Le prix à payer pour la liberté d’informer s’alourdit

Dans un article précédent, j’évoquais le sort des journalistes désormais considérés comme des cibles sur les terrains de guerre. La mort du malheureux Gilles Jacquier ne fait que conforter cette certitude, quant au constat, il est aujourd’hui validé par un grand nombre d’intervenants sur la scène médiatique.

Que l’affaire ait été pré-méditée et conclue par l’un ou l’autre des deux partis en présence ne change rien au fond. Il se joue en ce moment, dans les pays arabes, un jeu pervers et infiniment dangereux, où tous les coups sont permis. Les forces en présence, faut-il le rappeler, n’obéissent qu’à leurs propres lois lesquelles, pour un œil occidental, s’apparentent davantage aux grands mystères de l’Orient qu’à la transparence de mise (quoique devant être souvent recherchée et exhumée) chez nous.

Des soldats qui pissent sur des cadavres, c’est immonde et par-dessus tout d’une abyssale stupidité. La réaction à cette dégueulasserie ne s’est pas faite attendre et les coupables ne manqueront pas d’être sanctionnés, sans doute d’un bannissement de l’armée américaine et peut-être d’un emprisonnement. Nous sommes là dans la normalité, avec en prime le fait que les journalistes enquêtant sur le comportement des hommes de la coalition ne risquent pas la mort à chaque rendez-vous pris ici ou là avec les uns ou avec les autres.

Rien de tel dès lors que les règles en vigueur dans les forces armées des démocraties n’existent plus. Tout est possible, envisageable, du traquenard contre rançon au guet-apens mortel sciemment calculé et mis en œuvre. Le hasard n’a plus sa place là-dedans, et je redoute que les envoyés spéciaux et leurs confrères en poste soient d’ores et déjà inclus dans les plans d’action des stratèges de tous bords, de Rabat à Islamabad, voire plus loin encore.

Certes, le problème n’est pas nouveau. Il y a, entre la mort de Gilles Jacquier et la longue captivité de Jean-Paul Kaufmann et de ses confrères au Liban, des convergences significatives. Simplement, ce qui était encore du domaine de l’exception est en passe de devenir routine consentie. Le témoin pèse de plus en plus sur l’affaire en cours et sur ses ondes de choc lointaines. D’observateur, il devient un partenaire dont on usera comme d’un joker, froidement.

Le débat sur l’opportunité d’exposer ainsi des hommes et des femmes n’est pas près de se clore. La solution de ce dilemme obsédant à juste titre les rédactions passera sans doute par un volontariat (déjà existant bien sûr) remplaçant alors d’une façon quasi-juridique la désignation du voyageur pour la mission.  On pourra le regretter mais peut-on reprocher à des responsables scrutés de près par l’opinion, vite accusés, le cas échéant, de complicité de meurtre, de se couvrir quand, face à leurs gens en mission, se dresse un mur derrière lequel les snipers de toutes obédiences se sont embusqués?

Le prix à payer pour la liberté de la presse et de l’information sera de plus en plus lourd. Il faut le savoir, comme il convient également de faire le tri entre la réalité des choses et la désinformation qui  s’en empare de plus en plus ouvertement, ici comme ailleurs, pour les triturer et en faire une bouillie devant laquelle le citoyen s’interroge, quand il ne s’y englue pas.

Alain Dubos

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