Les aléas de la mixité

Voilà qu’une loi adopté par le Parlement pourrait remettre en cause le principe de mixité à l’école. Rien d’étonnant à cela. Pourquoi ? Parce que la mixité en est restée au stade du principe. C’est un acquis récent, elle est devenue obligatoire après 68. Elle met fin en effet à la séparation physique des filles et des garçons. Et les esprits ? Ils sont encore imprégnés des habitudes mentales créées par des millénaires de séparation. La mixité a été plaquée sur cette réalité. Aucune réflexion n’a été engagée sur le thème : « quelle politique de la mixité ? ». Cette véritable révolution dans nos us n’a été assortie d’aucun accompagnement pédagogique. Voilà pourquoi elle est fragile et menacée.
Dissipons quelques illusions. On pouvait croire que le mélange atténue la spécificité des composants. En fait c’est tout le contraire. En milieu mixte, les différences de sexe, comme de race, sont plus marquées. Chacun/e garde sa marque d’origine et est renvoyé/e à sa particularité. Evidence paradoxale qui contrarie une idée toute faite.
Une des études sur la mixité à l’école nous dit ceci :
« Un enfant peut être classé selon son sexe plus de vingt fois par jour : l’un des messages les plus fréquents qu’il reçoit est qu’il est avant tout un garçon ou une fille ». Tous les acteurs de l’école reconduisent inconsciemment ce marquage de sexe, imprimé dès le berceau par tout le dispositif éducatif. Chacun/ arrive avec son « CV caché », terme employé dans les nombreuses recherches sur les effets de la mixité à l’école. Je renvoie en particulier ici aux analyses de Nicole Mosconi sur « Les effets et limites de la mixité scolaire » et aux écrits de Marie Duru Bellat sur les inégalités de sexe au sein de l’éducation. Ces travaux montrent que les profs favorisent inconsciemment les garçons. D’autant plus que ceux ci, à l’école comme dans la société, ont appris à se faire remarquer. Ils prennent plus la parole, monopolisent l’attention, manient la moquerie et la dérision pour limiter la participation des filles.
Il semblerait que les enseignants tombent dans le panneau. D’où la loi des deux tiers- un tiers : deux tiers d’attention pour les garçons , un tiers pour les filles. Ou encore 56% d’interaction avec les garçons et 44 % avec les filles. On aurait tendance à considérer les garçons comme des individus, et les filles comme un bloc interchangeable. Un garçon, ça donne du fil à retordre, mais quand ça veut ça peut. Une fille c’est docile, mais ça fait ce que ça peut.
Et voilà comment se reconduit encore le marquage de sexe. On trimballe partout son bagage sexué ou racial. Aucun vestiaire n’est prévu pour le déposer. Pas plus à l’école qu’ailleurs. Mais l’école fait comme si…Et par en dessous, sournoisement opèrent les « différences ». C’est un fait : l’école, espace officiellement neutre, n’arrive pas à neutraliser en profondeur les effets de la socialisation sexuée, parce qu’elle ne s’en donne pas les moyens.
Alors c’est sans doute utile de clamer son indignation quand on touche à la mixité. Mais il convient de se demander pourquoi elle est remise en cause. Alors une évidence s’impose : comment mettre en œuvre pratiquement cette belle idée ? Comment faire en sorte qu’elle résiste aux inévitables retours en arrière, dans un contexte où la mixité des cultures ( fondées sur la ségrégation des sexes) ne favorise pas une réelle mixité filles/garçons ? Une réflexion sur les moyens de l’accompagner concrètement, s’impose. Un texte existe qui va dans ce sens : « la Convention pour la promotion de l’égalité des chances entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif ». Elle a été signée en 2000 par plusieurs ministres. Cette Convention tire les conséquences d’un constat : l’accès inégalitaire des femmes et des hommes au marché du travail. C’est en amont, à l’école qu’il faut en chercher les racines.
Il importe donc de mettre en oeuvre une politique globale de promotion de l’égalité des chances entre filles et garçons. Elle doit sensibiliser tous les acteurs du système éducatif, du chef d’établissement au conseiller d’orientation. Elle doit faire partie intégrante du cursus de formation des maîtres dans les IUFM, où on intégrera un réflexion sur les rôles sexués et leurs conséquences. La seule manière de ne pas retomber dans les réflexes sexistes est d’en prendre conscience, aussi bien du côté des enseignants que des élèves. La seule façon de remplacer l’ordinaire des relations filles/garçons – basé sur la méfiance, la peur et la violence – par un échange plus apaisé, est d’en parler et de travailler in situ à les faire reculer.
Qui connaît cette Convention ? Où en est son application depuis huit ans ? Les syndicats d’enseignants, les parents d’élèves, seraient bien venus d’interpeller le ministère de l’Education nationale sur cette question, cruciale, autant que la réduction des postes d’enseignants.
Il pourrait s’inspirer d’expériences menées sur le terrain, comme le travail partenarial engagé depuis cinq ans par l’Observatoire des violences envers les femmes du Conseil général de la Seine St Denis. Il a ouvert le champ à une sensibilisation croissante des professionnel/es et du public au sexisme et ses violences. Leurs différentes formes en sont désormais mieux connues et leurs effets néfastes peuvent être prévenus.
Il en va de la mixité comme de tous les principes. Il ne suffit pas de les proclamer pour que la réalité qu’ils prétendent modifier, cède par miracle. L’architecte dessine les plans d’une maison. L’essentiel reste à faire : la bâtir.
Mixité sans conscience n’est que ruine… de la mixité.
Anne Zelensky

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