Le préfet romain Macron : itinéraire tragique d’un ambitieux

Publié le 7 juillet 2017 - par - 12 commentaires - 3 309 vues
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(La Mort de Tibère, de Jean-Paul Laurens, 1864, Musée des Augustins, Toulouse).

En mars 37, Rome est en ébullition. L’empereur Tibère vient de s’éteindre après deux décennies d’un règne sans partage. Qui va lui succéder ? Le défunt empereur ayant soigneusement éliminé une grande partie de sa famille, le choix est réduit à trois prétendants : Gemellus, son petit-fils, Claude, son neveu et Caligula, le fringant petit-neveu, fils du très populaire Germanicus (liquidé par Tibère) et descendant direct d’Auguste.

On pense naturellement à Gemellus, mais certains en ont décidé autrement. Une cohorte de prétoriens (garde impériale instaurée par Auguste) se présente aux appartements du jeune Caligula. Leur chef lui rend les hommages et le déclare empereur : « Ave Caesar! » clame alors la troupe qui conduit le nouveau souverain au Sénat. Face à cette troupe en armes, les frêles sénateurs obtempèrent. D’autant que leur chef se montre très persuasif. Après un discours emphatique et la lecture du testament (falsifié) de Tibère, il fait décerner la dignité impériale au jeune Caligula.

Mais qui est ce faiseur d’empereurs ? A 58 ans, Naevius Sutorius Macro (que l’historiographie retiendra sous le nom de Macron) est au zénith de sa puissance. Depuis six ans, il occupe en effet la fonction de préfet du prétoire : responsable de la sécurité de l’empereur, administrateur du palais et commandant de toutes les troupes stationnées à Rome. Mais comment cet homme de modeste origine a-t-il pu gravir ainsi les échelons jusqu’à devenir le numéro deux du vaste Empire Romain ?

C’est en 21 avant notre ère que Naevius Sutorius Macron voit le jour dans la région des Abruzzes, au sein d’une famille appartenant à l’ordre équestre (l’équivalent approximatif de nos fonctionnaires administratifs). Cette classe sociale, en dessous de la noblesse, est en plein essor sous Auguste, qui ne fait guère confiance aux vieilles familles sénatoriales.

Peu d’éléments existent sur sa vie avant son ascension. On sait, à travers les historiens romains, qu’il fut un officier brillant de la cavalerie romaine, qu’il s’est attiré le respect de ses pairs et la sympathie de ses chefs. Comme tout officier de l’ordre équestre, il a sans doute exercé des fonctions administratives dans différentes provinces romaines.

Les premières mentions épigraphiques de Macron remontent à l’an 14, l’année de la mort d’Auguste et l’avènement de Tibère. Ce dernier, paranoïaque et despotique, opère une purge parmi les haut-fonctionnaires les plus importants qu’il remplace par des visages plus jeunes. Ainsi, Macron est affecté à la préfecture des vigiles (les sapeurs-pompiers et la police de Rome). Certains historiens pensent qu’il était un proche de Tibère avant même l’accession de celui-ci au trône impérial et que cette nomination fut une récompense de cette amitié.

Durant les quinze premières années du règne de Tibère, c’est bel et bien lui qui est chargé de garantir la lutte contre le feu et d’assurer la sécurité dans les rues romaines. Mais la préfecture des vigiles, si importante soit-elle, ne satisfait pas l’ambition que caresse Macron. Il se verrait bien préfet du prétoire à la place de Séjan, son supérieur direct.

Le préfet du prétoire est un personnage clé dans la Rome impériale. Toutes les préfectures de la Ville (vigiles, ravitaillement, flotte) lui sont soumises. Responsable uniquement devant l’empereur, il en assure la sécurité et l’administration du palais. Il commande en effet à la garde prétorienne (seule force armée autorisée dans l’enceinte de Rome), soit, plusieurs milliers d’hommes. On peut dire sans exagérer qu’il fait fonctionner la cité romaine, capitale du monde, et qu’il est le deuxième personnage de l’Empire.

Le Macron romain sait néanmoins dissimuler ses ambitions. Ainsi, au lieu de s’opposer ouvertement au préfet du prétoire, il en est le fidèle bras droit et s’applique à sa tâche avec une méticulosité qui le fait apprécier aussi bien par Séjan que par l’empereur Tibère. Ce dernier, suite à la mort de son fils, se retire en l’an 26 à Capri et, tout en gardant un contrôle distant, laisse à Séjan le soin d’administrer les affaires de l’Empire. Devenu de facto régent, le préfet du prétoire ne cache plus ses prétentions impériales et se comporte comme s’il était effectivement empereur. Cette « régence » dure cinq ans. Durant ces années, Macron continue à servir Séjan comme préfet des vigiles, tout en informant secrètement Tibère des manigances de ce dernier. Il en profite également pour tisser des réseaux au sein de la noblesse et de l’armée…

En 31, Tibère décide soudain de revenir aux affaires, ce à quoi Séjan goûte peu, allant jusqu’à ourdir un complot contre l’empereur. Informé du complot par Macron, Tibère le charge d’éliminer Séjan et la famille de ce dernier. Avec sa cohorte de vigiles, il arrête son ancien supérieur, ainsi que la famille et les amis de ce dernier. Tous seront contraints au suicide. C’est encore Macron qui est chargé de lire au Sénat une lettre de Tibère dénonçant les exactions du défunt Séjan et justifiant son élimination.

Tibère félicite son fidèle Macron et le promeut enfin préfet du prétoire en 31. Macron a retenu la leçon : contrairement à son prédécesseur (et à son glorieux homonyme jupitérien) il est prudent et n’affiche pas ouvertement sa puissance, se bornant en apparence à remplir sa mission. C’est pourtant lui qui dirige de fait l’empire du vieillissant Tibère (qui n’a jamais pris goût à la politique). A la différence de Séjan, Macron n’ambitionne pas de succéder à Tibère. Il préfère être le marionnettiste d’un prince issu de la famille impériale. C’est sur le jeune Caligula qu’il jette son dévolu (peut-être du fait de la malléabilité de ce dernier). Des historiens affirment que la (jeune) femme de Macron, Ennia, était la maîtresse de Caligula, et qu’elle a poussé son époux à soutenir ce dernier. Peut-être caressait-elle le rêve de devenir impératrice…

A la mort de Tibère en 37, il s’empresse donc de faire proclamer Caligula empereur. Le nouveau souverain le maintient à son poste. Des bruits commencent bientôt à courir, c’est Macron lui-même qui aurait étranglé son vieil ami Tibère et qui aurait falsifié son testament pour permettre à Caligula de lui succéder. Cette thèse est corroborée par les historiens antiques, on ne saura sans doute jamais la vérité. Macron, assassin ? Cela sonne étrangement bien…

C’est par des cris de joie et des chants que le peuple romain avait accueilli la mort de Tibère et l’avènement de Caligula. Il serait, pensait-on, le digne fils de ce pauvre Germanicus qui avait été assassiné par Tibère car ses exploits guerriers et sa popularité lui faisaient de l’ombre. Macron lui-même promit « un nouvel âge d’or » aux sénateurs et n’hésita pas à comparer Caligula à son bisaïeul Auguste. Y croyait-il ? Il demeura en tout cas fidèle au nouvel empereur, qui s’avéra vite encore plus despotique et paranoïaque que Tibère. Macron fit tuer sur ses ordres le petit-fils de Tibère et bien d’autres membres de la famille impériale que le règne précédent avait épargnés, ainsi qu’un grand nombre de dignitaires que Caligula voyait comme de potentiels obstacles à son pouvoir absolu.

Très vite, même le fidèle Macron parut suspect au jeune empereur. Après tout, n’avait-il pas trahi Séjan et tué Tibère de ses propres mains ? D’autre part, il ne supportait pas que le vieux préfet se mêle des affaires de l’Empire et prétende dicter sa loi comme s’il fût empereur. Il fallait le liquider politiquement et physiquement. En 38, seulement un an après son avènement, Caligula remplaça son préfet et le chassa de Rome. Alors que Macron et son épouse (dont Caligula s’était lassé) s’apprêtaient à embarquer pour l’Égypte où ils comptaient se retirer, une soldatesque envoyée par Caligula les intercepta. Emmenés dans un lieu secret, ils auraient été exécutés ou contraints à se suicider. Selon certains historiens, le corps de l’ancien numéro deux de l’Empire aurait été jeté en mer.

Ainsi périt l’ambitieux Macron. La muse Clio est pleine d’ironie et nous fait parfois d’étranges clins d’œil. Ainsi, à la tête de la France se trouve un homme portant le même nom qu’un aventurier intrigant et régicide. La ressemblance ne réside pas dans le nom seul, mais aussi dans les traits de caractère. Tous deux fonctionnaires, tous deux dévorés par l’ambition, tous deux félons, ils n’hésitèrent pas à « tuer » (politiquement, dans le cas d’Emmanuel Macron) pour obtenir le pouvoir. Malgré sa prudence et son machiavélisme, Macron le romain connut une fin tragique. Car en politique, il y a toujours plus retors que soi.

Nicolas Kirkitadze

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12 réponses à “Le préfet romain Macron : itinéraire tragique d’un ambitieux”

  1. frantz dit :

    Beaucoup de choses en cette période de néo-féodalisme, font penser à la chute de l’empire Romain ! Décadence des moeurs, invasions barbares, troupes infiltrées, politiques et hauts fonctionnaires corrompus, tout le monde sait comment cela finit !

    • PLATIPUS dit :

      OUI, mais aujourd’hui ceci est doublé d’/provoqué par une idéologie mortifère et inédite, de l’explosion démographique du nouveau tiers état, le tiers monde.

      • frantz dit :

        La lâcheté est devenue la norme, avec la féminisation de la société !
        Courber le dos, courber le dos………….lumbago !

  2. dufaitrez dit :

    Quelle Culture qui m’échappe modestement…!!
    Comparaison serait-elle raison ?

  3. Mille dit :

    Il s’est réincarné , c’est sûr !

  4. ariane dit :

    Merci pour ce rappel historique. Fan d’histoire et notamment d’histoire romaine j’ai grandement apprécié. De plus retrouver dans cette antiquité un homonyme célèbre de l’actuel soit-disant Président (pas le mien en tout cas) dont le parcours a quelque chose de vaguement représentatif d’un personnage d’aujourd’hui …

  5. Foubert dit :

    Bravo !!!!
    Continuez à nous égrener de jolies de cet acabit

  6. Simone GUTIERREZ dit :

    Comme l’ a dit récemment  » Micron  » :  » Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien  » .
    Encore faudrait- il préciser , Monsieur le Président : qu’ entendez-vous par  » réussir  » ?
    Excellent sujet de philo pour le bac .
    Mais , suis-je bête ?!?! …. pour une marionnette de la haute finance , fabriquée par les medias de propagande ,  » réussir  » : c’ est tout simplement se gaver de fric au détriment des masses .
    Ma copie de philo est terminée . J’ ai eu 20/20 . Et pourtant , selon les critères macroniens  » je ne suis rien  » .

    • grougnach dit :

      Réussir ? C’est peut-être traverser sa vie et pouvoir se retourner, regarder ce qu’on a fait et ne rien trouver à se reprocher…

  7. ésus dit :

    A peine construit son empire va s’écrouler comme celui de rome, il y a quelques siècles. L’histoire est un éternel recommencement

  8. ceutron dit :

    Historique très captivant nicolas

  9. ceutron dit :

    Seul détail le patronyme de notre micron n’a aucun rapport avec l’antique. Sinon ‘ tout colle bien