’il y en avait une !), durant ce grand moment de vie intellectuelle de notre pays que représentent les soldes, et que je n’avais qu’à observer, comme dans un spectacle comique où des comédiens ratés s‘en donneraient à cœur joie, les allées et venues de mes contemporains merveilleux, leurs paquets à la main, comme frappés d’apoplexie cérébrale depuis le premier jour des rabais, j’ai moi-même été frappé par l’irruption quelque peu incongrue d’une femme portant burqa noire… voile noir, gants… noirs, chaussettes noires et, allez savoir s’il y avait un rapport avec le reste, ou avec la présence magnifique du soleil sous ces latitudes, des lunettes noires. Mais cette dame, car je suppose qu’il ne pouvait s’agir d’un homme – quoique de nos jours, et très bientôt, on aura tout vu… vous verrez ! – m’a surtout intrigué parce que, visiblement, et convenez que ce n’était pas facile de le savoir tant elle était dissimulée sous les couches risibles de son asservissement à une religion (plutôt qu‘à un Dieu), intrigué parce que, disais-je au début de cette déjà très longue phrase, cette femme faisait les soldes.

Oui ! Oui ! Le paradoxe de la burqa est là ! Ce n’est pas la première fois que je vois des femmes ainsi dissimulées courir et lécher les vitrines des magasins, ce que je trouve finalement assez étrange. C’est vrai quoi ! Si vous cherchez en sortant de chez vous à cacher la moindre partie (fine) de votre corps, qu’avez-vous besoin ensuite d’aller admirer dans les boutiques les étalages souvent provocants de notre société moderne et quelque peu libérée ? Alors, je me suis interrogé. Rappelez-vous qu’au pied du mur je n’avais finalement que ça à faire puisque je faisais le pied de grue. Il faut dire que ma femme, pourtant musulmane, faisait également les soldes ! J’avais donc du temps. Ou alors, j’aurais dû lui imposer le port de la burqa, ce qui m’aurait facilité la vie en cette période ! Je me suis interrogé et voici ce que cela a donné : si une femme qui porte la burqa pour sortir court les magasins de vêtements, c’est sans doute que sous la burqa, elle est habillée à la mode. C’est un peu con, sauf si on considère que Dieu voit tout, et qu’il est donc le seul pour qui cette femme s’habille, le seul à en profiter : du coup, cela révèle l‘égoïsme de Dieu, raison pour laquelle il aurait imposé le port de la burqa aux femmes. Auquel cas, cela se comprend mais dément la présumée perfection de Dieu.

Je vous avoue que je ne suis pas convaincu par ce raisonnement, mais il fallait bien commencer par quelque chose. Ou alors, me suis-je dit, elle fait les magasins pour ses filles, ses cousines, sa belle-mère ! Mais vous voyez une femme vêtue d’une burqa admettre que ses filles puissent se fringuer à la manière des lolitas extravagantes qui courent les rues de Saint Denis ! Car Saint Denis, c’est d’abord cela, des lolitas mi-vulgaires, mi-ordinaires, où l’assortiment extraordinaire des vêtements requiert une précision dans le détail proche de l’obsession : du lacet fluo, du jaune canari et du rose fuchsia, du vert pétard et du bleu étincelant, du faux diamant sur triple rangée, du tatouage à quatorze ans, quinze boucles d’oreille par… oreille, du piercing dans le nez à l’âge où l’on entre à l’école primaire, du collier, du bracelet, bref, de la fringue, de la marque, de la bagouze à tous les doigts et, parmi cette débauche d’énergie vestimentaire, les burqas qui vont, viennent, et je ne comprends pas, moi, ce qu‘elles font là. On me dira que je me moque ! Pensez-vous ! C’est à peine si je me moque – ce n‘est pas ma tasse d‘athée de me moquer des religions ! Je sais bien que nous vivons une grande période où tout est permis – sauf pour ceux qui ont raté le code de bonne conduite ! Tout est permis, vous dis-je, même le pire, euh… surtout le pire ! Trente ans de féminisme, le droit de vote des femmes, l’égalité (pas encore réalisée), le divorce, la pilule, l’IVG, Michelle Obama (la femme la plus moderne et la plus classe qui soit), mais personne pour dire que la burqa est le vêtement le plus con de la terre, point à la ligne.

Je sais bien, depuis Lévi-Strauss, qu’il faut respecter toutes les cultures, toutes les croyances, toutes les religions. Mais que les religions commencent par me respecter aussi ! Et puis, relisez ce que raconte Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques au sujet de l’Islam : « Le contact des non-musulmans les angoisse. Leur genre de vie provincial se perpétue sous la menace d’autres genres de vie, plus libres et plus souples que le leur, et qui risquent de l’altérer par la seule contiguïté. »

Moi, une femme en burqa dans la rue, assez idiote, en plus, pour faire les soldes, ça perturbe ma glande morale ! J’ai le rictus qui se fige. Que cette femme ait choisie ou non de s’infliger cette bizarrerie moyenâgeuse ne change rien à mon affaire car, savez-vous quoi, c’est mon affaire la burqa, l’affaire des rues où je traîne, des angles de rues et des pieds de murs où je fais le pied de grue ! C’est mon affaire de ne pas aimer ni la vulgarité des burqa qui n’en montrent pas assez, ni la vulgarité des mini-jupes de lolitas qui en montrent trop ! Vive les soldes et les femmes libres !

Pierre Athey

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