Le voile

(Poème de Victor Hugo de septembre 1828, publié en 1829 dans la série “Les Orientales”)
– LA SOEUR
Qu’avez-vous, qu’avez-vous, mes frères ?
Vous baissez des fronts soucieux;
Comme des lampes funéraires,
Vos regards brillent dans vos yeux.
Vos ceintures sont déchirées;
Déjà trois fois, hors de l’étui,
Sous vos doigts, à demi tirées,
Les lames des poignards ont lui.
– LE FRERE AINE
N’avez-vous pas levé votre voile aujourd’hui ?
– LA SOEUR
Je revenais du bain, mes frères,
Seigneurs, du bain, je revenais,
Cachée aux regards téméraires
Des Gaouris et des Albanais.
En passant près de la mosquée
Dans mon palequin recouvert,
L’air du midi m’a suffoquée;
Mon voile un instant s’est ouvert.
– LE SECOND FRERE
Un homme alors passait ? un homme en caftan vert.
– LA SOEUR
Oui… peut-être…mais son audace
n’a point vu mes traits dévoilés…
Mais vous vous parlez à voix basse,
A voix basse vous vous parlez.
Vous faut-il du sang? sur mon âme,
Mes frères, il n’a pu me voir.
Grâce! tuerez-vous une femme,
Faible et nue en votre pouvoir !
– LE TROSIEME FRERE
Le soleil était rouge à son coucher ce soir!
– LA SOEUR
Grâce! qu’ai-je fait? grâce! grâce!
Dieu! quatre poignards dans mon flanc!
Ah! par vos genoux que j’embrasse…
O mon voile! ô mon voile blanc!
Ne fuyez pas mes mains qui saignent,
Mes frères, soutenez mes pas!
Car sur mes regards qui s’éteignent
S’étend un voile de trépas.
– LE QUATRIEME FRERE
C’en est un que du moins tu ne lèveras pas!

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