L’échelle politique

Publié le 14 novembre 2011 - par - 1 429 vues
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Les expressions « de droite » et « de gauche » viennent de la Révolution française. Elles ont des significations politiques profondes, et même une signification précise en ce qui concerne la Gauche. Pourtant, elles ont toujours paru assez vagues et semblent avoir perdu aujourd’hui toute pertinence. Il faut donc en finir avec les impressions plus ou moins fausses qui ouvrent la porte aux malentendus désastreux et aux impostures scandaleuses.

Sous la Révolution, l’expression « le côté gauche de l’Assemblée » désignait les députés qui, à l’instar de Robespierre, défendaient la souveraineté du peuple (la démocratie), l’égalité des citoyens en droits (et en devoirs), l’intérêt général et l’indépendance nationale. La Gauche était le « parti » révolutionnaire, le cœur de la Révolution dont le but suprême était et est par essence l’ Égalité. Autrement dit, la Gauche fut, dès l’origine, et demeure le parti de l’ Égalité. Mais, attention ! pas de n’importe quelle Égalité ! L’égalité des citoyens en devoirs et en droits ; une égalité embrassant la Sécurité et la Liberté ; une égalité réservée aux membres de la cité (1) ; une égalité impliquant la reconnaissance d’un peuple, d’une nation, donc d’une identité, donc d’un territoire et l’obligation de les défendre au péril de sa vie contre tout ennemi de l’extérieur ou de l’intérieur ; une égalité allant de pair avec le patriotisme. La Révolution s’est faite au cri de « Vive la nation ! ». Les révolutionnaires s’appelaient eux-mêmes « les patriotes ». Ils regardaient tous les citoyens comme des soldats ayant le droit d’être armés, aussi bien pour défendre leurs personnes que pour répondre à l’appel de « la patrie en danger ». Pour autant, ils étaient à la fois pacifiques — c’est-à-dire hostiles à la guerre offensive (cf. les discours de Robespierre contre la guerre voulue par la Cour et les Girondins) et à l’ingérence en pays étranger (cf. articles 118 à 121 de la constitution de 1793 (2)) — et irréductibles en cas d’invasion. Plongés malgré eux dans une situation en apparence désespérée, jamais ils n’envisagèrent de capituler comme en 1870 ou 1940.

La Révolution en général et les Jacobins (robespierristes) en particulier ont fixé pour toujours les principes et les valeurs, en un mot les marqueurs, de Gauche : Égalité, nation, démocratie, patriotisme, paix ou victoire. D’autres peuvent encore s’ajouter à ceux-là pour affiner le tableau, mais ces traits suffisent autant à reconnaître les vrais hommes et partis de Gauche qu’à démasquer tartuffes et imposteurs. Notons bien que tous ces traits sont consubstantiels et qu’être de Gauche implique de les posséder tous et non quelques-uns seulement. Le plus important critère est cependant l’ Égalité qui est le plus difficile à satisfaire.

Paradoxalement, il n’y eut jamais de Gauche authentique et intégrale, que ce soit sous la Révolution ou depuis. La raison en est simple : il ne peut pas y avoir d’ Égalité, ni d’égalité d’aucune sorte, sous Largent. L’ Égalité et Largent (c’est-à-dire la croyance que la notion de valeur marchande est nécessaire pour échanger, croyance qui naît du troc et engendre la monnaie) sont fondamentalement incompatibles. Le système monétaire qui repose sur Largent est par nature inégalitaire. Il y a et il y aura toujours quelques riches et beaucoup de pauvres dans un système monétaire. (Cela tient à la nature et aux principes de fonctionnement de la monnaie plus qu’à sa manipulation par les hommes qui peuvent tout au plus aggraver les déséquilibres. cf. Le Civisme) Or, à moins d’être de mauvaise foi ou complètement stupide, force est de constater qu’un riche et un pauvre ne sont pas égaux en droits, et ne sont pas même égaux devant la loi (cf. La Fontaine). Étant de fait supérieurs en droits, les riches dominent économiquement d’abord, politiquement ensuite ; s’ils ne gouvernent pas eux-mêmes, ils placent des marionnettes (par la force armée ou la manipulation médiatique). Dans ces conditions, la démocratie au plein sens du terme est généralement impossible et dans tous les cas inutile puisqu’elle n’apporte pas l’ Égalité ; c’est au mieux une illusion, au pire une mascarade. Il n’y a pas non plus de Société ou de nation digne de ce nom dans un système monétaire, individualiste par nature. Par suite, il n’y a pas de citoyens, du moins la citoyenneté est-elle est un mot vague sinon creux, tout comme la nationalité.

Sans être allé aussi loin, Robespierre, leader incontesté de la Gauche d’alors, avait pressenti la cause de la contraction insurmontable entre ses aspirations égalitaires et démocratiques et le système monétaire. « Quand [l’intérêt des riches] sera-t-il confondu avec celui du peuple ? Jamais. » (juin 1793) Il n’avait pas seulement noté cette phrase ; il l’avait aussitôt rayée, comme effrayé par la vérité sur laquelle il venait de mettre le doigt. Il est en effet on ne peut plus clair que le « jamais » sous-entend à la fois que les intérêts des riches et des pauvres sont opposés par nature et qu’il y aura toujours des riches et des pauvres… dans un système monétaire, faut-il préciser. Robespierre n’apporta pas cette précision car il ne pouvait pas concevoir, à son époque, un mode d’échange autre que monétaire (cf. le Civisme). Il savait cependant que la simple suppression de la monnaie conduirait à un système égalitariste, étatique et tyrannique contraire à l’ Égalité et à la Liberté. Ses principes le préservèrent donc d’adopter une solution aussi naïve que funeste mais ne lui présentèrent pas d’alternative. Il était coincé comme le furent après lui et jusqu’à nos jours tous les hommes de Gauche qui ne cédèrent pas aux sirènes du communisme et du fascisme.

Le système est toujours monétaire. Dans ces conditions, aucun parti politique ne peut prétendre être authentiquement et intégralement de Gauche et nous verrons même que ceux qui ont confisqué ce label en sont souvent les moins dignes. Dans la mesure où aucun parti ne reconnaît dans Largent l’ennemi à abattre, aucun ne propose d’instaurer réellement l’ Égalité, même si les plus démagogues ont en permanence ce mot à la bouche ; tous cautionnent bon gré malgré Largent et l’inégalité, tous sont donc inégalitaires et capitalistes, même ceux qui se présentent comme les pourfendeurs du capitalisme ; tous sont ipso facto de Droite.
La Gauche authentique et intégrale fait siennes tous les Principes de l’ordre social, adopte toutes les attitudes qui concourent à instaurer ou à préserver la Société et bannit toutes celles qui empêchent sa construction ou menacent son existence. De même qu’il n’y a qu’une Égalité, il n’y a qu’une forme de Société — même si l’abus de langage permet d’appeler « sociétés » des systèmes qui relèvent davantage de la concentration d’individus que de l’association — et qu’une Gauche.
Être de Gauche au plein sens du terme, c’est vouloir une Société digne de ce nom, conforme aux Principes universels de l’association ; c’est le summum en politique qui est l’art d’organiser et de régir la cité, la polis ; c’est achever la quête suprême de l’Homme qui est un être sociable.
Être de Gauche, c’est avoir pour boussole l’intérêt commun (national ou général) ; c’est donc être au-dessus des partis et des factions ; c’est faire passer les Principes avant la sensibilité personnelle, le patriotisme avant l’humanisme, le juste avant le bien, le devoir avant la fantaisie, la raison avant la passion, la Cité avant l’humanité, les Citoyens avant les étrangers (« faire passer avant » n’exclut pas ce qui suit, mais établit un ordre de priorité).
Sur l’échelle des tendances politiques, la Gauche est le dernier et le plus haut échelon. Il n’y a rien au-dessus d’elle. Tous les autres, en dessous, veulent moins que l’ Égalité et correspondent à des tendances de droite. L’expression « extrême gauche » qui laisse entendre qu’il y aurait plus à gauche que la Gauche, plus égalitaire que l’ Égalité, est un non-sens. Plus que l’ Égalité est nécessairement une forme d’inégalité. Cela débouche tantôt sur une dictature qui étouffe les libertés par la force brute, tantôt sur l’assistanat et la xénofolie qui abolissent les devoirs, piétinent la patrie, détruisent la nation, bafouent la démocratie et dissolvent la société, à grand renfort de censure morale. Loin d’être en tête de classement, de tels projets, aux antipodes du but à atteindre, figurent en bas de tableau ; loin d’être de « gauche », ils sont de droite et même d’« extrême droite ».

On note que, pour une meilleure compréhension des choses, les tendances politiques devraient être ordonnancée verticalement, de haut en bas. Mais les termes malheureux de « Gauche » et « Droite » consacrés par l’histoire renvoient à un ordonnancement horizontal et placent donc au même niveau toutes les tendances politiques qui ne sont plus distinguées que selon des critères insipides et divisées artificiellement en deux branches. D’une part, ces critères n’établissent aucune hiérarchie par rapport aux Principes de l’ordre social, comme si une Société était ce que chacun veut qu’elle soit, d’autre part, ils imposent le recours à des connotations grotesques et frauduleuses. Ainsi, il y aurait d’un côté le cœur, de l’autre la raison, d’un côté l’humanité, de l’autre Largent, d’un côté les vertus, de l’autre les vices, d’un côté les bons, les généreux, les sensibles, de l’autre les méchants, les mesquins, les cruels, d’un côté les défenseurs du peuple, des pauvres, des opprimés, des exploités, des ouvriers, de l’autre les privilégiés, les riches, les oppresseurs, les exploiteurs, les patrons, d’un côté les patriotes et les résistants, de l’autre les nationalistes et les collabos, d’un côté les républicains, de l’autre les royalistes, d’un côté la révolution, de l’autre la tradition, etc. En y regardant de près, les choses sont loin d’être aussi simplistes. Les courants dits « de gauche » ont généralement leur équivalent à droite, du point de vue de la réalité de leur projet social, la différence résidant essentiellement dans leurs références historiques, leur rhétorique, leur présentation, autrement dit leur habillage. Or le fond et les faits importent plus que la forme et les fadaises. En quoi une dictature dite « de gauche » est-elle plus honorable qu’une dite « de droite » ? En quoi un mouvement populaire est-il plus à droite qu’un mouvement populaire qualifié ou se disant de gauche ? Une fois de plus, Robespierre avait dit juste : « Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la solution du grand problème social ? » (17 mai 1792)

Quoi qu’il en soit, les termes « Gauche » et « Droite » sont trop ancrés dans la tradition française pour être abandonnés. Par ailleurs, ils ont l’avantage de ne rien exprimer par eux-mêmes, ce qui évite le piège signaler à l’instant, à savoir focaliser sur un aspect et attribuer abusivement à une tendance un épithète qui siérait également à d’autres, qui ne serait donc pas exclusif et qui, au final, ne voudrait rien dire. (Exemple, aux USA, les républicains et les démocrates.) Les seuls noms que seule la Gauche — la vraie Gauche s’entend — pourrait judicieusement, légitimement et exclusivement adopter seraient le parti de l’ Égalité ou les égaux ou les égalitaires. Mais même la Gauche peut se diviser sur des points particuliers et ainsi donner lieu à plusieurs mouvances d’accord sur les fondamentaux et méritant toutes ces noms. C’est d’ailleurs ce qu’il adviendra quand l’ Égalité sera — puisque le but n’est pas d’en rêver, mais de l’instaurer. A ce moment-là, quand l’ Égalité sera inaltérable comme l’est aujourd’hui l’inégalité, tous les partis politiques seront de gauche de fait, comme ils sont actuellement de droite. Alors les notions de « droite » et de « gauche » sembleront une fois de plus dépassées, quoiqu’elles seront encore pertinentes si l’on se souvient que la Gauche authentique et intégrale ne se résume pas à l’ Égalité, pas plus que les différentes mouvances de Droite ne sont séparées que par la question de l’inégalité. Aujourd’hui comme demain, c’est d’après un ensemble de critères que leur orientation globale sera déterminée et leur classement établi. La Gauche sera toujours le parti de l’ Égalité, de la nation, du patriotisme, de la démocratie et de la paix ou de la victoire ; seront toujours à Droite les mouvances politiques qui divergent sur tout ou partie de ces points.

Comme expliqué plus haut, il ne peut y avoir de pensée ou de parti authentiquement et intégralement de Gauche dans un système monétaire, sous Largent, quand l’inégalité est systémique — du moins n’y en a-t-il pas présentement. C’est pourtant dans ce contexte qu’est née la notion de « gauche ». Cela implique que la Gauche, dans ces conditions, soit la mouvance la moins à Droite, celle qui tend le plus vers la Gauche absolue, celle qui respecte les Principes autant que faire se peut.

Fin de la première partie.

Philippe Landeux

http://philippelandeux.hautetfort.com/

(1) Les accents universalistes de la Révolution n’étouffèrent jamais le bon sens des révolutionnaires. Ils parlaient de « droits naturels », mais ne confondaient pas les hommes en général avec les citoyens, de sorte qu’ils ne reconnaissaient pas aux étrangers les droits du citoyen. L’ Égalité ne concernait, de fait, que les citoyens.

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