Le seul qui s’amuse pour de bon, c’est Houellebecq !

Publié le 7 janvier 2015 - par
Share

HouellebecqsoumissionSi la basse-cour médiatique, ce foutoir où l’ignorance des choses le dispute, gueulante, péremptoire, ivre d’elle-même, à la prétention de les expliquer, si donc cet espace boueux où piétinent coqs et poules, chapons et paons, l’un sur le dos de l’autre et la pile de tous accumulée ne cessant de croître, se meublait de quelque mémoire applicable à l’équation Houellebecq, deux noms lui viendraient à l’esprit. Ce mot étant pris dans son sens strictement virtuel, sa matérialité étant ici un fantasme de témoin accablé.

Les noms ? Pierre Drieu la Rochelle et Louis-Ferdinand Céline.

Qu’ai-je écrit là ! À l’abri d’une épaisse cuirasse fondue dans le métal des tracto-pelles curant les marécages envasés, je m’explique. En deux mots, Michel Houellebecq est à mes yeux non pas l’héritier de ces génies égarés dans la vaste nuit des barbaries, mais comme eux, un cynique dont la vision va bien au-delà des grilles du poulailler derrière lesquelles on aimerait tant l’enfermer à son tour. « Petits, petits, petits« , chantonnait ma grand-mère en jetant du grain à sa volaille. « Gentil Mimi, gentil poulet, petit, petit », ah, si le bougre voulait bien se laisser nourrir ainsi, caquetant en harmonie avec la confrérie, humblement penché vers la terre et remerciant pour l’aumône d’un petit coup de croupion, comme le monde serait plus simple.

Mais voilà. C’est qu’il a des visions, le déplumé. Comme en avaient les anars de droite de son calibre, les Audiard, Blier, Dard, Perret, Boudard, Blondin, entre autres ricanants désespérés de devoir subir, et le faisant savoir. Il y a trente ans, ça passait, dans une France encore bon enfant, revenue cabossée de pas mal de choses et se foutant d’elle-même avec le talent de ces uniques. En 2015, c’est différent. La guillotine médiatique se proclame humour choisi, l’argent venu d’ailleurs se statufie talent, l’esprit se coule dans le cerveau des autres pourvu qu’il épargne le très aristocratique sacré des egos au pouvoir. La catastrophe est nationale, costumes de foire, décors d’empoigne.

Parce qu’il annonce, à sa manière de peine-à-jouir toussant sa nicotine, un désastre ressemblant fort à celui que connurent mes parents quand le brouillard de la désinformation se leva sur l’Allemagne nazie, Houellebecq est mis, à peine son livre en place sur les gondoles, au ban de la non-société oestrogénée qui vit en vérité de lui. La meute est à ses basques. Et pourtant.

Et pourtant, dans un style, une forme et un ton évidemment différents, il n’en prédit pas davantage que Le voyage au bout de la nuit, ou que Gilles. J’ajoute à ces deux-là La grande illusion, de Renoir, qui décrit avec une précision d’horloger suisse ce que sera la débâcle de 1940, et la fin de la France. Ces oeuvres sont nées avant la guerre, en des temps incertains où comme de nos jours, vivre importait plus que penser. Ce que le second conflit mondial fit de ces oracles est une autre histoire, et là est le drame, pour nous aujourd’hui. Sans autre culture que leur reflet dans la glace, sans autre mémoire que celle de leur compte en banque, sans autre souci que l’amalgame, l’approximation, le négationnisme et la malhonnêteté intellectuelle susceptibles de les protéger encore quelque temps, les grandes gueules de tout poil qui mènent le peuple français à sa ruine se garderont bien de ces références pourtant limpides. Renoir est au musée, Drieu au purgatoire et Céline en enfer. Effaré, le peuple espère quant à lui qu’on le tirera bientôt de son somnolent cauchemar. Il risque d’attendre encore.

Ainsi Houellebecq va-t-il devoir affronter une houle semée de grains et de bourrasques. Regardant les photos peu gratifiantes que l’on montre complaisamment de lui ces jours-ci, parce que la médiocrité des uns ne peut se goberger que de l’abaissement des autres, je me dis que physiquement, il n’est pas sans ressembler au caporal Destouches relisant « Casse-pipe » dans sa maison de Meudon. Je me dis aussi que de la meute, des chasseurs, des flingues et de la curée, il n’a, ayant dit à sa façon sa vérité et jouant déjà les andouilles, strictement rien à foutre.

Ce en quoi il a parfaitement raison.

Alain Dubos

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.