Le politiquement correct des metteurs en scène soporifiques

Publié le 20 mars 2018 - par
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Un article du Figaro des 17/18 mars, « Shakespeare en état d’urgence », s’insurgeait contre l’assassinat de deux pièces du maître de Stratford : Périclès, La Tempête, transposées arbitrairement dans un environnement hospitalier par deux metteurs en scène qui se sont fait une stature internationale, le Canadien Robert Carven, l’Irlandais Declan Donnellan, dont le génie vaut à proportion qu’ils « se montrent audacieux », comme l’écrit si joliment Armelle Heliot.

Audacieux ? Usurpateurs plutôt, sinon dynamiteurs. Mais que ne ferait-on pas pour sidérer un peu plus son auditoire conquis d’avance, prêt à applaudir à n’importe quelle déconstruction, n’importe quelle falsification, à partir du moment où elles sont jugées d’avant-garde ? Il s’agit, en fait, de réduire des personnages élisabéthains dont la grandeur tragique a franchi les siècles à des grabataires gisant en camisole blanche sur leur petit lit métallique, thermomètre à la main, bips des moniteurs en écho sonore, tandis qu’un transistor évoque les inévitables migrants de Méditerranée et autres tartes à la crème bien-pensantes.

Bousculer les chefs-d’œuvre pour affirmer sa prétendue audace, son soi-disant côté iconoclaste, transgressif, banaliser la culture et l’art afin de les dépouiller de leur charge poétique et de leur dimension historique, tel est le dessein. Le but réel n’est pas de servir l’œuvre mais de s’en servir, ce que l’on peut déjà constater sur nombre d’affiches où le nom des petits-maîtres écrase littéralement celui des auteurs, tant Shakespeare que Molière, d’autres encore…

Les œuvres deviennent ainsi des faire-valoir, tremplin pour les histrions encensés par des admirateurs obligés. Derrière cette actualisation forcenée, ce décapage de tout ce qui pourrait paraître génial, élitiste – donc inégalitaire et réactionnaire – derrière cette obsession à vouloir ramener la grandeur au stade zéro, se devine la volonté politiquement correcte d’araser ce qui est jugé incompatible avec le nivellement par le bas qui entend bien imposer les « valeurs » du camp du bien et uniformiser la culture comme elle nivelle la langue et autres valeurs jugées dépassées, sinon rétrogrades.

Le Figaro aurait pu citer bien d’autres exemples de chefs-d’œuvre ainsi massacrés. Macbeth, par exemple, que Stéphane Braunschweig a passé à la moulinette. Outre la liberté de ces messieurs les metteurs en scène new-look qui revendiquent une nouvelle traduction des œuvres, disons plutôt une adaptation à leur goût sinon un élagage, ils s’attachent à dépecer celles-ci, si bien qu’à l’arrivée, on se demande où sont passés et la trame et le texte. Ainsi Macbeth a été retraduit, comme s’il n’y avait pas déjà de remarquables traductions françaises.

À l’image des œuvres citées plus haut, la pièce a été actualisée et le jeu des acteurs revu en conséquence : personnages en complets vestons, rires obligés, diction parfois inaudible, on est vraiment dans un spectacle d’une affligeante platitude. Mais – clin d’œil entendu au public bien-pensant –, on choisit un acteur noir pour jouer Macbeth et on déguise les méchants en parachutistes. Antiracisme et progressisme assurés. Quant aux sorcières dont la noirceur tragique pèse sur le drame shakespearien, on les a réduites à de petits poussahs insignifiants, assises sur leur cul et ânonnant laborieusement leur rôle. Mais antiracisme oblige, l’une des sorcières est jouée par une actrice noire. M. Braunscheig ne répugne pas non plus à emprunter au grand guignol en faisant débouler un Macbeth ensanglanté (il vient de tuer le roi Duncan) au milieu des agapes. Encore heureux qu’on ait échappé ici aux simulations de coït et autres jeux érotiques que certains metteurs en scène new-look se croient obligés d’asséner au public à chaque spectacle.

Le Figaro du 19 mars renchérissait en analysant Ithaque mis en scène par la Brésilienne Christiane Jatahy, spectacle affligeant censé s’inspirer de L’Odyssée et dont la grande trouvaille est le partage de la scène par un rideau central, ce qui conduit les acteurs à jouer de part et d’autre, les spectateurs étant invités à changer de place à l’entracte. Ainsi, en permutant, pourront-ils découvrir l’autre versant de la pièce, encore que le texte des acteurs soit aussi plat au recto qu’au verso. Là aussi, on se croit obligé de nous asséner la lecture de témoignages de migrants, passage obligé des spectacles politiquement corrects. Mais on pourrait trouver, dans d’autres mises en scène, la condamnation de l’homophobie, du racisme, de la misogynie, l’éloge du multiculturalisme… Le théâtre, on l’a compris, est au service d’une idéologie qui est censée donner du sens et de la profondeur à des mises en scène prétentieuses et creuses, mais la ficelle humanitaire ne saurait combler la vacuité intellectuelle des « créateurs » déjantés.

D’où l’importance de veiller au grain pour ne pas se faire avoir par les turlupins qui, sous prétexte de modernité à tous crins vous proposent des lavements en guise de spectacles et des slogans pour soixante-huitards cacochymes. Bien que méfiant, il m’est arrivé d’être trompé. J’ai vu ainsi un Georges Dandin inaudible du fait d’une sirène obstinée dont je n’ai pas saisi toute la pertinence. Ou encore, vidéo à l’appui (car rares sont les mises en scène contemporaines à ne pas en user et abuser, souvent sur un rideau transparent placé devant la scène, ce qui rend celle-ci parfois invisible, sans parler des bruits, des cris, des musiques enragées qui couvrent en partie ou en totalité la voix des acteurs), découvrir un Don Juan où Sganarelle et Don Juan étaient poursuivis au fin-fond des chiottes du théâtre. Jusqu’où iront donc les Diafoirus de la création théâtrale pour laisser croire à leur talent ?

Il ne manque pourtant pas de grandes pointures, tels aujourd’hui Daniel Mesguish (Le Souper), Christian Schiaretti (Coriolan), Catherine Hiegel (Le Bourgeois gentilhomme), Le Jeu de l’amour et du hasard), Clément Hervieu-Léger (Le Petit maître corrigé), héritiers des grands talents d’hier, les Vilar, Planchon, Lavelli, Barrault, Serreau… qui, eux, savaient adapter, voire dépoussiérer les grandes œuvres sans pour autant les falsifier.

Max Chaleil

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