L’échange entre Guillaume Plas et Jean-Benoit Casterman, vu d’Allemagne

Publié le 8 août 2011 - par - 492 vues
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J’ai lu avec attention la lettre de Guillaume Plas concernant la « propagande mensongère du père Jean-Benoît Casterman.

En ces temps de débat toujours plus houleux, de moins en moins équilibré sur ce phénomène mondial qu’est la reconquête des coeurs et accessoirement du pouvoir par l’islam « pur et dur », on est étonné de trouver des diatribes aussi violentes que celles-ci particulièrement lorsque celles-ci ne sont pas portées par des gens trouvant un quelconque intérêt personnel (plaire à ce qui nous sert de « journalistes » chez nos politiques en Europe, pétro-dollar chez les Américains) à ce que cette reconquête se fasse.

D’abord, d’où parlé-je? Le collectif BPE en Allemagne est composé de gens d’horizons plus divers que celles de RL. Athées, agnostiques, rationalistes mais aussi beaucoup de chrétiens plus ou moins pratiquants (dans les 50%, peut-être plus, on ne passe pas le cerveau des adhérents au scanner)..

Concernant ma modeste personne, je précise que ma pratique du culte catholique est extrêmement relâchée, je la vois plus comme une tradition (vous savez, ce qu’on fait sans se poser la question du pourquoi ni du comment), quelque chose qui fonde une identité ou aide à la construire. Mais aussi parce que ce qui est professé est, sur le long terme, plus à même de fonder une société de confiance que d’autres modèles que j’ai pu observer. Par ailleurs la discussion et partant la remise en question (voire la réfutation! sisi!) de certaines idées contenues dans la bible sont parties prenantes de notre culture de discussion (notre=famille) et, oh grand malheur, parfois même professé dans les églises elles-mêmes (celles d’aujourd’hui!). Inimaginable dans une mosquée aujourd’hui!

Mais ce qui nous oblige dans un état de droit auquel je tiens encore plus qu’à nos traditions, c’est avant tout la loi, le code civil, le strafgesetzbuch en allemagne, bref, la loi des hommes élus par le peuple et appliquée par l’état, ou tout du moins censée l’être. Si l’on peut dire sans trop se tromper que ce mode de création de la loi est loin d’être parfait du point de vue de la défense de l’intérêt général mais aussi des intérêts particuliers et des libertés publiques, on n’a pu constater dans le passé que les autres formes de gouvernement étaient encore plus entachées de ce risque grave qu’est leur dépendance À un nombre encore plus restreint d’individus (le plus problématique étant 1 seul particulièrement s’il n’est pas éclairé) ce qui amène immanquablement à la quasi non prise en compte du destin d’un grand nombre de gouvernés.

Toute cette introduction pour dire que l’attachement à la forme démocratique de gouvernement (au sens où le peuple délègue un pouvoir à un plus petit nombre d’individus mais qu’il reste souverain) est la préoccupation première de ce collectif, avec la préservation d’un héritage, qu’on le veuille ou non, chrétien de l’Europe. Que cet hértiage s’exprime par l’architecture ou les règles implicites qui fondent la vie sociale, comme les interdits ou les comportements considérés comme souhaitables.

Je vais résumer en quelques points les arguments de l’auteur qui me semblent parfaitement déplacés dans le contexte actuel, qui est, en France et en Grande-Bretagne particulièrement, mais aussi en Allemagne ou en Espagne, une séparation de fait et en droit du politique et du religieux.

1/ Oui indéniablement, l’institution qu’est l’Église catholique, lorsqu’elle était aux commandes, qu’elle létigimait les hommes de l’état, a tout fait pour conserver ce pouvoir et a employé la violence pour éviter de se faire détrôner et empêcher les concurrents d’arriver. Mais l’église aujourd’hui n’est, et de loin, plus cette église dont Guillaume Pras parle, munie du pouvoir de faire taire, faire disparaitre voire de mettre à mort. Surtout pas en Europe, où il y a si peu de gens pour prendre véritablement au sérieux son discours et qui, lorsqu’ils le font, sont la risée du (pas si nouveau) pouvoir que sont les médias. L’église est une cible facile depuis plus de 40 ans: ni fatwa, ni violences physiques à redouter de ce côté-là, alors où est le courage de la critiquer? RL a pratiqué la critique jusqu’à se rendre compte que par rapport à l’islam et sa violence distribuée et ventilée chez tous ses membres au moyen d’une légitimation théologique, l’église (celle d’aujourd’hui) est bien plus facile à affronter en paroles.

2/ Vous indiquez que l’église a empêché de penser. Certes, s’il s’agissait de remettre en question son pouvoir politique, elle a agi comme tout pouvoir qui se sent menacé et cherche à garder sa place. Mais mettez s’il vous plaît à son crédit qu’à la différence de l’islam (où les réformateurs sont tous passés par le fil de l’épée), l’église a évolué, a enfanté des enfants parfois terribles mais n’a pas réprimé lors de la Renaissance (comme les salafistes d’alors ont lapidé Avicenne), elle a compté par ailleurs nombre d’abbés et curés qui s’adonnaient aussi à la recherche scientifique, certains ayant été largement partie prenante dans le mouvement accédant au siècle des lumières.

3/ vous critiquez l’église comme institution s’opposant aux progrès de la science insinuant par là a/ que les progrès apportés par les découvertes scientifiques sont fatalement un progrès pour la société ce qui est simplement faux, un contre-exemple suffit à casser cette corrélation b/ que la science devrait donc dicter des comportements sociaux, ce qui est également faux: ca n’est pas son sujet c/ que l’église devrait abandonner ce type de messages. (interdiction de la contradiction, de l’euthanasie, de l’avortement) ce qui est votre position mais vous n’êtes pas à la tête de cette institution et ne pouvez donc pas influer sur ses prises de position.

Chacun de ces sujets mériteraient un long développement mais passons à un niveau d’abstraction supérieure: dans une société où la religion et l’état sont séparés, l’église peut justement parler en profondeur de ses idées sur l’organisation de la société: elle n’est pas le législateur et n’a pas à employer des méthodes douteuses voire de barbouze pour conserver le pouvoir. Elle cherche à convaincre, comme tout parti politique cherche son électorat. Peu m’importe en tant que citoyen d’un état laique et démocratique quels messages professent telle ou telle institution, groupement, individu, etc.. Tant que ceux-ci comme dans le cas de l’islam, ne veulent pas mettre à bas la démocratie, c’est justement le jeu démocratique que des gens en opposition ouverte puissent 1/ le dire en public 2/ sans être inquiété 3/ mettre devant les tribunaux ceux qui voudraient les en empêcher. C’est tout le jeu de la démocratie que des gens en désaccord s’affrontent en parole en non plus en armes. Que regrette RL actuellement? justement que ces principes de base du jeu démocratique soient largement bafoués (ca fait seulement 40 ans que c’est le cas, mais c’est une autre histoire). RL ne regrette (je l’interpréte comme tel) pas qu’on n’abatte plus les mosquées, les églises ou les temples comme le professait l’anticléricalisme à une autre époque. Elle ne défend même pas une doctrine complète dans le débat d’idée, RL en est à défendre le simple fait que des idées puissent s’affronter publiquement. Aujourd’hui ça n’est absolument pas l’église, la fraternité Pie ou encore les jésuites qui menacent l’existence même de ce débat dans l’espace publique. Par ailleurs, notez que votre argumentaire est clairement antidémocratique car il refuse aux adversaires qui jouent dans l’arêne politique le simple droit de prendre part au jeu!

4/ quand vous parlez de la collaboration (ou la légitimation de l’église) avec certaines dictatures (je suppose que vous faites allusion à l’opposition en Amérique du Sud entre socialisme et conservatisme catholique), croyez bien que 1/ c’est parce que elle avait une place dans la politique qui n’est pas celle qu’on trouve dans un état vraiment laique (et non anticlérical) 2/ que les abus de pouvoir et autres exactions se sont trouvés d’abord à gauche (multiples révolutions sanglantes, le mythe Allende survirait-il encore dans quelques esprits décidés à y croire? Raymond Aron doit se retourner dans sa tombe) avant d’être réprimés par les dictatures qui empêchèrent la progression du communisme. Entre communisme qui dérive systématiquement vers un état répressif, totalitaire et parfois génocidaire et église tentant de garder son contrôle moral sur ses ouailles sans ouvrir de camps de concentration, hésitez-vous longtemps? L’église en Europe est de toute facon très loin aujourd’hui d’avoir le poids politique qu’elle a ou a eu dans ces pays là.

5/ Votre tentative de parallèle entre la terreur chrétienne aux EU et la véritable terreur que vivent près de 200 Millions de Chrétiens dans le monde ne peut raisonnablement être prise au sérieux. Oui, pour un pays devenu clairement trÈs laique et où l’église a joué le jeu démocratique (contrainte et forcée mais elle l’a finalement fait), le poids de la religion aux états-unis (Et pas seulement parmi les WASP mais aussi dans la diaspora hispanique) est percue comme trop élevé. Mais entre une exclusion par froncements de sourcils et une discrimination en fait et en droit soutenue par l’appareil d’état (Turquie, Algérie, Pakistan, Malaysie, etc), ca n’est pas une différence de niveau mais une différence de nature. Car les Etats-Unis sont un pays qui ont aussi séparé église et état. Vous êtes, je n’en doute pas une seconde, parfaitement à même de faire la différence entre le fait que votre voisin ne vous parle plus et le fait que vous ne puissiez qu’habiter dans un ghetto sous peine de vous faire violer, abattre ou priver de tous vos droits civiques si ca n’Est pas déjÀ fait (penchez-vous sur ces citoyens de seconde zone que sont les chrétiens du pakistan). Vous mettez de fait sur le même plan ce pays et les USA ce qui n’est pas gage d’un discernement exemplaire.

6/ Concernant la discussion sur la Bible et particulièrement l’ancien testament, évidemment qu’il y a des passages d’une violence extrême et assumée. Mais là encore la pratique diffère complètement. Il me semble que le dernier juif excommunié se nommait… spinoza. Quand bien même ceci serait à ranger aux rangs de légende urbaine (je ne suis pas allé vérifier), trouve-t-on aujourd’hui des Juifs défendant ouvertement, devant les caméras, la peine de mort pour apostasie, comme le font des fous d’allah à la Pierre Vogel, Sven Lau ou Anjem Choudary avec la ferme intention d’y arriver, tôt ou tard? Quant à la lapidation dans les diaspora juives europénnes d’avant la Shoah ou encore en Israel aujourd’hui, je n’ai pas souvenance que celà soit arrivé, mais je serais le premier interessé si vous aviez des informations sur le sujet de source sérieuse et fiable!

7/ Enfin, concernant la lecture de la Bible, oui bien sûr, les châtiments corporels, la peine de mort, l’exclusion sociale ont été des moyens trouvés par les leaders d’alors (je préfère au mot prophète) pour obliger les ouailles à se ranger à l’ordre social qu’ils voulaient. Comme ce fut le cas dans d’autres contrées qui n’ont pas évoqué de dieu unique pour arriver à instaurer leur autorité. Pourtant les projets de société prônés par la Bible et par le Coran sont aux antipodes, même si les méthodes pour les imposer se rapprochent. Et c’est bien de celà qu’il s’agit avant tout autre chose.. Les monothéistes convaincus n’auront pas tort de vous rétorquer que les régimes athées communistes ont largement pratiqué les massacres de masse ou que l’empire romain ignorait la miséricorde chrétienne. La démocratie naissante a également été imposée par l’usage de la force mais ces moyens ne doivent en aucun cas masquer les projets de société qui sont défendus ici. C’est bien une faiblesse de la démocratie de ne pas faire usage d’une force de frappe définitive pour empêcher les non-démocrates de grandir et de soumettre des peuples entiers. Et ca n’est pas l’église d’aujourd’hui, qui, dans nos société, exploite au maximum cette faiblesse mais bien les barbus beaucoup plus combatifs et très bien organisés.

Certes la démocratie est le moins mauvais des systèmes en ceci déjà qu’il substitue la parole (pour peu qu’on ne l’étouffe pas) à la guerre et parce qu’il met le pouvoir dans les mains du peuple souverain. Pour autant il n’enseigne pas la transcendance qui semble tant manquer à un nombre croissant d’individus, il n’arrive pas (ou plus) à produire des règles simples et en nombre limité permettant une vie en société paisible (« un peuple qui a 40000 lois n’a pas de lois »), il ne peut fournir de motivation autre qu’intellectuelle et rationnelle (d’aucun dirait machiavélique) à sa perpétuation or l’être humain a de toute évidence besoin d’émotions (mais aussi d’apprentissage de leur contrôle) pour la conduite de sa vie et pour adhérer à un projet de société qui dépasse sa propre vie. Or ce système ne peut par essence pas prôner une morale (laquelle?) et il peut si facilement dériver vers l’autoritarisme, la démagogie ou produire une société de défiance. Les religieux se frottent les mains lorsqu’ils se confrontent à des démocrates convaincus, car ils savent que la démocratie et sa pratique sont devenues trop compliquées et abstraites pour des générations de moins en moins formées intellectuellement et peu capables d’envisager un combat politique soumis aux règles démocratiques de l’état de droit.

Votre critique est à n’en pas douter justifiée sur quelques points, mais n’est actuellement (et vu l’entreprise permanente de décrédibilisation de l’Église dans les médias) plus valable une seconde. Elle aurait été courageuse il y a 120 ans, tout du moins jusqu’au concile Vatican 2 car elle aurait eu en face d’elle un acteur puissant et qui comptait dans les esprits ainsi que sur la scène politique. Il faut aujourd’hui bien plus de courage pour affronter l’islam en pleine croissance et bénéficiant de soutiens surprenants, pour tenter d’historiser son discours, pour descendre de son piédestal mahomet, cette figure unique et omniprésente dans la vie du musulman même modéré et pour aider les apostats qui, parfois, s’engagent plubliquement afin de dénoncer l’endoctrinement que subissent les jeunes musulmans.

Karl Breitner

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