Le soir du 10 mai 1981, j'étais un lambertiste sceptique…

Au soir du 10 mai 1981, j’étais bien sur content du résultat. J’avais en effet beaucoup dépensé d’énergie pour contribuer à ce que le pays en arrive là. Treize ans plus tôt, jour pour jour, on avait eu droit à un simulacre d’insurrection. C’e fut ce que l’on appellera « la nuit des barricades », nuit d’envois de » pavés sur la police et de grenades lacrymogène sur les « barricadiers ». Les barricades en questions exprimaient l’infantile prétention d’encercler le centre policier et judiciaire de l’appareil d’Etat.
Le gauchisme ne prétendait pas encore, avec Krivine et C° que le quartier latin était le « premier territoire socialiste libéré », ni que « le pouvoir avait tout perdu et qu’il ne lui restait plus que… le pouvoir », mais la ligne politique d’aventurisme infantile et verbeux était déjà là.
Le 10 mai 1981 ponctuait un cycle. De l’été 1977 jusqu’au second tour de l’élection présidentielle, comme tous mes camarades d’organisation, parce que nous prenions au sérieux ce que nous appelions le combat pour le « Front unique ouvrier », nous eûmes quotidiennement à faire front aux vociférations staliniennes. La direction du PCF s’était à l’époque mise à réclamer un gauchissement du programme commun, en termes de nombre de nationalisations. Il fallu beaucoup ramer pour combattre une tactique qui nous apparaissait comme de la division délibérée destinée à sauver la cinquième république en crise.
Le 10 mai 1981, je ne serai cependant pas de ces centaines de militants, membres de l’organisation dans laquelle je militais depuis 1965, qui, s’étant rendus au « local » parisien, pour connaître l’appréciation des résultats du second tour, par la « direction du Parti », défileront jusqu’à la place de la Bastille, drapeau de la Quatrième internationale en tête, alternant le chant de l’internationale et les slogans, en particulier le : « on a gagné ». On verra rapidement que l’on avait rien gagné, ou plutôt que ce que l’on gagnera n’avait que peu de rapports avec les aspirations sociales des millions de travailleurs, particulièrement ceux des usines sidérurgiques et des mines.
Pendant les mois précédant l’élection, le candidat Mitterrand avait sillonné la Lorraine charbonnière et le Nord Pas de Calais. Il avait dénoncé la politique d’adaptation au marché mondial, se traduisant au quotidien par une véritable bousille de la vieille infrastructure minière et industrielle. Dans tous ses meetings, l’aspirant Présidant répondra positivement à l’angoisse pour l’avenir de ces travailleurs et celui de leurs enfants. Il s’engagera : s’il fallait fermer un service, une usine, ou un puits de mine, préalablement à chaque suppression d’un emploi, un nouvel emploi sera crée, sur place… C’était l’époque pendant laquelle c’était devenu un dogme vénérable que dire « vivre et travailler au pays ».
Je sais qu’en disant cela, je m’expose aux foudres et aux reproches de ceux qui vont m’énumérer les changements sociétaux qualitatifs réalisés par le dix mai 1981.
Je pense, en l’occurrence, à la victoire du combat de Badinter, pour obtenir l’abolition de la peine de mort. Je pense aussi à ceux qui vont me dire, mais enfin Alain, il y a eut les 39 heures hebdomadaires, la retraite à soixante ans, les lois Auroux sur le « droit d’expression dans l’entreprise », la dépénalisation de l’homosexualité, les radios libres… les, quoi ?? Tout cela, je les entends me le dire : on le doit bien au 10 mai 1981.

Pierre Lambert, dirigeant historique de l’OCI, Parti des Travailleurs, devenu POI…

C’est vrai, mais il n’est pas du tout certain que ces changements là n’auraient pas été obtenus, sous la houlette d’un autre Président de la cinquième république que celui qui devint « tonton ». Et surtout, s’ils ont été accordés, certains de ces progrès, ce n’était qu’à titre provisoire, parce qu’en même temps, sous l’autorité du Président du Congrès d’Epinay et de la « rupture avec le capitalisme », se préparait déjà les nouvelles étapes de la « construction européenne » qui allait beaucoup balayer et tailler dans le standard de vie de la classe ouvrière, contre-réforme après contre-réforme, mesure après mesure…

On verra d’ailleurs que la liberté pour les radios libres allait donner le signal pour une totale démolition de ce qui restait de la vieille ORTF, lançant la course sans fin des intérêts privés obtenant de s’approprier un par un les médias télévisés et y fabriquant une nouvelle noblesse de cour, l’aristocratie du prompteur, sorte de femmes et d’hommes d’agitprop new look.
Je reviendrai sur les pseudos acquis sociaux sortis de la majorité du PS d’Epinay, le PS de la « rupture avec le capitalisme », unis au Parti de Staline-Thorez devenu le parti des dinosaures moscovites et de Georges Marchais avec son faire valoir officieux, El kabach.
Le 10 mai 1981, ma compagne mettra, elle aussi, dans l’urne, son bulletin Mitterrand. Elle me demandera pourquoi je n’explosais pas de joie et ne voulais pas rejoindre les copains se trouvant avec notre drapeau, place de la Bastille, tout près de la colonne centrale, aux pieds du podium où les chefs politiques de la nouvelle majorité allaient venir débiter leurs discours à l’eau de rose, variété « rupture responsable » avec le capitalisme.
La rupture responsable, des millions de salariés verrons quelques semaines plus tard quelle en était la consistance, quand il faudra qu’éclate des grèves, et mêmes des grèves d’occupation, comme à Ivry-Vitry, contre la diminution des salaires provoqués par la première mouture des 39 heures hebdomadaires.
Je lui répondrai que je me refusais à partager un enthousiasme trompeur, que le « front populaire » version PS d’Epinay n’était pas celui du printemps 36 et que Blum et Mitterrand étaient des personnalités très différentes, sinon opposées*1.
Mon explication lui parue un peu courte.
Je du lui expliquer quel homme était, pour moi, le vainqueur de cette élection. Membre du PCF depuis le début de l’automne de 1961, j’avais refusé de voter Mitterrand fin 1965, lorsque le PCF décidera qu’il ne présenterait pas de candidat contre le membre de la Convention des Institutions Républicaine (un petit groupe de parlementaires et de militants mendésistes, parfois passés par la SFIO et le PSU) prenant la posture» de seul et unique opposant crédible et fiable face au Général de Gaulle.
En 1965, le PCF restait, de loin, le premier parti politique de ce pays, en termes d’électorat structuré autour d’une organisation, disposant toujours du contrôle de l’appareil d’une centrale syndicale ouvrière de plus de trois millions de membres encartés.
Décider que le PCF allait jouer les bonnes volontés, pour faire la courte-échelle à « monsieur x », -comme le baptiseront en 1963 Gaston Deferre et l’équipe de « France observateur » – ne passait pas dans ce parti comme une lettre à la poste. Je fus de ceux qui avaient ce soutien « inconditionnel » arrêté au milieu de la gorge.
Au tout début de l’automne 61, ayant amené aux Jeunesses communistes tout mon cercle antifasciste adhérent au Front lycéen antifasciste, étant, comme cette trentaine de collégiens, venu à la vie politique organisée pour agir contre ce que nous considérions comme une guerre coloniale injustifiable en Algérie, je n’avais que mépris, pour ne pas dire plus, contre l’ancien ministre de l’intérieur. Alors me demander de voter et faire voter pour celui qui avait fait guillotiner Yvetot, un Français d’Algérie membre du PCA, un homme qui avait monté un attentat symbolique contre un pylône électrique, c’était au-dessus de mes forces,
Yvetot fut condamné à mort par un tribunal militaire et exécuté avec l’autorisation du ministre de l’intérieur, François Mitterrand. Voter pour l’ancienne « victime » de l’auto attentat de l’observatoire, c’était alors aussi au-dessus de ma capacité à prendre du recul pour entrer dans le domaine de la tactique et de la dialectique de la contradiction antagonique flanquée de ses contradictions secondaires, déclinée par la fluctuante et aléatoire contradiction principale qui, à mes yeux, autorisait touts les méandres obscurs et le remplacement du compromis par la compromission et l’embourbement.
Le 10 mai 1981 fut suivie par 1983 ; pas seulement 1983 du Plan Delors, mais 1983 de la première mesure contre les régimes de retraite, dont les nouvelles mesures prises ces derniers mois sont la suite.
En effet, malgré l’opposition des syndicats et celle de la masse des salariés concernés, au moyens de tractations de sous-main pour obtenir l’accord d’une fédération syndicale, malgré le vote interne des adhérents de cette fédération syndicale, Delors donna un accord en urgence à un dispositif qui commencera à démolir le régime professionnel de retraite des 160000 salariés des caisses de sécurité sociale du régime général.
Au lieu des trente années de travail prévues par le contrat collectif de travail, signé à l’embauche par chaque salarié avec son nouvel employeur, le bon gouvernement du bon Président Mitterrand, donnait carte blanche à l’homme des « grands équilibres », à l’architecte des paradigmes de cette union européennes qui appauvrira et continue d’appauvrir la majorité des salariés, pour imposer l’alignement sur le droit commun en matière de nombre d’annuité pour une retraite complète. Résultat : des milliers de retraitées et futures retraitées,- qui avaient arrêté pendant quelques années leur activité professionnelle pour s’occuper de leurs enfants, et l’avait reprises pour remplir les conditions d’annuité du contrat de travail-, se retrouveront avec des retraites amputées jusqu’à 30%.
Le gouvernement sorti du dix mai 1981, ce sera aussi la mesure « phare » de la retraite à soixante ans, et, son contraire en même temps : par la mise en route de la destruction des régimes particuliers, en leur qualité d’obstacles à l’unification de tous les régimes de retraites, en vue d’en réduire les effets en termes de montant des pensions.
Les années Mitterrand, souvenons-nous de la première partie de la décennie 80, ce sont aussi tous ces fréquents spots, à propos de la retraite incertaine à cause de la démographie future, ce seront des années de message incessants expliquant que le passé n’était plus possible, incitant, en matière de retraite, à l’effort individuel via la capitalisation.
Les années Mitterrand, ce seront donc celles préparant les coups de hache, décrétés plus tard par la Commission européenne, expérimentant le scénario dit des « trois piliers » sur les populations socialement sinistrées des trois ex républiques soviétiques de Lituanie, Estonie et Lettonie.
Pour moi, le dix mai 1981 c’est aussi cela…
Au mois de janvier 1981, lors d’un meeting militant de mon organisation, qui eut lieu dans la salle Zénith, trop petite pour contenir toute l’assistance, le leader de l’organisation nous expliquera : que « le comité central avait décidé que nous allions appeler, dés le 1er tour, au vote Mitterrand (…) que Mitterrand allait l’emporter (…). Que nous devions contribuer à une victoire qui serait une défaite pour Giscard, le représentant de la bourgeoisie. Que cette défaite de son représentant serait une défaite pour toute la bourgeoisie en tant que classe. Que ce serait une victoire de la lutte de classe et un pas en avant dans la voie de la révolution prolétarienne (…) mais, que nous ne prenons aucun engagement pour le « candidat Mitterrand » et pour ce que fera ce nouveau front populaire. Nous appuierions chaque mesure positive. Nous allions combattre contre toute mesure exprimant les intérêts bourgeois ».
Les mineurs, les sidérurgistes, les retraités et futurs retraités des caisses de sécurité sociale et d’allocation familiales, tous et chacun, ont pu se rendre compte de ce que signifiait pour eux la politique du candidat Mitterrand ainsi que le contrepoids exercé au moyen de la « lutte de classe indépendante », par ceux qui ne « prenaient aucun engagement pour ce que fera le candidat François Mitterrand quand il sera Président ».
En tant qu’enfant de Juifs déportés, l’après dix mai 1981, ce sera bien évidemment l’amertume et l’étonnement, devant l’hypocrisie et le double langage, devant ce qu’avec bien d’autres je ressentirai comme une indécence florentine, comme un de ces signes de cette corruption morale*2 que produit le pouvoir, vous savez, cette amitié indéfectible, ces repas avec l’homme pivot de la grande rafle des 16 et 17 juillet 1942, qui emportera à Auschwitz les parents de mon père et ma tante Sulamita.
En 1988, je n’irai mettre aucun bulletin au second tour de l’élection présidentielle.
Alain Rubin
(1) Qualifié par le programme de la Quatrième internationale de « dernière forme politique avant le fascisme », le gouvernement du Front populaire de 1936, dirigé par Léon Blum, convoquera en urgence l’assemblée nationale pour qu’elle mette dans la loi les résultats des négociations dite de Matignon, provoquées par les grandes grèves de masse et d’occupation des entreprises des mois de mai-juin 1936. Les lois de juillet 36 et les décrets d’applications de mars 1937 forment toujours le socle et le substrat du droit du travail dans ce pays.
(2)  le Juif Bolchevik Joffé, marxiste partisan de Trotski, lui écrira, pour dénoncer le despotisme stalinien, pour stigmatiser les mœurs de satrapes de son chef et de ses lieutenants. Dans cette lettre Joffé expliquera pourquoi il se suicidait : parce qu’il n’avait plus d’autre moyen pour protester contre Staline et la bureaucratie qui dévorait la révolution, en érigeant devant la perspective socialiste internationale un obstacle nouveau, beaucoup plus puissant et redoutable que les précédents, un obstacle comme on n’aurait pu jusqu’alors l’imaginer. Joffé résumera en ces termes Staline et les siens : « le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument ».
François Mitterrand, pendant presque deux décennies, avait pris la posture du ferme défenseur de la démocratie politique. Son livre paradigmatique, son ouvrage programmatique, « le coup d’Etat permanent », dénonçait le néo monarchisme de la cinquième république. Parvenu au fait de la monarchie ambulante instaurée par le général de Gaulle, le florentin, « tonton » pour son fan club, s’y coula à la perfection, sans manifester la moindre embarras. Sur son dos, la cinquième république ne faisait aucun faux pli.
Le pouvoir corrompt et la flatterie, le fonctionnement courtisan, le régime de cliques et coteries, transformeront profondément l’appareil politique qui, au congrès d’Epinay, avait voulu faire croire qu’il allait être l’outil d’une paisible transformation sociale au bénéfice du plus grand nombre.

image_pdfimage_print