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Le Rassemblement National a t-il tué le Front National ?

Les résultats des élections régionales sont une gifle pour le Rassemblement National. Mais d’une manière générale, c’est la classe politique qui est désavouée. Plus de deux tiers des inscrits ne se sont pas déplacés aux urnes. La faute au gouvernement ? À une absence de campagne ? À un manque d’organisation ? Quoi qu’il en soit, c’est un fiasco total. Deuxième surprise, c’est l’incapacité du RN à mobiliser son électorat. Pourtant, c’est un boulevard qui s’offrait au parti de Marine  Le Pen : des candidats d’ouverture, à l’instar de Thierry Mariani en PACA, une droite molle qui hésite à s’allier à LREM, une gauche divisée dans de nombreuses régions… bref Marine Le Pen ne pouvait espérer un tel alignement de planètes. Mais les bons sondages ont-ils endormi le RN ?  La stratégie de respectabilité ne montre t-elle pas ses limites ?

Remontons en arrière. Nous sommes le 6 décembre 2015, le soir du premier tour des élections régionales. Marine Le Pen et Marion Maréchal, respectivement candidates dans les Hauts-de-France et en PACA, arrivent en tête avec plus de 40% des voix. Un espoir pour le Front National qui espère remporter ces deux régions. Le parti est en tête dans 6 régions. C’est historique. Depuis l’excellente campagne présidentielle de 2012, le Front National ne cesse de progresser. Il enregistre, en 2014, un score historique aux européennes et remporte des villes aux municipales. Malgré ces bons scores au premier tour, le FN ne parvient pas à remporter une région. Les pseudos démocrates s’organisent en front républicain ou plutôt en front des lâches. Cela fonctionne à merveille. Ouf, le camp du bien a réussi à conserver ses postes.

Comment expliquer cette déroute ? Oui, osons le mot. C’est une déroute pour le Rassemblement National. Ce n’est pas la présidentielle de 2017 qui est à l’origine de ce recul. Marine Le Pen s’est remise de son débat raté. Après tout, la vie politique est faite de bons et de mauvais moments. En écrivant ce texte, c’est Jacques Chirac qui me vient à l’esprit. Il a raté plus d’un débat avant d’être élu au poste suprême en 1995. Ce qui est reproché à Marine Lepen, c’est une « chiraquisation » du parti dans le discours, dans sa banalisation et sa volonté d’être respectable à tout prix.

Le Rassemblement National paye sa stratégie amorcée depuis le congrès de Lille en mars 2018. Le changement de nom n’est pas qu’une symbolique. Le discours des cadres du parti est moins radical : on ne parle plus vraiment d’identité, on ne parle plus d’islamisation, on ne parle plus de Frexit et la sortie de l’euro est effacée d’un brutal revers de la main. Marine Le Pen ose dire que l’islam est compatible avec la république. Trois années de banalisation, de discours lisses. Au final, Marine Le Pen a difficilement mobilisée son électorat. 70 %  de ses électeurs ne se sont pas déplacés aux urnes. Cette quête de respectabilité s’est retournée contre le parti.

La ligne du parti n’est pas le seul facteur expliquant cette défaite. Afin de poser le bon diagnostic, il apparaît indispensable d’évoquer les problèmes internes. Le Rassemblement National a un gros problème : il absorbe, mais ne noue pas de grandes alliances. Il absorbe d’anciens LR, d’anciens DLF et même des insoumis, le plus emblématique étant Andrea Kotarac. Il fait le pari de placer dans certaines régions des candidats « d’ouverture ». L’objectif est de récupérer des voix en dehors du RN.

Au soir du premier tour, ce choix du RN ne porte pas ses fruits : Andrea Kotarac fait environ 13 % en Auvergne-Rhône-Alpes, de même pour Hervé Juvin. Jean-Paul Garraud, futur Garde des Sceaux en cas de victoire de Marine Lepen en 2022, atteint les 23 % en Occitanie. C’est un score honorable mais en baisse par rapport à 2015. Le seul candidat qui s’en sort relativement bien parmi ces nouvelles personnalités incarnant l’ouverture, c’est Thierry Mariani qui arrive en tête avec plus de 36 % des voix. Une région difficilement gagnable si le camp du bien se rassemble à nouveau derrière le président sortant Renaud Muselier. Tout est possible.

Le RN a fait un autre pari risqué. Celui de faire confiance à de nouvelles figures montantes du parti. Après tout, on ne peut pas reprocher à Marine Le Pen de mettre en avant des personnalités incarnant un relatif renouvellement. À l’image d’un Sébastien Chenu pour les Hauts-de-France ou d’une Edwige Diaz en Nouvelle-Aquitaine, le RN mise sur des cadres modérés. Toujours dans cette quête acharnée de respectabilité, Chenu et Diaz se sont appropriés avec talent le nouveau langage FN 2.0 post 2018 et se fondent formidablement dans le paysage politique. Ils sont bons. Mais ils ne se démarquent pas des autres partis et ne font pas l’actualité. Le soir du premier tour, les résultats tombent. C’est la douche froide. Dans les Hauts-de-France, Chenu obtient 24,5 % des voix. 15 points de moins qu’en 2015, dans une région d’habitude acquise au RN. Endormi par des sondages flatteurs, Sébastien Chenu s’est contenté du minimum pour la campagne. En Nouvelle Aquitaine, Edwige Diaz ne fait pas mieux que Jacques Colombier, qui avait obtenu près de  24 % des voix. Avec 17,5 % des voix, cette stratégie est une fois de plus un échec.

Près de 80 % des élus régionaux n’ont pas été reconduits. Ce chiffre démontre l’incapacité du RN à garder la main sur des cadres locaux, indispensables à l’ancrage territorial. Durant la mandature 2015-2021, le RN a connu de multiples départs au sein de la plupart de ces groupes régionaux. Des groupes dissidents se sont constitués à cause du départ de Florian Philippot. En Nouvelle-Aquitaine, 9 élus RN ont quitté le navire, progressivement, pour former un groupe DINA à la région. Le mouvement des Droites Indépendantes et Nationales entend récupérer les déçus de Marine Lepen en Nouvelle Aquitaine et au-delà et milite pour une candidature d’Éric Zemmour en 2022. Partout en France, un certain malaise se fait sentir dans les fédérations. Quelles seront les réactions de ces cadres locaux si Éric Zemmour se présente en septembre prochain ? Le parti de Marine Le Pen va devoir tout faire pour contenir la possible hémorragie…

Ces résultats décevants pour le RN présagent-ils d’une mauvaise dynamique pour la présidentielle de l’an prochain ? N’oublions pas que l’élection présidentielle, c’est tout à fait autre chose. C’est un moment de la vie politique particulier, un autre enjeu, une autre ambiance et une autre dynamique. Bref, le Rassemblement National a toujours sa carte à jouer. Même si il doit revoir ses ambitions pour les régionales, son appétit pour le poste suprême est intacte. Marine Le Pen, créditée dans les sondages de 25 à 30 %, est plus que jamais la mieux placée dans les sondages au sein du camp national. L’enjeu pour Marine Le Pen est de s’assurer que son électorat se mobilisera lors du premier tour de la présidentielle. Comme nous l’avons vu le soir des régionales, une large majorité des électeurs du RN ne se sont pas déplacés aux urnes. Le danger pour le parti souverainiste est que ce phénomène se réitère en avril 2022.

Marine Le Pen ne doit pas oublier sa vieille base militante.  Pour gagner l’an prochain, le RN ne peut se passer de ces millions de voix. Mais à force de pousser au maximum cette stratégie de banalisation, le risque est de perdre une partie de ces militants historiques. En 2017, la place au second tour s’est jouée à quelques centaines de milliers de voix… Surtout, les sondages donnaient Marine Le Pen proche des 30 %. Mais le soir du premier tour, elle se qualifie avec 21,3 %. Une fois de plus, les électeurs ont fait plus ou moins mentir les pronostics. Soyons prudents, le duel que les sondeurs vendent aux français depuis des mois est un leurre pour éviter le réel débat de fond nécessaire. Le Pen et Macron ne sont pas assurés d’être au second tour.  Marine Le Pen n’a pas tué le Front National. Elle a empoisonné le Front National. Elle a injecté un virus de « chiraquisation ». Alors quel remède ? Nouer des alliances, revenir aux fondamentaux et de pas hésiter à cliver. À suivre…

Mathieu Leroy