L’enlèvement au sérail ou ce n’est que Mozart qu’on assassine

Publié le 22 juillet 2015 - par - 9 commentaires - 1 851 vues
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Mozart1781 : Dans L’Enlèvement au sérail, Stephanie (librettiste) et Mozart (qui a lui-même grandement participé à l’écriture du livret) font échanger à Blonde, jeune Anglaise prisonnière du Sultan, et le garde Osmin qui ne parle que despotisme possessif, séquestration, torture, asservissement de la femme, et qui donc veut posséder physiquement la jeune femme, le dialogue suivant (Acte II, scène 1) :

Blonde : « Tu t’imagines sans doute avoir affaire à une esclave… qui obéit en tremblant à tes ordres ? Mais là tu te trompes fort ! On ne se livre pas à ces fantaisies avec les Européennes ; avec elles, on s’y prend tout autrement ».

Osmin: « Moi je suis ton maître et toi tu es mon esclave ; j’ordonne, tu dois obéir ! »

Blonde : « Moi ton esclave ? Ha ! Une femme une esclave ? Répète-moi cela encore une fois ! »

Et d’ajouter un peu plus loin : « Les femmes ne sont pas des marchandises qu’on offre ! Je suis anglaise, née pour la liberté, et je défie quiconque veut me contraindre…Une femme est une femme où qu’elle soit. Si vos femmes sont assez sottes pour se laisser opprimer, tant pis pour elles ! »

Dans sa colère, Osmin s’écrie : « Par Mahomet, par Allah, c’est le diable en personne ! »

Et dans le duetto qui suit, Blonde enfonce le clou : « Jamais un cœur né dans la liberté ne se laisse réduire en esclavage ».

Oui : c’est bien au XVIIIe siècle que ce dialogue fut écrit et chanté. La question que je pose est la suivante : oserait-on aujourd’hui imaginer une telle scène, de tels propos, par exemple dans une comédie musicale ? Qu’adviendrait-il, je vous le demande ?

Il adviendrait que l’on accuserait les auteurs de stigmatiser les fidèles de la religion d’amour. Ce dialogue serait qualifié de nauséabond par les bien-pensants de tous bords et l’œuvre serait censurée pour politiquement non correct.

Alors me direz-vous, on ne joue donc plus de nos jours ce chef-d’œuvre de Mozart ? Eh bien justement, c’est là le pire : si ! Mais alors tout va bien ? Il n’y a pas de censure ? La réponse est encore : si ! Et c’est encore là le pire. Car la censure moderne, voyez-vous, est encore plus laide que celle de l’ancien régime, pour la raison suivante : c’est qu’elle ne dit pas son nom. Elle est rampante, sournoise, inavouée ; elle avance masquée.

Je m’explique. Il est sans doute considéré comme difficile, même aujourd’hui, de jeter les opéras de Mozart aux oubliettes. Le problème, pour nos censeurs inavoués, c’est que ces opéras contiennent tous la marque des Lumières, de la liberté de penser, de l’émancipation de la femme. Entre autres choses, Mozart, c’est ça. Lui qui écrivait à son père en cette même année 1781 : « C’est à présent que commence mon bonheur », faisant allusion au fait qu’il venait de se libérer de la tyrannie de l’archevêque de Salzbourg.

Seulement voilà : cette histoire de liberté se passe en terre d’Islam, et l’affaire devient délicate. Alors comment faire ? On le joue, d’accord, puisque, pour le moment, on ne peut pas faire autrement, il est incontournable ; mais à condition de le déformer, de lui faire dire le contraire de ce qu’il voulait dire, de le ridiculiser, de le tourner en dérision. Le grand prêtre de cette sinistre besogne s’appelle généralement le metteur en scène. La voilà la censure rampante, hypocrite.

Quelques exemples. En 1997 déjà, une mise en scène du Festival de Salzbourg (pas moins), transpose l’action de la cour du Sultan de Constantinople dans…la bande de Gaza, un spectacle que le Monde de la Musique, pourtant pas réputé réactionnaire, trouva à l’époque « affligeant ». A Berne, une autre transposition amènera nos malheureux héros, décidément grands voyageurs, d’abord chez les Talibans, l’année suivante dans les montagnes iraquiennes En 2004, le Komische Oper de Berlin produit un Enlèvement au sérail situé dans un bordel, avec filles en vitrine et vraies prostituées engagées pour faire de la figuration. Belmonte se travestit en femme vulgaire et Pedrillo distribue les capotes. On s’y masturbe allègrement et l’on urine sur scène comme préliminaire à l’acte sexuel. On s’y déshabille entièrement dans des cages et l’on y dépèce même un cadavre.

En 2003, l’opéra de Francfort présente un Enlèvement d’où ont disparu, rien que ça ! le pacha Selim et son homme de main Osmin (comme de juste…). Ainsi plus de risques. Ne reste plus qu’une histoire de couples échangistes. Et allez donc !

Plus récemment à Genève, la jeune metteuse en scène, après avoir décrété avec dégoût que cet opéra était « vieillot », va trouver des solutions pour le dépoussiérer : Belmonte est devenu l’espion 007 et Blonde plante un couteau dans le dos d’Osmin.

A Strasbourg (2010) Waut Koeken déclare qu’il a voulu « dépasser le contexte orientalisant ». A l’Opéra de Flandre, Eike Gramms situe l’action en plein désert, fait parler chaque personnage dans sa langue, et fait envahir le plateau par des maquisards dont on nous assure qu’ils « ne sont pas des talibans, mais des gens simples et pauvres qui utilisent les moyens de lutte dont ils disposent ». On est heureux d’apprendre que Mozart est un de ces moyens.

Il va de soi que, noyés dans ces capharnaüms à répétition, les propos de Blondine, si tant est qu’ils soient conservés, finissent par passer, peuchère, à peu près inaperçus. Nous voilà sauvés !

Arrêtons là : la liste les multiples et consternantes contorsions scénographiques serait trop longue. Ces imposteurs n’ont même pas l’excuse du bon sentiment et du politiquement correct, car « l’Enlèvement au sérail » n’est pas à proprement parler une œuvre à charge contre le monde musulman. En effet, le pacha Selim incarne une rare noblesse de cœur. Il respecte celle qu’il aime : « Constance, c’est à toi seule qu’il appartient de me donner ton cœur » (Acte I scène 7). Mieux encore, ayant découvert le complot ourdi dans son palais pour enlever Constance, Blonde et Pedrillo, il choisit de pardonner et de leur laisser la liberté, laissant ainsi au seul Osmin, au demeurant si grotesque et caricatural qu’il finit par en être peu crédible, le monopole de l’attitude tyrannique, certes liée à la loi islamique qui l’arrange bien. Oui mais justement : on peut se demander si, dans l’esprit de nos metteurs en scène et de ceux qui les soutiennent, l’attitude magnanime du Sultan ne constitue pas une insulte envers le monde musulman. Ne serait-il pas un renégat, comme le suggère d’ailleurs Pedrillo : « Le pacha est un renégat et a assez de délicatesse pour ne contraindre aucune de ses femmes à l’aimer ». Quelle horreur ! Et la charia ? Et les sourates ? Un homme décidément bien dangereux ce pacha suffisamment renégat pour être respectueux des femmes !

En fin de compte, la noble attitude du sultan ne serait-elle pas une pièce de plus à verser au dossier ? Cet homme ne serait-il pas un traître ? Quant aux propos de Blonde, ils restent bien sûr plus que jamais inadmissibles : « Si vos femmes sont assez sottes pour se laisser opprimer, tant pis pour elles ! ». Pour nos intellos et cultureux islamophiles, le délit de stigmatisation est patent.

Ainsi donc, le Mozart de « L’Enlèvement » représente l’ignoble monde occidental et on va le lui faire payer. On ne se contentera pas de déformer complètement son œuvre, on va la salir, la ridiculiser, en y injectant de bonnes doses de laideur, d’obscénité, de scatologie. Toute la contre-culture prétendue révolutionnaire apparue dans les années 1960 va s’en donner à cœur joie en se chargeant de détruire ce que la civilisation humaine a produit de plus beau et, ne leur en déplaise, de plus émancipateur et libérateur.

Ce n’est pas seulement Mozart qu’on assassine, c’est l’humanité tout entière.

Yves PIALOT

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Notifiez de
Augustine

En 2010, j’ai vu à Rome un “Enlèvement au sérail” tout ce qui a de plus classique, avec une mise en scène normale et fort belle. Il y a encore quelques rares metteurs en scènes courageux qui osent ne pas défigurer une oeuvre ! Les kalachnikoffs sont devenues d’une grande banalité à l’opéra ; quel suivisme et quelle dhimmutude (presque) généralisée ! Affligeant !

servus

UN DHIMMÎ DIRIGE LE FESTIVAL D’AIX-EN- PROVENCE; 15 juillet 2015. Bernard Foccroule, directeur du festival d’Aix-en-Provence a fait modifier deux scènes de l’Enlèvement au Sérail de Mozart qui faisaient trop clairement référence à l’Etat Islamique. Le dhimmî Bernard Foccroule a décidé de modifier deux scènes de L’Enlèvement au sérail de Mozart qui selon lui semblaient faire allusion à État islamique (EI) dans la mise en scène proposée cette année par l’Autrichien Martin Kusej, a indiqué son directeur Bernard Foccroulle. “La question de l’image est devenue extrêmement sensible, nous n’avons pas voulu que des images piochées dans la production se retrouvent sur internet hors contexte”, a expliqué Foccroulle, lors de la présentation de l’édition 2016 du festival lyrique. Le metteur en scène a décidé de transposer le singspiel de Mozart dans un camp de djihadistes, avec ses hommes armés de kalachnikov. Un univers qui, pourquoi pas, peut fonctionner avec le livret de l’Enlèvement au sérail : la tentative du jeune Belmonte de délivrer Konstanze, sa promise, retenue prisonnière dans le sérail du turc Sélim Mais deux scènes ont fait peur à Bernard Foccroulle. Il a demandé au metteur en scène de dépouiller le drapeau noir de l’Etat Islamiste de la profession de foi islamique dont il s’orne et de supprimer la scène finale, où les têtes de prisonniers décapités et inexplicablement, sous Selim pacha !, rangées dans des sacs en plastique étaient alignées sur le plateau. “Ce n’est pas de la censure, c’est de la maturité”, a expliqué le dhimmî Bernard Foccroulle. Et de poursuivre dans cette voie : “Après les attaques de vendredi 26 juin, les allusions à Daech ne m’ont pas paru pertinentes sur une scène d’opéra”. Après mûre réflexion, le chef d’orchestre et directeur de la production Jérémie Rhorer s’est également découvert une âme de soumis. Comme membre à part entière d’une élite qui ne saurait être confondue avec la société civile, il a spontanément reconnu ne pas approuver les choix initiaux du metteur en scène. “Il y a des choses qui me semblent discutables, contestables, a-t-il pontifié sur Europe 1. L’opéra est une société d’élite avec ses codes, ses provocations, ses subversions mais il y a aussi la société civile. Et la France connait des moments extrêmement dramatiques : un artiste ne peut pas tout se permettre”. On ne sait si l’on doit blâmer pour sa naïveté ou féliciter pour sa lucidité le metteur en scène Martin Kusej d’avoir voulu appliquer au Sérail turc la paix et la fraternité particulière qui aujourd’hui règne sur le monde arabo-musulman. Car si, au lieu du drapeau noir de l’Etat Islamique affichant l’agressive profession de foi musulmane, il avait eu la bonne idée de déployer celui à croix gammée du national-socialisme gageons que nos deux belles âmes et tous les idiots-utiles et amis de l’actuelle cinquième colonne n’auraient trouvé rien à redire. Au contraire (cf. la dernière mise en scène par Calixto Bieto, du Turandot donné à Toulouse le 21 juin 2015). C’est qu’en France, par les temps qui courent et… lire la suite

Laurence

Aïe aïe, il va nous falloir craindre pour notre grand Victor ( Hugo ) notre cher Chateaubriand, nos vénérés Flaubert, Renan etc etc qui déjà dénonçaient l’islam. Sans parler de Bossuet, Voltaire et tant d’autes avant.

kalidas

Malheureusement, ce qui s’est passé pour l’enlèvement au sérail tend à devenir une règle pour tous les opéras du répertoire classique, à savoir que les metteurs en scène se croient tout permis, et dénaturent complètement l’oeuvre qu’ils ont en charge au nom d’une soi-disante modernité, qui n’est en fait que de la vulgarité. Il faut comme moi avoir vu La flûte enchantée avec des acteurs habillés en cosmonautes ou La belle Hélène transplantée sur un bateau pour être dégoûté à tout jamais de ces mises en scène débiles au point de déserter l’opéra.

emma

éloge de la laideur …crédo de notre culture !et subventions massives pour des spectacles qui …bof ..
aux Baux on expose les peintres de la renaissance dans les carrières des lumières …ouf..on respire et on se rafraichit !

deniaud

Grand mélomane depuis mes 16 ans, je me demandai justement comment est considéré de nos jours mon cher “enlèvement au sérail” ?, si sacrilège et si respectueux des femmes.
Je suis dégoûté de pas mal de choses devant la bêtise, la lâcheté et les violences, mais là je suis sidéré ( eh oui, on n’a pas tout vu encore…) de voir ce que que des “metteurs en scène ultramodernes” ont osé faire d’un pareil chef-d’oeuvre !
Et des Allemands en plus !
Décidemment, c’est bien la confrontation de la beauté et de la laideur la plus crasse.
Merci de nous avoir informés, Yves, il le fallait.

mimi

Très …très bien cette analyse !
La censure ce n’est pas d’empêcher les gens de parler, au contraire , c’est leur donner l’illusion qu’ils peuvent s’exprimer (Facebook tweeter et autres réseaux …) pdt que la classe au pouvoir tient toutes les manettes de sa communication (afp.. dernière en date ) relire BEL AMI…de Maupassant tout est écrit surles relations pouvoir presse politique et finance …!tjrs d’actualité

Jean Simach

Ce qui est rassurant, c’est qu’on trouve encore des mises en scènes qui n’évacuent pas complètement le sujet, et même rétablissent les dialogues parlés intégraux, alors qu’ils sont souvent raccourcis à l’opéra, et encore plus au disque.
C’est le cas de la production du Liceu de Barcelone de 2010, diffusée lundi dernier sur Mezzo.
Bravo pour le courage du Liceu!

jan

” Ce n’est pas seulement Mozart qu’on assassine, c’est l’humanité tout entière. ”
Hé oui
Effarant et abject cette censure qui ne dit pas son nom
Merci Yves PIALOT

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