Le Retraité (épisode 6)

Publié le 11 août 2019 - par - 527 vues
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Pour ce mois d’août, Riposte Laïque vous propose un roman inédit de Marcus Graven: Le Retraité.
Vern Faulques occupe ses premières semaines de retraité à revisiter les dossiers dont il a été responsable à l’Institut français des études comportementales (Ifec), un institut qui a contribué à créer le désastre actuel et la mise à mort possible du pays dans les mois qui viennent.

Dans la chambre d’hôtel, je lus mon dossier. C’était succinct et efficace.
Mon enfance à Saint-Jost après la mort de mes parents dans un accident ferroviaire. Mon grand-père, poilu de la Première Guerre mondiale blessé au Chemin des Dames et finalement décédé dans son lit. L’amant de ma grand-mère, Giuseppe, avec lequel mon grand-père accepta un ménage à trois. Ma grand-mère qui vécut seule après le décès de Giuseppe et de mon grand-père à quelques mois d’intervalle.
Une photo de mon père sur une moto. Je connaissais ce cliché. Je trouvais que ce père dont je n’avais aucun souvenir ressemblait à George Orwell.
Mes études.
Le tableau que j’avais choisi comme couverture de 0° Équateur dans une exposition. Le peintre d’origine roumaine m’avait envoyé l’Ektachrome. Je ne m’en étais jamais servi. Du roman ne demeurerait sans doute que l’image d’une œuvre qui ne l’illustrerait jamais : Chevalier. Sur une bête difforme, un homme mêmement difforme en habit d’Arlequin.

Il y avait plusieurs feuilles blanches.
Rhuys attendait que je lui confie un ou deux secrets qui ne devaient pas réellement en être pour l’Ifec. Mais en acceptant de les écrire, je verrouillerais mon engagement auprès de lui.
Quel démon pouvais-je sortir de mon passé ?
Un stylo à la main, je cherchai. Impossible d’inventer une situation. Des souvenirs d’enfance n’émergeait rien de spécial.
La mise à mort de la vieille femme remonta à la surface comme un papier qui traîne entre deux eaux. Je travaillais chaque été dans la maison de retraite du village. Les religieuses qui géraient l’hospice accueillaient les vieux de la campagne environnante. Je découvris qu’une partie d’entre eux étaient de l’Assistance Publique. Ils n’avaient aucune idée de qui étaient leurs parents. Certains se rappelaient le prénom d’une mère ou d’un père. Les femmes étaient les plus nombreuses. Beaucoup avaient été battues par leurs maris ou les fermiers pour qui elles avaient travaillé depuis leur enfance sans autre rémunération qu’un peu de nourriture et une couche dans le grenier ou l’étable. L’une d’elles me murmurait : « Cache-toi ! Cache-toi ! Il va bientôt rentrer et nous battre. »
Je préparais parfois les médicaments. Pour l’une des vieillardes, un soir, en comptant les gouttes de somnifère, j’avais multiplié leur nombre par dix. Pour voir.
La vieille femme resta au lit plusieurs jours. Quand elle se recommença à marcher, elle tanguait dans les couloirs de l’hospice comme un marin amateur dans un coup de vent. La nuit suivante, elle tomba de son lit. Les barrières de protection n’avaient pas été dressées. Le centre hospitalier diagnostiqua plusieurs fractures et la renvoya à Saint-Jost en disant qu’il n’y avait plus rien à faire.
Quand elle ne gémissait pas, elle hurlait. Les autres pensionnaires se cloitraient dans leur chambre.
Une des religieuses, sœur Béatrice, me demanda de l’accompagner au chevet de la vieille dame. Je tins un de ses bras maigres, sœur Béatrice lui fit une piqûre et la femme se tut.
« Tu te souviendras de ça », me souffla la religieuse d’une voix craquelée par l’émotion. Et m’ignorant, elle s’agenouilla près du lit et commença à prier.

J’écrivis cette petite histoire. Était-ce suffisant ?

Les images de la chambre d’Orléans interféraient avec celle de Paris. La même impression de ne pas être vraiment là, de me diluer dans la lumière électrique de la pièce, de subir un décalage horaire né d’un voyage dont je n’avais aucun souvenir.

Ensuite, l’Ifec avait rempli ma vie. Je n’avais jamais ressenti le besoin de stocker des tableaux, des photographies, des meubles, des babioles pour matérialiser mon existence. Pas de femme, pas d’enfant, pas d’amis. Le vide.
Et durant toute ma carrière, j’étais heureux dans ce vide vécu comme une absence totale de gravité.

Chapitre six

En m’éveillant, je ne me suis pas souvenu où j’étais ni qui j’étais. Il me fallut plusieurs secondes pour rappeler ce que je faisais dans cette chambre de la banlieue orléanaise.

J’avais les paupières lourdes d’une poule défraîchie songeant à sa virginité perdue depuis des siècles.
La chambre devait être libérée avant dix heures.
À 8 heures, j’étais dans le restaurant de l’hôtel devant un café noir très imparfait, un jus d’orange et un croissant. La fille qui assurait le service avait le regard effondré de ceux qui devinent que des centaines de journées toutes identiques les attendent de saison en saison.
Sur un téléviseur fixé au mur de la salle à manger, une chaîne d’actualités en continu diffusait un reportage sur un camion qui avait foncé dans la foule à Helsinki ou Madrid ou Berlin ou Rome ou Stockholm. Je ne sais plus. C’était toujours les mêmes images. Peu importait la ville. Les Européens s’habituaient à servir de quilles à des conducteurs musulmans et sortaient aussitôt le kit post-attentat : petits cœurs avec « Je suis Paris » ou Londres ou Bruxelles, des bougies, des peluches, sur fond d’une chanson de Lennon ou de Jackson. Imagine ou We are the world.
Personne ne regardait le reportage siglé « direct ».

Je quittai le restaurant en souriant à la serveuse qui ne me vit pas. J’aurais pu lui murmurer qu’elle était jolie face à ce téléviseur qui délivrait les dernières images du champ de bataille européen. Elle ne m’aurait pas cru.

En milieu de matinée, je traversais le paysage étiré de la Beauce. Des lignes droites, des radars, des camions que le 80 km/h m’interdisait de dépasser, des éoliennes griffant mollement le ciel, des villages réduits à quelques maisons fatiguées disposées de chaque côté de la route nationale, des ronds-points et encore des ronds-points, quelques tracteurs, une biche égarée au milieu des éteules d’un champ de blé. Un paysage plat à vomir d’ennui. Comment pouvait-on vivre ici sans penser à fuir ou à mettre fin à ses jours ?
Je fis un plein de gazole à Châteaudun. Autoroute.
Après la barrière de péage de La Gravelle, je m’arrêtai sur une aire de repos. Sur le parking de plusieurs centaines de places, seulement deux véhicules. Une fourgonnette dans laquelle un homme téléphonait, et une Citroën. Provenant du bâtiment gris bunker des toilettes, j’entendis le bruit d’une chasse d’eau et un court instant après, une femme en sortit. Elle sursauta en me voyant, regarda autour d’elle, le visage effrayé, et se dirigea d’un pas rapide vers la Citroën. Sans doute imaginait-elle dans cet endroit presque désert un vol, un viol, des coups de couteaux. Il y en avait tous les jours dans les journaux. Rarement les noms des agresseurs n’apparaissaient. Après des agressions sexuelles massives dans les villes d’Europe, une multitude de meurtres au couteau dans les bus et les trains, sur les parkings, les trottoirs, les quais de métro, les journalistes, par crainte de « stigmatiser », avaient décidé de ne parler que de déséquilibrés anonymes.
La conductrice de la Citroën démarra sans avoir attaché sa ceinture de sécurité.
Le bâtiment des toilettes était mal entretenu, portes des WC dépouillées de leur verrou, miroirs au-dessus des lavabos brisés, tags dégueulassant les murs.

Bien des années plus tôt, j’avais emprunté cette route. La RN 12. Clément Boutros conduisait une R16 blanche de l’Ifec. À l’époque, pas de radars, pas de terre-pleins dévorés par les ronces et les mauvaises herbes, pas de zones industrielles avec toujours les mêmes enseignes, mais certainement ce viaduc à Saint-Brieuc, cet autre à Morlaix.

(à suivre)

Tous les êtres, les lieux et les choses apparaissant dans ce roman, y compris les réels, sont purement imaginaires.

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