Le sénateur R-UMP Pierre Frogier explique ses concessions illimitées aux indépendantistes kanaks

Dans une interview sur RRB (Radio Rythme Bleu) radio très proche du R-UMP dont il est le patron, le sénateur Pierre Frogier est venu expliquer ses motivations après la parution d’une brochure intitulée : « Notre Calédonie, Terre de partage, Terre de France »[1] dont il serait l’auteur.

Pourquoi cet ouvrage ? Pour laisser des écrits, une référence, dit-il.

Son opuscule de 31 pages – si on accepte d’appeler page, une centaine de mots perdus sur une feuille – montre surtout le peu de vision politique d’un homme qui a l’origine de l’éclatement de la famille loyaliste.

Des accords qui n’ont rien réglé

Il reconnaît que les accords de Matignon-Oudinot (1988), puis de Nouméa (1998) comportent quelques faiblesses, en particuliers celle de ne rien régler. Ce qui, pour des accords magnifiés respectivement depuis vingt-cinq ans et quinze ans par leurs signataires, et dont le préambule « bourrage de crâne » a été imposé à l’affichage dans toutes les classes de Nouvelle-Calédonie, semble incongru. Mais Pierre Frogier n’est pas à une contradiction près.

On peut bien sûr, ergote le sénateur, en faire une lecture littérale, à la virgule près, mais il faut plutôt tenir compte des réalités.

Léger problème : s’il y a bien un parti et un individu qui tiennent peu compte de la réalité, ce sont le R-UMP et son patron. La Province Sud dont ils tiennent les rênes n’a jamais été aussi endettée, soumise au pillage, vulnérable, sale.

Pierre Frogier aimerait convaincre les Calédoniens et surtout se convaincre que le lever du drapeau de Kanaky à côté du drapeau tricolore à la mi-juillet 2010 a été un geste dans la continuité de la poignée de mains Lafleur-Tjibaou. Il explique pesamment que jusque-là il était pour un référendum purgeant l’idée d’indépendance, mais qu’en juillet 2010, les choses ont changé. Car, avec sa proposition de faire du drapeau kanak l’emblème identitaire de la Nouvelle-Calédonie, trois comités ont été mis en place : un chargé de dresser le bilan de l’Accord, un autre de réfléchir à une stratégie minière et métallurgique et un troisième d’établir les différents scenarii institutionnels possibles pour l’avenir.

Ces outils censés permettre de discuter de l’avenir devaient amener, pour le sénateur Frogier, à une réflexion sereine sur l’après 2014 avec un FLNKS devenu, toujours selon lui, autonomiste et plus du tout indépendantiste.

A voir les actions du collectif Kanaky 2014[2] et à écouter les propos de Louis Kotra Urégei, on peut douter des certitudes sereines de M. Frogier. Contrairement à ce qu’il prétend, les Kanaks du FLNKS se battent pour une indépendance mono-ethnique. Le reste n’est qu’enfumage.

Un geste sans retour

Bien sûr, est-il obligé de constater, son geste n’a pas eu de retour. Il regrette au passage le décès de Charles Pidjot, dirigeant de l’UC (Union Calédonienne, principale composante de la nébuleuse FLNKS) qu’il a longtemps fait rémunérer grassement par la Province Sud et avec qui il pouvait discuter. De quoi ?  D’une indépendance-association morte avant de naître ?

Mais M. Frogier en grand écrivain à l’art de choisir l’exemple pour prouver le bien-fondé de sa décision. Il engage les Calédoniens à se rendre à Bélep, chapelet d’îles perdues au nord de la Calédonie, pour constater que les deux drapeaux flottent au-dessus de la mairie. Sauf que personne – même les gendarmes – ne veut plus depuis longtemps aller à Bélep tant l’accueil des habitants y est sympathique.

Un homme déconnecté de la réalité

En écrivant son fascicule, le dirigeant du R-UMP a découvert que 50% de la population de la Nouvelle-Calédonie avait moins de trente ans et donc, n’avait pas vécu les « Evénements[3] ». Pour lui, ces jeunes pensent que la majorité impose ses choix à la minorité alors qu’en Nouvelle-Calédonie, écrit-il, « le principe majoritaire ne pouvait pas s’appliquer ».

Tenir de tels propos démontre d’une part que Pierre Frogier n’est pas connecté avec le monde d’aujourd’hui – vieux dans une société jeune, il lui faut écrire péniblement quelques feuillets pour saisir que la population calédonienne a une pyramide des âges de pays du tiers-monde –, d’autre part que si la jeunesse n’a aucune idée de ce qui s’est passé entre 1984 et 1988, c’est parce que lui et son parti n’ont rien fait pour entretenir le souvenir de cette époque. Combien de gerbes a-t-il déposé, par exemple, au pied du monument dédié à Yves Tual[4], jeune Calédonien assassiné par l’ultraviolent kanakyste Eloi Machoro en janvier 1985 ?

Ce qu’oublie facilement M. Frogier, c’est que son parti récrit l’histoire depuis des années, notamment par la plume de Pierre Maresca (présent dans le studio de RRB), conseillé de Pierre Frogier, qui valorise dans ses textes la poignée de mains qui a scellé le sort de milliers de Calédoniens opposés à l’indépendance et passe quasiment sous silence, la résistance du Front Calédonien et de groupes de citoyens faisant face avec les moyens du bord aux forcenés de l’indépendance kanake.

Pierre Frogier se plaint que les mentalités n’ont pas évolué. En cela, il se trompe une fois encore. Le mot de « mentalité » convient à des faits de société (comme le mariage homosexuel), mais dans le combat contre les indépendantistes, il s’agit d’idéal.

Il y a d’un côté ceux qui croient à l’égalité, à la liberté, à la fraternité et de l’autre, les partisans d’un kanakysme fascisant et raciste.

Le président du R-UMP, toujours bloqué sur les critiques du lever du drapeau kanak, geint qu’il n’a pas été soutenu par les médias qui auraient dû valoriser son geste de générosité, son acte fondateur pour l’avenir, et non entretenir la polémique. Pendant des décennies, le RPCR devenu R-UMP a contrôlé les médias en Nouvelle-Calédonie. Ce qui est moins le cas ces dernières années grâce notamment à Internet. On comprend qu’il regrette ces temps bénis.

Pour faire comme Lafleur

Soudain, au détour de la conversation, le sénateur laisse entrevoir sa motivation profonde. Il a voulu faire comme Jacques. « D’une manière solitaire. » Parce que comme Jacques, prétend-il, il est dans l’action et non dans l’explication.

Et d’exposer que le 26 juin 1988, Jacques Lafleur n’a pas demandé leur avis aux Calédoniens pour serrer la main de Tjibaou et signer les accords de Matignon-Oudinot.

Il rappelle qu’à la consultation qui avait suivi 63% des Nouméens et 60% des futurs habitants de la Province Sud avaient dit « non » aux accords. « Je sais que si j’avais demandé l’avis des Calédoniens sur les deux drapeaux, le résultat aurait été le même. Mais qui a profité des accords ? », questionne-t-il. Il évite soigneusement de répondre. Parce que les Calédoniens savent très bien à qui a profité le crime : aux Provinces Nord et Iles, les provinces indépendantistes. Qui en a pris plein la figure depuis ? La Province Sud qui s’est considérablement appauvrie et dont les habitants ont vu leur quotidien se dégrader à toute allure.

L’auteur de « Notre Calédonie, Terre de partage, Terre de France » explique l’éclatement du camp anti-indépendantiste par le fait qu’une fois les accords signés, les deux camps fédérés respectivement autour du RPCR et du FLNKS, se sont fragmentés à cause de la paix retrouvée.

Pas tout à fait exact. Si le camp loyaliste est si atomisé aujourd’hui c’est parce que Jacques Lafleur était un autocrate. Il comprimait les égos de ses petits lieutenants. Lafleur disparu du paysage politique, chacun a donné libre cours à sa suffisance : MM. Frogier, Martin, Gomès, Loueckhote, Yanno ont joué dans le même bac à sable, tantôt alliés, tantôt se refilant des coups de pied. Et, en 2013, animées par des haines recuites, les bagarres de cour de récréation continuent mettant chaque jour un peu plus en danger l’avenir de la Nouvelle-Calédonie dans la France et ouvrant la porte à la misère d’une indépendance racialiste.

Pierre Frogier qui a fui de l’Assemblée Nationale pour le Sénat afin de ne pas avoir à affronter ses électeurs prêts à lui faire payer le lever du drapeau kanak lors des élections législatives de juin 2012, tente dans ce plaidoyer pro domo qu’est son minuscule livre de justifier sa politique de concessions illimitées aux indépendantistes sans que ceux-ci, en retour, ne modifient d’un iota leur discours sur l’accession à l’indépendance kanake socialiste.

Il ne convainc pas grand monde.

Marcus Graven

 


 

[3] Les Evénement (1984-1988), période de guerre civile où les Calédoniens affrontèrent les indépendantistes pour éviter le naufrage de leur île. Ces combats firent plus de 60 morts.

[4] Le 11 janvier 1985, le jeune Yves Tual (17 ans) est tué par des militants indépendantistes conduits par Eloi Machoro, sur la propriété de ses parents près de la ville martyre de Thio où pendant des semaines la population subit la violence des Kanakystes (pillages, viols, menaces de mort…). Cet assassinat entraîne une nuit d’émeute anti-indépendantiste à Nouméa. Les commerces de personnalités indépendantistes sont pris d’assauts, incendiés ou pillés. Les manifestants loyalistes convergent vers le Haut-commissariat. Bilan : 48 blessés et 51 interpellations. Le 12 janvier, Eloi Machoro est enfin abattu par le GIGN.

 

image_pdf
0
0