Le pic et la poudre : hommage à nos ancêtres bâtisseurs

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Ce livre* de Jean-Luc Déjean est un roman aux exposés tellement véridiques et pertinents que le lecteur, parfois pris à témoin par l’auteur entretenant lui-même une complicité directe avec ses personnages, se trouve amené avec eux à cette époque de la fin du XIXe siècle, celle qui vit la naissance de beaucoup des grands ouvrages architecturaux du modernisme technologique.

Précisons que l’auteur est expert en connaissances variées et complémentaires sur l’époque.

Comme je les aime, ces ancêtres laborieux nous ayant légué ces belles réalisations !

Voici donc une famille de carriers cévenols de la région de Ganges, durs à la tâche et avares de paroles, de vrais hommes de la terre, leurs épouses à la sagesse astucieuse et dévouée, leurs enfants découvrant le monde et ses possibilités immenses. Pour les décrire eux et leurs œuvres, l’auteur a un don singulier pour dire tant avec si peu de mots, laissant le lecteur imaginer spontanément, à la lecture d’une ligne ou moins, en une image transcendant l’espace et le temps, toute la réalité d’une vie, d’une situation, d’une pensée ou d’une action.

Nos carriers travaillent dur et avec talent, tellement que les voici acceptés pour aller participer à la construction du canal de Suez. Une aventure incroyable pour ces hommes jamais partis de leurs Cévennes. L’Égypte et son histoire, l’Orient et ses mystères, une œuvre gigantesque imaginée par un visionnaire, le grand Ferdinand de Lesseps, tout un univers fascinant et presque effrayant, mais ne faisons pas injure à ces braves qui ne craignaient pas la difficulté et arrivaient à quitter leurs endroits familiers pour s’investir dans une entreprise dépassant chacun d’entre-eux.

Le canal de Suez, une évidence tentée sans succès par les Pharaons, organisée par des Français, réalisé par une multitude d’entrepreneurs, cadres et ouvriers de nombreux pays sous la direction de la Compagnie du Canal de Suez dirigée par de Lesseps. Non seulement dirigée, mais aussi protégée par anticipation prévoyante. Nos « amis » britanniques ne voyaient pas d’un bon œil ce canal remettant en cause leur célèbre Compagnie des Indes et son commerce hégémonique. Ils ne manquèrent pas d’influencer l’empereur ottoman afin de retarder les travaux le plus possible, le souverain d’Égypte n’étant que vice-roi dépendant de l’Empire. Mais ils surent bien profiter du canal une fois qu’il fût construit, après avoir tenté sans succès de racheter au vice-roi ruiné plus de la moitié des actions de la Compagnie, combine prévue et empêchée juridiquement par de Lesseps.

Le lecteur voit à l’ouvrage et dans leur vie personnelle ces excellents ouvriers, les suit sur l’incroyable chantier, dans les marais infestés de moustiques et de serpents, dans les baraques de logement, lors de leurs sorties dans les villes séculaires, jusque dans les dangereux caissons de plongée dont on ressort parfois mort. Il voit le travail, les accidents si nombreux, les nouvelles machines de l’époque, la progression jusqu’au lâcher de barrage provisoire mal calculé, tuant et dévastant, rajoutant du travail. Si vous passez par le canal de Suez, ayez une pensée pour eux.

Les voici revenus dans leurs belles Cévennes, participant à l’édification de la ligne de chemin de fer reliant Nîmes à Tournemire. En ce temps-là, on ne nommait pas tunneliers d’impressionnantes machines avec ordinateur, laser et GPS, mais une armée de vrais hommes braves, pauvrement vêtus et chaussés, sans casque ni harnais, mais connaissant la nature, la pierre, la montagne, sachant manier le pic et maîtriser la poudre. Cette ligne aux courbes quasi-permanentes reliait ainsi la ville romaine au fromage de Roquefort, en passant par les multiples productions cévenoles aujourd’hui presque toutes disparues. Fini le plomb dont les alentours des anciennes mines sont interdits même aux potagers familiaux, le ver à soie remplacé par les bas de gamme asiatiques, l’olive gelée en 1956, la châtaigne malade et impropre au marché. Il reste encore un peu de la pomme reinette du Vigan et surtout le connu et apprécié oignon doux des Cévennes. Et le chemin de fer ? Qu’est devenue cette ligne la plus coûteuse de toutes, dont chaque kilomètre comporte plusieurs ouvrages d’art sur une plate-forme elle-même déjà un exploit ? Peu rentable (mais un service public est-il censé l’être ?) dès le départ, elle donna pourtant du travail à de nombreux ouvriers pour sa construction, avant d’être desservie par les moins bonnes machines multipliant elles-mêmes les incidents sur cette ligne aux rampes à la limite de la nécessité d’une crémaillère, amenant à son abandon progressif. Aujourd’hui elle sert par endroits de promenade, de piste cyclable avec sa plate-forme bitumée, ses viaducs vertigineux sont relégués au saut à l’élastique, ses ouvrages d’art ne sont plus entretenus, ses gares ont été vendues à des particuliers, ses tunnels s’humidifient de plus en plus alors que la végétation envahit tout. Le temps et le défaut d’entretien vieillissent les belles pierres taillées et jointées. Les gros rivets, chacun si bien posé à chaud par deux ou même trois ouvriers, subissent la rouille. Le beau travail de tant d’hommes semble pourtant impassible sous l’injure, tout juste méprisant. Je nous sens coupables de délaisser ainsi ce travail de nos ancêtres, de ne s’en servir que pour les loisirs et encore pas partout. C’est une insulte à leur mémoire. Je songe souvent à eux en parcourant la ligne, avec des pensées de gratitude et de reconnaissance. Tout ici est chef d’œuvre, même le plus petit ouvrage destiné aux eaux de pluie dont le tracé parfait et les pierres taillées avec précision guident même encore aujourd’hui les flots violents des épisodes cévenols. Les grandes sœurs de cette voie ferrée montagnarde, la ligne des Cévennes reliant Nîmes à Clermont-Ferrand, et la ligne des Causses reliant Béziers à Neussargues en passant sur le viaduc de Garabit, ne sont elles-mêmes pas sûres de leur avenir…

Expérimentés par cette ligne à la réalisation prestigieuse, nos carriers s’en vont participer au creusement du tunnel du Saint-Gothard, sur la ligne de chemin de fer reliant la Suisse à l’Italie.

Là comme à Suez, on est payé à la longueur faite, avec les exigences des banquiers quant au rythme de réalisation comptabilisé chaque jour. Les inégalités géologiques sont nombreuses, les accidents fréquents. Les ouvriers doivent affronter le danger caché derrière chaque mètre creusé, faire leur travail et aussi se protéger des prétentions banquières dédaignant leurs propres vies. Le rythme est un peu ralenti, de mauvaise grâce. Les Cévenols ne renouvellent pas leur contrat après la mort de l’un d’entre-eux. Là comme à Suez, si vous y passez, ayez une pensée pour eux.

Nos carriers vont ensuite à Paris étudier la possibilité de participer aux travaux du Trocadéro et des considérables aménagements élaborés par le baron Haussmann. Ils constatent vite que la vie parisienne et les mœurs commerciales entremêlées de politique ne sont pas faites pour eux. Ils sont des hommes droits dans un univers de magouilles. Impressionnés par la construction du Trocadéro où l’on creuse en même temps que l’on bâtit, une hérésie pour eux, ils renoncent surtout devant la corruption, les menaces, le risque financier peu maîtrisable sur fond de vie citadine impersonnelle.

Extrait : « Il monte dans un tramway… Le soir, bouleversé, il me raconte la chose : Moi je lève mon chapeau, et je dis comme il se doit : « Bonjour messieurs-dames. » Tu me croiras ou non, il y en a pas un seul qui m’ait répondu ! Ils me regardaient en bête curieuse.» J’ai la vision atroce d’un avenir ou personne ne saluera plus personne, et ne saura pas le nom de son voisin de rue. »

Ils reviennent donc dans leurs chères Cévennes, préférant travailler en terrain connu, parmi leurs proches, habiter la maison familiale ou des endroits habituels. Cependant leur entreprise connaît là aussi les méandres des relations avec les administrations, la préfecture, les combines et les non-dits, les intérêts mêlés, alliés ou ennemis de circonstances, les pièges des contrats mal précisés. Mais ils ne renoncent jamais, acceptent de perdre pour gagner après, restent des hommes de devoir. Ils plongent dans l’embarras de leurs propres manœuvres malhonnêtes les concurrents ne s’attendant pas à telle réaction.

Enfin, quelques temps plus tard, forts de cette expérience provinciale, ils retournent à Paris, où d’entrée de jeu ils neutralisent les concurrents possiblement déloyaux ayant déjà entendu parler de leurs exploits récents, pour faire grandir et prospérer l’une des entreprises les plus connues à force de travail, de talents et de mérites.

Ils sont bien loin maintenant ces ancêtres persévérants, bien loin de notre époque où les idéologies les plus farfelues, l’éloge du consumérisme, de la paresse, de l’assistanat et de la vie facile, de l’irresponsabilité et du droit sans devoir font loi. Bien loin aussi de ces idiots utiles du mondialisme prétendant juger la vie de ceux d’hier avec les idées d’aujourd’hui, leurs engagements, leurs actions et même leur travail. Nos ancêtres n’étaient pas ces êtres détestables décrits dans les résumés historiques revus et corrigés par l’idéologie gauchiste, des racistes-colonialistes-esclavagistes-collabos sans vergogne ni ouvrages. Ils avaient les idées de leur temps, leurs imperfections tout comme nous. Quel dommage de mériter si peu leur héritage ! Que penseront nos descendants de notre époque où même la légitimité naturelle de l’homme et de la femme, de la famille et de la patrie sont remis en cause ? Que diront-ils de ce temps présent où les parents ne protègent plus leurs enfants, les citoyens leur pays, alors que même les animaux défendent petits et territoire ? Sur une annexe de gare près de chez moi, les inscriptions s’effacent peu à peu ; la plus dégradée est le mot Lampisterie. Le siècle des Lumières est passé depuis longtemps. Qui sait encore ce qu’était une lampisterie ? Faisons en sorte que ce siècle ne soit pas celui des Ténèbres.

Daniel Pollett

* Le pic et la poudre, Jean-Luc Déjean, Éditions Jean-Claude Lattès, 480 pages, 1982.

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8 Commentaires

  1. « Daniel », j’adore votre article. Souvent dans mes commentaires sur ce que nous vivons en notre temps, je fais référence à nos aïlleux en me questionnant : Que penseraient-ils de nous, de nos orientations, de notre société civile, politique ? Je crois qu’ils seraient effrayés de si peu de moralité, de droiture, de vision de l’avenir, enfin de tout ce qui compose notre vie depuis 1/2 siècle ! Quelle misère que notre époque où le discernement a complètement disparu de la réflexion humaine…

    • Toutes les époques ont eu leurs turpitudes ;celle dite La Belle, était loin d’être belle pour tout le monde

  2. fakeniouze évidente, sans les immigrés point de cathédrales (les francs saliens remplaçant les gaulois), point de tour eiffel (un immigré) point de voitures ni de trains (importés d’angleterre) etc.

  3. Quand un peuple tourne le dos à son passé, il renonce à son avenir. Il ne vit que dans un présent illusoire. Que retiendra l’Histoire de cette période? Rien, ou si peu…

  4. Merci, excellente idée de nous présenter ces belles personnes.

  5. Les auvergnats ou les bretons à Paris étaient à l’époque des immigrés.

    • Ce n’est pas une fatma, mais une chrétienne grecque orthodoxe rencontrée à Suez par un personnage du roman
      et épousée par la suite.

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