Le rugby, prochaine cible du communautarisme à base religieuse?

Il fallait bien que ça arrive un jour, qu’après le foot, l’athlétisme et autres sports majeurs, le rugby soit à son tour plongé dans la tourmente multi-culturelle. En bon petit relais des prurits communautaristes, Monsieur Mourad Boudjellal, Président du Racing Club de Toulon, pose son diagnostic sur un monde encore épargné par l’absolue nécessité du brassage ethnique.

Ses mots sont sans ambiguïté. Ce sport, qui puise depuis toujours son énergie et sa fierté dans les profondeurs ouvrières des pays où il règne (Irlande, Galles, Écosse…) ou dans un heureux mélange entre les mondes rural et universitaire (Angleterre, France, Argentine…), ce sport donc doit, sous peine d’être traîné devant le tribunal du racisme, se réformer d’urgence, et entrer ainsi dans la grande nébuleuse des civilisations passées au mixer comme on le fait d’une soupe de légumes.

«Le monde est en train de changer. Si le rugby veut se développer, il sera obligé de prendre en compte la nouvelle typologie de la France et celle-ci est black-blanc-beur… Oui, le rugby est à l’image de la France franchouillarde et conservatrice… » Tel est le discours du Président d’un très ancien et prestigieux club français.

Pour avoir ainsi mis les pieds dans le plat de cassoulet gaulois, Monsieur Boudjellal se voit contraint de s’expliquer devant les instances disciplinaires de la Fédération. Délicate mission, face aux gérants d’une maison justement soucieuse de ne pas se fondre dans la déliquescence ambiante.

Je rappelle à Monsieur Boudjellal qu’il arriva au XV de France d’être commandé par un Marocain du nom de Benazzi, lequel, s’il ne consommait pas d’alcool pour raison religieuse, porta le maillot bleu avec un panache et un esprit de sacrifice dignes de ses plus hardis devanciers, le tout sans peser de quelque façon que ce fût sur les coutumes et les rites d’un sport réputé bon vivant, buveur, déconneur et fort jaloux de ses marques de fabrique.

Je signale également à Monsieur Boudjellal que les équipes nationales de ces dernières années intègrent, dans une proportion qui me parait correspondre à celles du pays dont elles défendent le drapeau, des joueurs assez multicolores. Fofana, Trinh Duc, Nianga et d’autres, ce sont là des noms qui montrent bien les capacités d’intégration d’une geste par essence fraternelle et par tradition attachée avant toute autre considération à la gloire de son maillot. Je n’ai pas connaissance que ce dosage équilibré ait à ce jour entraîné les tragi-comédies que nous avons récemment connues avec les équipes de foot ou d’athlétisme. Et je m’en réjouis.

La démarche brutale de Monsieur Boudjellal est d’une transparence que seuls les naïfs prendront pour une saine et véritable colère. En vérité, le rugby entre aujourd’hui dans l’œil du cyclone. Parce qu’il véhicule encore, malgré l’argent qui en change peu à peu l’âme, des valeurs fortes, parce que sa base de recrutement se situe encore dans les campagnes et les bourgs où survit, intact, l’esprit qui fut celui de sa fondation, parce que de Cardiff à Toulouse en passant par Buenos Aires, Turin, Bucarest ou Erevan, des gens éprouvent pour lui l’attachement viscéral que les démolisseurs des nations nomment patriotisme, il doit être passé d’urgence à la moulinette trans-nationale, imprégné de règles morales nouvelles, en un mot soviétisé par les tenants de la fusion irréversible des cultures.

Monsieur Boudjellal, qui cacha longtemps son projet derrière une faconde néo-provençale de bon aloi, jette ainsi le masque. Ses pairs du foot ou de l’athlétisme ont admis que l’on prie Allah sur le drapeau français, que l’on interdise aux non-musulmans, largement majoritaires, de manger du cochon lors des rassemblements d’avant matchs internationaux, que l’on transforme les vestiaires en lieux de culte où se méditent les conversions. Il veut la même chose, notre Président-missionnaire, un formatage des cerveaux à l’identique, une inversion par tacite décret de la statistique ethnique, une soumission à l’ordre nouveau dont il se révèle aujourd’hui le porte-bannière en Ovalie. Impatient et péremptoire, il exige la mise au rancart immédiate des vieux cons attachés à leur clocher et à leurs cochonnailles, à leurs terrains boueux, à leurs troisièmes mi-temps rigolardes et passablement oenophiles. Place au patchwork qui fait les grandes équipes, cf. la pitoyable phalange de Raymond Domenech, black-blanc-beur, oui certes mais surtout débarrassée, pour sa plus grande gloire, de tout ce qui fait l’union autour d’un maillot.

Il y a déjà quelque temps, alors que l’équipe de France de rugby, en passe de battre pour la première fois les Anglais sur leur terrain, flanchait à quelques minutes de la fin, son capitaine lourdais Jean Prat rassembla les joueurs et leur lança cette phrase extraordinaire : « Ils vous emmerdent depuis mille ans, alors vous tiendrez bien dix minutes de plus! » Le rugby, pour moi, c’est ça. « La jolie guerre du temps de paix », disait Denis Lalanne, écrivain et journaliste. Et je pense aussi à l’Irlandais Kennedy qui joua contre nous dans un cloaque, avec une fracture du péroné, à l’époque où l’on ne remplaçait pas comme aujourd’hui les joueurs. Et à mille autres gestes prodigieux de gens indifférents à leur propre sort.  Le rugby, c’est quelque part Verdun. Monsieur Boudjellal met-il comme préalable à son désir de mixité la nécessité pour les futurs joueurs de se savoir représentants d’une nation rassemblée derrière un drapeau, ne fut-ce que sur du gazon? Ca, c’est une bonne question, à laquelle footeux et athlètes pour ne citer qu’eux, ont déjà répondu, sans détour.

En attendant cette embellie, veut-on voir, comme une sorte de négatif de quelques exploits gravés dans les mémoires, éclore des équipes semblables à celle qui se (et nous) déshonora en Afrique du Sud? Veut-on entendre s’exprimer, insolentes et stupides, des divas plus soucieuses de leur compte en banque et de leur voyage vers Dieu que de l’intérêt commun?  Veut-on que se politise et pire, se communautarise, un sport jusqu’ici épargné par la gangrène des opinions personnelles, des engagements soi-disant citoyens et des empoignades à connotation religieuse? Veut-on la fin de ce qui est encore le plus bel effort au bout de soi-même et pour les autres qui se puisse voir sur une pelouse (la finale de 2011, ça avait de la gueule, tout de même)? Veut-on vraiment tout cela? Alors, si oui, donnons à Monsieur Boudjellal les moyens de sa politique et hissons-le à la tête de la Fédération. Ca ira plus vite.

Pour l’instant et tant que c’est encore possible, tant que le rugby demeure ce sport admirable et enthousiasmant où l’on chante à pleins poumons l’hymne de son pays avant de tomber en fin de match, toute férocité éteinte, dans les bras de ses adversaires,  j’écris, sur la petite main jaune qui  parait-il arrête la bêtise, « Mourad, touche pas à mon rugby! ».

Alain Dubos

 

 

 

 

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