Le terrorisme islamique expliqué par le ressentiment contre l’Occident, selon Marc Ferro

Publié le 10 novembre 2007 - par

Marc Ferro, historien, s’est fait connaître du grand public pour son travail sur les rapports entre cinéma et histoire, relayé par ses émissions sur la Sept puis ARTE autour de la seconde guerre mondiale. Il expose dans une interview donnée à la revue Sciences Humaines (Octobre 2007), à propos de son dernier ouvrage (Marc Ferro , « Le ressentiment dans l’histoire », Odile Jacob, 2007), une chose bien curieuse, que le ressentiment pourrait être le ressort le plus puissant de l’histoire pour expliquer les guerres, les révolutions…

A première vue, si on ne se méfiait pas, on pourrait s’y tromper, et tomber dans une erreur fatale. “Le ressentiment par rapport aux élites est constant » nous dit-il, « C’est là une chose au moins aussi importante à prendre en compte que l’expression de la lutte des classes”. De la curiosité on passe alors à l’inquiétude, les beaux idéaux de 1789, du Printemps des peuples ou de la Commune de Paris auraient en réalité caché des sentiments bien moins glorieux, du ressentiment, voilà tout. Ce constat discutable de Marc Ferro ne vient pas de nulle part, il aurait pris conscience du ressentiment comme “fil directeur important (de l’histoire), qu’il convenait de dénouer” au moment des attentats contre le World Trade Center (2001), alors qu’au lendemain de ceux-ci, un des lieutenants de Ben Laden les justifiait en raison de « l’humiliation » subie lors de l’expulsion des Morisques d’Espagne au moment de la « Reconquista » (achevée en 1492) !.

Le ressentiment comme moteur de l’histoire ?

Tout d’abord, cela reflèterait-il le sentiment de tous les musulmans du monde, ne serait-ce pas aller un peut vite à emboîter le pas aux islamistes et à leur discours délirant, cherchant des prétextes dans une histoire lointaine pour justifier aujourd’hui les actes odieux que sont les attentats, des crimes, non seulement contre les intérêts occidentaux et de façon aveugle contre des gens ordinaires qui n’ont rien à voir ni de près ni de loin avec ceux de l’Espagne de 1492, mais contre des musulmans eux-mêmes, comme au Pakistan récemment lors de la manifestation organisée pour le retour d’exil de Benazir Buto, et qui a fait des dizaines de morts.

De quelle logique relève donc ces actes, réellement d’un rejet de l’Occident en raison d’un ressentiment prenant racine dans la « Reconquista » ou la colonisation ? Ce qui est combattu à travers cet argumentaire des islamistes, ce n’est pas une cause extérieure à l’islamisme qui le justifierait, mais une cause qui est dans la nature de l’islamisme lui-même, qui n’est nullement évoquée de façon surprenante par Marc Ferro : les valeurs démocratiques, dont chaque avancée remet en cause les idées qui fondent la toute-puissance d’un système de domination et d’oppression religieuse sous l’étendard de l’islam. La haine des valeurs démocratiques qui identifie cet islam radical moyenâgeux, trouve dans cette utilisation frauduleuse de l’histoire un instrument de propagande idéologique, rien de plus.

Il s’agit de détourner les sentiments d’exaspération découlant d’une situation de grande pauvreté et d’inégalités profondes, existant dans bien des pays musulmans, vers la haine de l’autre. Au lieu de se révolter contre une élite qui tire ses privilèges des inégalités sociales et des profits du capitalisme sauvage, on désigne aux peuples arabes un bouc-émissaire, tout en maintenant une situation où les libertés élémentaires des individus sont le plus souvent bafouées, voire interdites de cité, avec une exaspération populaire qui cherche d’autant plus une soupape pour conjurer son malheur. Il ne reste plus aux islamistes qu’à venir ramasser la mise avec des discours simplistes dont Marc Ferro fait ici une théorie à bas prix.

L’honneur oublié de la république, avoir su affirmer le principe d’égalité pour tous

Marc Ferro livre le fond de sa grille de lecture, c’est ce qui serait encore dans la société française d’aujourd’hui l’expression d’une colère contre le colonisateur d’hier, devenue maître-étalon des sentiments humains et des motivations de l’histoire. Le ressentiment d’une partie de la population d’origine immigrée vivant en France, vis-à-vis de son passé colonial, n’est portant pas plus spontané que dans le cas précédent. Les islamistes ici font comme leurs frères d’Afghanistan ou d’ailleurs, ils attribuent comme cause à l’exclusion sociale et aux difficultés d’intégration, un pseudo racisme français hérité de la colonisation au lieu de s’attaquer à la spoliation générale qui est la cause essentielle de cette situation.

Les familles d’origine immigrée représentants une partie importante de la population la plus fragile de notre société, avec des jeunes désorientées par l’absence de perspective, qui ont du mal y compris parfois à sortir d’une auto-marginalisation culturelle, deviennent sous ce discours une proie facile pour les communautaristes. Ce que ne voit pas Marc Ferro, c’est que l’encouragement à un ressentiment anti-français est l’arme de ceux qui militent contre l’intégration et qu’en le justifiant par cette trouble théorie de l’histoire, il converge qu’il le veuille ou non, dans leur logique, danger pour les libertés.

La lecture qui est faite aujourd’hui, par les communautaristes musulmans, de la situation des immigrés en France venus des ex-pays colonisés par elle, est fondée sur un encouragement au ressentiment vis-à-vis du passé au lieu de se tourner vers l’avenir, maintenant que l’égalité est devenue possible, comme principe de la république appliqué à tous aujourd’hui. Nous parlons ici d’une république qui a fait un chemin formidable depuis le temps où elle déniait aux « indigènes » d’accéder aux droits au nom desquels elle justifiait l’empire colonial.

Ce chemin l’air de rien, est tout à son honneur et montre que l’histoire loin d’être figée dans des ressentiments, va malgré tout de l’avant, au compte de quoi il faut mettre aussi les indépendances quel qu’en soit le résultat. Une large partie d’ailleurs, de ceux originaires des pays arabes vivant en France, ont fait le choix de l’intégration et ne se reconnaissent absolument pas dans ce ressentiment qu’attribue si facilement Marc Ferro à tous ceux qui ont eu à subir à un moment ou à un autre une situation de domination dans le passé. Le principal, et c’est ce que comprennent bien la plupart de ceux désignés par ce discours, c’est qu’ils aient acquis globalement le droit à l’égalité, même s’il reste des discriminations à combattre. Le modèle français de la République laïque et sociale est bien mieux partagé qu’on veut bien le retenir, toutes origines confondues, mais ceux qui s’y reconnaissent n’ont pas de voile en guise de porte drapeau pour le signifier dans l’espace public.

Des ressentiments de l’histoire à la lutte des classes

Il ne s’agit pas de nier tout impact des sentiments collectifs sur l’histoire, le ressentiment y compris, bien évidemment, mais il faut alors élargir le champ et ne pas l’y réduire. Le sentiment d’appartenance national dont la fierté qui habite le patriotisme fait partie, a eu un rôle bien plus cardinal que tous les ressentiments sur la destinée de la construction des nations européennes entre le XVIIIe et le XXe siècle, ainsi que sur l’édification de ce qui est encore la première puissance économique mondiale, l’Amérique. L’historien semble ici s’être laissé grisé un peu facilement par l’influence de l’air du temps avec cette théorie fumeuse. Une théorisation de l’histoire qui intervient fort à propos dans un contexte de repentance généralisée où l’on ne cesse de nous expliquer que, le ressentiment de ceux d’origine immigrée serait légitime contre une France qui les oublierait après les avoir colonisés.

Marc Ferro tire des conséquences de première importance de cette théorisation qui l’amène, tout particulièrement, à donner à un ressentiment du peuple envers les élites une place déterminante en regard de la lutte des classes. Il propose, en toute cohérence, de remettre en cause ce qu’il désigne comme “l’hégémonie de la vision économique de l’histoire”, précisant son idée en critiquant le fait que ” les structures économiques, la production, les infrastructures sont toujours aujourd’hui perçues comme déterminantes par la grande majorité des historiens… »

C’est oublier selon lui ” la portée de ces sentiments négatifs d’un groupe vis-à-vis d’un autre”. Tout d’abord, contrairement à ce qui est affirmé ici, l’histoire sociale qui mettait au premier plan les conditions socio-économiques des individus dans ses analyses, a été depuis plusieurs décennies en constant recul dans les programmes scolaires et dans les grandes tendances de la recherche, avec une histoire par trop mise en miette et largement traversée par l’idéologie de la repentance, l’immigré ayant tendance à remplacer l’ouvrier dans les relectures du passé remisant à l’arrière plan, lorsqu’elle ne l’éradique pas, l’analyse de classe. Comme pour se donner raison, il n’hésite pas dans son argumentaire à avancer que, s’il n’existe pas de statistiques pour quantifier le ressentiment, c’est que par essence, les sentiments le sont difficilement.

Une manière de s’autoriser à mettre le ressentiment un peu partout en lieu et place des conditions réelles qui mettent en mouvement les hommes. On ne saurait pourtant, identifier les tondeurs de mai-juin 44, qui passèrent leur mauvaise conscience ou leur haine, voire leur ressentiment dans cette punition de la tonte publique de femmes supposées avoir eu contact avec l’occupant, avec les résistants et même avec la population en général dont la majeure partie ne fut ni collaboratrice ni résistante. Le raciste a du ressentiment comme « l’indigène de la République », parce qu’ils se trompent de colère, sans heureusement représenter d’un côté la France ou de l’autre les gens d’origine immigrés y vivant. Le ressentiment n’est le moteur de l’histoire que pour les extrêmes, ce dont il ne faut pas corrompre l’intelligence des faits.

Donner une part trop importante au ressentiment collectif dans le mouvement de l’histoire revient à identifier les peuples et leurs nations aux pires maux, en disculpant les intérêts égoïstes de quelques-uns, de ceux qui en firent les choix politiques capitalisme en tête, appliquant derrière cette logique la formule « tous responsables pas de coupables ». Les révolutions réduites à un ressentiment supposé des peuples nous feraient oublier la responsabilité des grandes inégalités sociales, celle qui incombe au système capitaliste qui est aussi essentiellement responsable du colonialisme.

La laïcité moteur de l’histoire !

Marc Ferro croit pouvoir mettre au rancard l’apport de Marx à la compréhension du mouvement de l’histoire. Il reste pourtant essentiel pour pouvoir y trouver autre chose que du ressentiment mais des faits économiques et sociaux qui provoquent un sentiment d’injustice exaspéré jusqu’à la révolte, qui au contraire du retour vers les blessures du passé se porte vers l’avant et le changement. C’est ainsi que les peuples bouleversent l’ordre donné des choses et connaissent au bout de leur action le sentiment glorieux d’avoir aboli un ordre injuste. Tout le contraire de ce ressentiment envers les élites dont on entend caractériser le peuple, porteur en réalité des plus beaux sentiments lorsqu’il se met en marche, comme la fraternité pour faire tomber les contradictions de l’histoire qui l’aliènent.

Ce qui est dangereux dans cette lecture de l’histoire de Marc Ferro, c’est cette façon de figer les positions sur des événements du passé passant pour indépassables à travers des sentiments litigieux qui semblent arrêter l’histoire. Une idée qui flatte celle du Choc des civilisations qui serait ainsi rendu inévitable par l’absence de la moindre possibilité de dialogue, interdisant toute voie vers la paix aux conflits actuels.

C’est faire oublier du même coup le tout autre exemple qu’en la matière donne la France, le seul pays au monde à proposer aux populations d’origine étrangère qui veulent y vivre un droit dans les faits au mélange sous le signe de la laïcité, c’est-à-dire de ce principe qui élève les droits que l’on a en commun au-dessus des différences pour faire de chaque individu d’abord un homme libre parce qu’égal aux autres, non l’esclave d’une origine ethnique ou d’une religion, en raison de quoi le détenteur de l’autorité du clan ou du Temple, disposerait de lui.

A dire vrai, s’il y a une dynamique de l’histoire, c’est du côté de la soif de justice et d’égalité des peuples qu’il faut la chercher, contrariée par les puissants et les intégrismes. La laïcité paraît bien ici le meilleur moteur de l’histoire pour faire qu’un jour l’humanité soit vraiment « une », par delà les ressentiments et le passé.

Guylain Chevrier

Historien

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