Le souffle du Mistral, d’André Victor : quand les trains arrivaient à l’heure

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, celui où le chemin de fer témoignait de la France telle qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Une grande entreprise publique conçue pour notre bien commun, équipée par nos industries nationales, était alors servie par un personnel exemplaire entretenant légitimement son esprit de corps professionnel.

Notre SNCF d’alors ne dispersait pas ses moyens en communication publicitaire ou opportuniste, puisque la grande qualité de son service envers les usagers entretenait une relation de confiance. En ce temps-là, on réglait sa montre au passage du train…

Notre société nationale n’était pas refermée sur elle-même, malgré nos nécessaires frontières, puisqu’elle poursuivait la participation à des normes et échanges indispensablement développés depuis les débuts du chemin de fer, avec notamment son engagement dans l’UIC1, EUROFIMA2, les Trans-Europ-Express3… Toutes démarches d’unification qui étaient développées afin d’harmoniser procédures et matériels en laissant leur juste indépendance aux entreprises nationales. Ainsi le chemin de fer n’avait-il pas attendu les technocrates de l’Union européenne pour unifier ce qui devait l’être, tout en garantissant la souveraineté de ses participants. On peut rêver que l’Europe d’aujourd’hui s’en serait inspirée4

« Le souffle du Mistral »5 est un livre du cheminot André Victor, alliant heureusement la technique, l’histoire du train éponyme et un récit de sa propre expérience, l’ensemble abondamment illustré de photos choisies. Un ouvrage où la nécessaire technicité ferroviaire s’harmonise avec une littérature de classe, dans laquelle la justesse des propos réveille des ambiances disparues. Un vrai voyage dans le temps et l’espace où la nostalgie appelle à une souhaitable renaissance, aussi bien ferroviaire que sociale et nationale.

En ce temps-là on était loin des dégradations, vandalismes et autres comportements criminels obligeant à protéger les enceintes ferroviaires comme des installations militaires. Pas d’insécurité ni de désagréments permanents, mais une ambiance respectueuse et sereine accompagnait personnel et usagers dans leurs occupations respectives, avec la politesse, la courtoisie et le bien-être omniprésents. Le personnel était distingué, portant son uniforme avec une fierté légitime, tenant des propos clairs et policés, portant attention à tout, remarqué pour sa démarche assurée et sa gestuelle aussi calme que calculée. Les passagers et personnels des actuels trains de banlieue tagués et squattés sans billet par les « chances pour la France » peuvent-ils encore imaginer ce luxe du temps de la prospérité et de la paix civile ?

Morceaux choisis : «  Une communauté qui allait bien au delà de leurs intérêts respectifs de travailleurs, de voyageurs, de collectionneurs, au delà même de l’intérêt général -ce qui est déjà beaucoup- au delà du service public, sans doute une sorte d’utopie, pourtant bien présente en nous et entre nous, quotidienne et partagée… » – « On avait toujours envie, après une pause ou un congé, de retourner travailler ! » – « Nos cheminots prenaient le temps de renseigner, de rendre service, de sourire, de réconforter au moment de l’épreuve… de l’étrange mutation qu’est parfois pour nous le fait de voyager. Et ils y mettaient naturellement de l’entrain, sans se forcer, sans y penser… » – « L’électrification traduisait une aspiration au progrès sous toutes ses formes, apportant puissance et vitesse, confort, sécurité, fiabilité : un immense chantier, enthousiasmant ceux qui y travaillaient et s’y donnaient à plein et les innombrables témoins… fascinés par ces nouveaux trains rapides dont le Mistral était l’emblème. »

On est loin là aussi de la contestation permanente et omniprésente dans tous les domaines, de la haine de soi et des ancêtres ayant cours aujourd’hui, mais bien dans l’appréciation reconnaissante du travail, de la convivialité et du progrès. L’enthousiasme est bien présent qui motive chacun et encourage les jeunes à s’investir personnellement dans la saine continuité au service du bien commun. L’auteur pousse le symbolisme jusqu’à faire une singulière comparaison : si le Mistral est un vent du nord, comment justifier le nom du train éponyme remontant vers Paris ? En y associant le nom de Frédéric Mistral, merveilleux écrivain provençal dont l’esprit embrasse la France entière en voyageant le long de la vallée du Rhône jusqu’à Paris et plus loin encore. Il fallait y penser, être à la fois poète et cheminot, intellectuel et technicien.

Un beau périple à faire le long de cette « Ligne impériale » (Paris-Marseille, construite pendant le Second empire) où soufflent encore, parmi les rafales du Mistral, la foi des cheminots et la reconnaissance des voyageurs d’autrefois. Bon voyage !

Daniel Pollett

1 UIC : Union Internationale des Chemins de fer, association des entreprises ferroviaires du monde entier, créée en 1922. Elle élabore les normes permettant la meilleure standardisation des matériels et procédures.

2 EUROFIMA : société européenne pour le financement de matériel ferroviaire, à but non lucratif. Elle fut créée en 1956 par un traité signé par 25 États souverains.

3 TRANS-EUROP-EXPRESS : trains rapides européens de prestige, créés en 1957. Ils disposaient de matériels spécifiques, avec des services particuliers à bord. Vitrines du chemin de fer, ils disparurent dans les années 1980.

4 Ce sujet est abordé dans mon livre « Citoyens ce roman est le vôtre », Daniel Blanchard Pollett, Édilivre, 2014, 430 pages.

5 « Le souffle du Mistral », André Victor, éditions Héritage-La Vie du Rail, 2012, 128 pages. Présenté en photo d’illustration.

 

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5 Commentaires

  1. C’était l’époque où quand un train de nuit était complet la SNCF en mettait un supplémentaire pour ramener les vacanciers.
    Expérience vécue dans les années 70 entre Carcassonne et Paris. Il y avait le matériel et le personnel pour.

    Aujourd’hui, un TGV est complet ? Démerdez-vous M’sieurs-Dames….

  2. Une pensée pour Henri Vincenot, le cheminot écrivain de Dijon, point clé de la ligne impériale.

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