Les aveugles et les cyniques à la tête de l’occident

Publié le 5 mars 2012 - par - 620 vues
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En période électorale, les gens s’intéressent plus à la politique que d’habitude. C’est donc un moment où il est utile d’en parler. Cela dit, l’attention se porte surtout sur la politique intérieure, qui nous touche dans le concret quotidien. La politique étrangère semble lointaine, hors d’atteinte. Pourtant, elle a autant d’effet, sinon plus, sur notre vie courante, sans que le public s’en rende compte. D’où la nécessité de profiter de ce regain de politisation pour dire quelques mots de la situation de notre monde “occidental”.

Un court état des lieux d’abord. Dans mes livres, dans notre journal B. I., et dans de fréquents articles, j’ai souligné deux aspects d’ensemble de notre Occident.

1) L’existence de deux grandes forces à vocation internationaliste.

Une force matérielle, économique, celle du capitalisme néolibéral de libre échange axé sur le profit ; animée par les États-Unis sous la forme d’une hégémonie impériale ; opérant soit pacifiquement par infiltration et pression, soit militairement par des guerres coloniales ; présentée comme une défense de la démocratie, de la liberté et des droits de l’homme sous la bannière d’un individualisme consumériste. Sa définition tient en deux principes : “Ce qui est bon pour les USA est bon pour le monde” et “il faut l’imposer par la paix quand on le peut, par la guerre quand il le faut”.

Une force spirituelle, religieuse, celle de l’islam ; animée par des pays arabes sous la forme d’une volonté de conversion mondiale ; opérant soit pacifiquement par prosélytisme et implantation légale, soit militairement par le djihad et des attentats terroristes ; présentée comme une lutte contre la corruption et une propagation de la vertu sous la bannière du collectivisme confessionnel de la Charia. C’est Voltaire, il y a deux siècles et demi, qui en a trouvé une bonne définition : “Je vous demande la liberté au nom de vos principes et je vous la refuse au nom des miens.”

Ces deux forces ne sont bien sûr pas homogènes. Des variétés sont en conflit de chaque côté, ne serait-ce qu’entre fanatiques et modérés : du côté matériel entre colombes et faucons par exemple, du côté spirituel entre sunnites et chiites pour ne citer qu’eux. Mais pour l’essentiel et en gros, si l’on tient compte des concessions et complicités de tous ordres, elles concrétisent un réel antagonisme de civilisation.

2) L’approfondissement d’un gouffre séparant les dominants de leurs dominés. Le fossé s’est creusé  entre une pellicule de fortune et de pouvoir et la masse de la population. De plus en plus, les riches vivent dans un monde à part, sur une planète protégée sans commune mesure avec le restant de la société ; les gouvernants prennent des décisions dans des sommets étanches, fréquentés par un microcosme aux ordres, en méconnaissance totale des intérêts et des opinions de la sphère plébéienne. Un abîme sépare une micro-classe de nouveaux seigneurs de la bourgeoisie moyenne et du prolétariat, désormais confondus dans le même asservissement, dans le cadre d’une inégalité jamais atteinte dans le passé.    

C’est à l’aune de ce double aspect de rivalité de culture et de fracture sociale qu’il faut mesurer les résultats internationaux des deux dernières décennies. Le bilan vaut le détour.

• Une crise économique sans précédent. L’explosion d’un système où la virtualité de la financiarisation a pris la place de la réalité de la production et du travail, et où l’argent impose son culte en dieu unique et tout-puissant. L’explosion a ébranlé notre espace. Les victimes se multiplient. Mais nos dirigeants (je parle aussi bien des Américains que de leurs complices français ou européens, tous ceux de la croûte dominante) ne voient pas qu’elle a atteint les fondations de l’édifice. Ils ne voient pas que l’édifice s’écroule. Ils veulent le sauver avec un replâtrage des lézardes et une couche de peinture, mais personne ne veut en construire un autre à sa place. Le règne des banques doit être perpétué par le procédé classique du trou creusé pour en boucher un autre, on s’endette pour payer les dettes, on réforme un peu en surface mais on se garde bien de secouer en profondeur.

• Une Europe conçue dès le départ dans le secret de la diplomatie au bénéfice des transnationales, par dessus la tête des peuples, piétinant les histoires et les singularités, grevée d’une bureaucratie dictatoriale et coûteuse qui rogne avec incompétence la souveraineté des États. Nos dirigeants ne voient pas la fragilité de cette construction prématurée et artificielle, ils s‘efforcent d’en maintenir la fiction au mépris de toute démocratie, en la gonflant même de nouvelles recrues.

• La Yougoslavie, un des fondateurs des Nations Unies, le pays le plus pluraliste d’Europe, fragmentée en mini-républiques dépendantes de l’aide bancaire, dont une est raciste (la Croatie), deux autres musulmanes (la Bosnie et le soi-disant Kosovo) et une dernière ruinée (la Serbie). Nos dirigeants, envoûtés par la campagne de diabolisation des Serbes entretenue pendant dix ans par un quarteron d’intellos irresponsables, n’ont pas vu qu’ils installaient l’islam au cœur de l’Europe et qu’ils réduisaient à l’état de satellites aux abois la Roumanie et la Bulgarie, après avoir ravagé les environnements par des bombardements à l’uranium appauvri.

• L’Irak, un grand État laïque où cohabitaient pacifiquement diverses confessions et dont le ministre des Affaires étrangères, Tarek Aziz, était un chrétien, détruit et livré à une guerre larvée de factions islamistes sur les cadavres de centaines de milliers de victimes. Nos dirigeants, abusés par de fausses informations, n’ont pas vu qu’ils privaient l’Occident d’un précieux bastion de rationalité, au sein même de l’islam, pouvant utilement freiner l’exaltation des militants religieux.

• L’Afghanistan, que les Soviétiques avaient tenté de moderniser, repoussé dans l’anachronisme tribal et le désordre primitif par une agression perdue d’avance. Nos dirigeants n’ont pas vu qu’ils enrichissaient le terreau de la ferveur nationale et religieuse, autrement dit qu’ils renforçaient avec efficacité leurs prétendus ennemis talibans.

• La Libye, siège d’une remarquable expérience de socialisme d’État menée par un chef original mais exceptionnel, plongée dans le néant par une guerre criminelle et un honteux assassinat. Nos dirigeants, se fiant à des renseignements tendancieux, n’ont pas vu qu’ils livraient un pays riche et avancé aux excès et aux désordres de bandes infiltrées par Al Qaeda.

• L’Égypte, la Tunisie, où des soulèvements populaires ont illustré la fracture sociale citée plus haut. Nos dirigeants y ont discerné un moyen de redorer leur moralisme droitsdel’hommiste en aidant à expulser ou à affaiblir des chefs d’États qualifiés de “dictateurs”. Ils n’ont pas vu que ce faisant, ils ouvraient la porte à la pénétration des Frères musulmans ou des affidés d’Ossama Ben Laden, tenus en laisse par les présidents expulsés.

• La Syrie, où l’on est accablé de voir se répéter la même arrogance dans l’erreur de jugement. Là encore, un solide bastion de laïcité est attaqué sur la foi de mensonges orientés. Nos dirigeants ne voient pas qu’ils offrent aux extrémistes d’Allah une nouvelle tête de pont en liquidant un des derniers chefs d’État capables de réfréner leurs ardeurs.

L’énumération n’est pas exhaustive. Il y a encore la ruine de la Grèce par des financiers de Wall Street, les révolutions “de couleur” ratées en Asie centrale ; l’échec du blocus de Cuba et des coups d’État fomentés au Venezuela ; la farce de la reconquête coloniale de la Côte d’Ivoire ; les interventions de plus en plus impopulaires en Europe centrale et dans le restant de l’Afrique.

Au cours des deux dernières décennies, nos dirigeants américains et leurs valets européens ont accumulé contre-performances et effets pervers. Leur économie est à l’agonie ; leur Europe imaginaire se décompose ; leur système social bat des records d’inégalité et d’injustice. Pour assurer la paix, ils ont fait cinq guerres. Pour se conformer à la charte de l’ONU, ils détruisent les nations indépendantes. Pour prouver leur humanisme, ils affament ou tuent des populations entières par leurs sanctions et leurs embargos. Pour défendre les droits de l’homme, ils facilitent la propagation d’une religion d’intolérance et de soumission. Bref, ils ont suscité les effets diamétralement opposés à leurs credo affichés. Le contraire absolu et direct de toutes leurs prétendues convictions.

Et tout cela, parce qu’ils n’ont rien vu ?

Bien sûr que non. Ou du moins pas seulement. Certes un grand nombre de nos politiciens des deux côtés de l’Atlantique ont, en maîtrise de politique étrangère, un niveau mental consternant. Leurs connaissances en histoire et géographie égalent celles d’un cul de jatte en matière de course à pied. Quant à celles des journalistes, soi-disant préposés à leur information, elles avoisinent celles d’un handicapé complet.

Mais attribuer le désarroi actuel de l’Occident seulement à l’ignorance ou l’aveuglement du microcosme est une lecture superficielle des événements. L’analyse est juste, mais insuffisante. L’état de notre monde n’est pas seulement dû à des erreurs, il est aussi le résultat de calculs. Dans le dos des guignols qui occupent le devant de la scène, il y a des gens qui sont loin d’être stupides et qui savent ce qu’ils font. Pénétrer leurs visées engendre une seconde lecture, particulièrement intéressante. On y réalise que les épisodes d’actualité dont nous avons dressé plus haut la liste et que nous avons qualifiés de désastreux peuvent aussi être interprétés, dans une vision du monde différente, comme des réussites. Chercher ce qui se trame derrière la façade n’est pas verser dans le “complotisme” : c’est simplement constater qu’une partie de la caste au pouvoir raisonne selon des critères particuliers, cachés au public. Or, selon leur échelle de valeurs, la situation n’est pas si mauvaise que cela.

Comment en arrive-t-on à ce constat ?

Notre Occident est dirigé par Washington. C’est donc la doxa des maîtres d’œuvre de Washington qu’il faut décortiquer. Leurs trois préoccupations, qui déterminent les objectifs de tous les serviteurs dociles de l’atlantisme, sont le profit, l’hégémonie et l’énergie. Dans les trois domaines, des succès sont évidents.

• Le profit est assuré par la gestion traditionnellement capitaliste de la crise. Les banques sont renflouées, les grandes sociétés affichent de nouveaux bénéfices, les actionnaires retrouvent leurs dividendes et les grands patrons leurs fabuleux émoluments, les gouvernements aux ordres décident de rigueurs appliquées aux plus démunis, l’argent est récupéré en haut lieu par la compression du citron populaire dans l’étau de l’austérité. Le système est malade, mais les médecins prospèrent.

• L’hégémonie est assurée par la disparition du principal obstacle : l’État indépendant. La plupart des pays moyens qui ont voulu défendre leur souveraineté ont été détruits (Yougoslavie, Irak, Afghanistan, Côte d’Ivoire). Ceux qui restent sont menacés (Hongrie, Ukraine, Belarus, Amérique latine). Les deux gros (Russie, Chine), sont l’objet d’une diffamation orchestrée. En ce qui concerne le monde musulman, on flatte l’islam dit “modéré” après avoir supprimé les leaders qui en limitaient la version violente. Ne demeurent – autour de la Méditerranée par exemple – que des gouvernements affaiblis faciles à contrôler financièrement (Égypte, Tunisie, Maroc) ou un chaos ne représentant plus  aucun danger pour les intérêts impériaux (Libye). L’Iran et la Syrie sont sous le feu bien organisé de la communauté internationale. Quant à l’Europe, elle patauge trop dans son incohérence pour être un concurrent géopolitique sérieux.

Notons en passant, une fois pour toutes, que dénoncer la chasse impérialiste à l’État indépendant n’est pas prendre le parti de gouvernants autoritaires dont le régime est souvent contestable. C’est simplement souligner un des traits caractéristiques du Nouvel ordre mondial imposé par les États-Unis. 

• L’énergie n’est pas encore totalement assurée, mais elle est alimentée par le pillage des pays colonisés. Son transport est sécurisé par la satellisation des pays traversés par les pipe-lines et les vastes projets d’en construire de nouveaux. La prospection des sources se fait de plus en plus intense et la protection des champs exploités est renforcée par l’encerclement stratégique croissant, à coup de bases militaires, de la Russie et de la Chine.

Sous le couvert moralisant du combat pour la démocratie et les droits de l’homme, les initiés qui tirent les ficelles poursuivent avec efficacité leur travail de domination mondiale. Il faut avoir présent à l’esprit cette double lecture : les désastres causés par les aveugles sont sous-tendus par les progrès réalisés par les cyniques. Les uns créent dans la stupidité notre enfer, les autres préparent avec intelligence leur paradis. 

Notre Occident est un théâtre étrange où se joue une pièce sans fin qui se récrit de jour en jour.  Des acteurs naïfs interprètent ce que voit le public. Des auteurs astucieux composent, en coulisse, des rôles discrètement renouvelés. Acteurs et auteurs sont souvent bousculés par la réalité.

Peut-on prédire l’évolution de cet ensemble ? Non. Je ne lis pas dans une boule de cristal. Mais on peut en envisager deux éléments majeurs : une probabilité et un risque.

• La probabilité est l’explosion sociale. L’abîme entre le couvercle richesse-pouvoir et la masse paupérisée a commencé à produire des effets dévastateurs. Les révoltes de la faim dans le tiers monde, les manifestations des indignés, les printemps arabes, les grèves contre l’austérité, les troubles des banlieues, les abstentions aux élections, sont autant de signes précurseurs. Il viendra un moment où le déséquilibre économique et social ne sera plus supportable et où les insurgés s‘organiseront pour venir à bout de l’oligarchie des profiteurs. Certes la caste dominante, avec son formidable outillage de conditionnement de l’opinion publique, a plus de moyens de préserver ses privilèges que n’avait la monarchie lors de la Révolution française, mais le feu qui couve se répand en profondeur et son éruption a des chances de démolir la bastille de l’argent dans un gigantesque incendie.

• Le risque réside dans ce qui pourrait faire avorter cette explosion et que préparent dans l’ombre quelques puissants apprentis sorciers : une troisième guerre mondiale. Pas une guerre partielle ou locale, comme en Yougoslavie, Irak, Afghanistan ou Libye. Une guerre planétaire, la grande, celle qui détruit tout et permet aux survivants (s’il y en a) de reconstruire. Ne croyez pas que j’affabule, le risque est réel. Pour deux raisons.

1) Chacun sait que la guerre est la purge globale qui remet l’économie sur pied en la faisant repartir de zéro. Quand la crise devient pacifiquement insoluble par les manipulations du capitalisme, l’apocalypse militaire reste la seule solution. Pendant qu’elle dure, elle enrichit ceux qui l’alimentent. Une fois terminée, elle crée un eldorado pour ceux qui en réparent les dégâts. La saignée introduit à la bouffée d’oxygène, le malade purifié (et exsangue) retrouve la santé. Or la faillite du système actuel reproduit ce cas de figure, souvent répété au cours de l’Histoire : une pourriture qui se meurt doit être éliminée par la chirurgie. Ce raisonnement d’aliéné commence à gagner certains cercles. On y observe froidement qu’en deçà de la terreur atomique, les partisans d’une guérison draconienne disposent d’armes de plus en plus sophistiquées : des bombes capables de percer les plus épaisses protections, des drones meurtriers commandés à distance, des avions invisibles, des satellites manœuvrés de l’espace, des virus indétectables, des équipes d’assassins de mieux en mieux entraînés, entre autres. Autrement dit, si on déclenche la guerre, on est sûrs de la gagner. Forts des progrès de cette technologie criminelle, il y a des malades mentaux qui sont gagnés par cette vision idyllique et tordue du massacre salutaire.

2) Des fous encore plus dangereux trouvent que le monde est trop peuplé par rapport à ses ressources. Le dépeuplement massif consécutif à une bonne guerre nettoierait la planète de quelques millions de bouches à nourrir superfétatoires (et de quelques millions de révoltés gênants). La encore je n’invente rien. Les partisans d’une resucée moderne du malthusianisme n’osent pas rendre publique leur sinistre opinion, mais ils existent dans le secret des bureaux feutrés. Les partisans de la richesse moins dilapidée rejoignent ceux du profit à tout prix dans la glaciale vision d’un avenir “dégraissé”.

Qui fera la guerre ? Si elle éclate, je crois, à la différence de Huntington, qu’elle sera plus matérielle que spirituelle pour les deux raisons indiquées ci-dessus. Elle résultera plus des excès de l’impérialisme que d’une boursouflure du Coran. Certes, une incidence religieuse s’y manifestera dans la composition des forces en présence, mais elle n’en sera pas la cause principale. D’ailleurs, peu importe ce genre de supputations. De toute façon, une considération domine tout le reste : si la guerre a lieu, elle portera un coup fatal à l’humanité.

Conclusion, nous arrivons peut-être à la croisée des chemins. Révolution ou guerre. Bouleversement ou génocide. Les aveugles et les cyniques qui nous dirigent semblent nous avoir condamnés à un choix existentiel : prendre le pouvoir ou disparaître.

Espérons que les peuples voudront plutôt se soulever pour vivre que se résigner à mourir.  

Louis DALMAS

Directeur de B. I. 

 

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