Les Brésiliens en ont marre de l’insécurité : ils ont voté Bolsonaro

2002, Salvador da Bahia, beauté fascinante.
Vers minuit, en pleine semaine, je dîne dehors.
Arrive un gamin d’une sixaine d’années, bien noir, boîte à cirage plus lourde que lui.
Il avise mes chaussures. Mauvaise pioche, je suis en tongs.
Puis il reluque mon assiette, les yeux brillants.
– Tu as faim, mocinho ?
Sim, Senhor.
– Et bien, assieds-toi, et mange avec moi.

Obrigado, Senhor.
– Dis-moi : tu n’as pas classe demain ?
– Oui, mais si je ne ramène pas au moins deux reais à la maison, mon père me massacre.
– Ah. Et si je te file dix reais, tu me promets d’aller à l’école toute la semaine ?
– Non, je les mettrai de côté pour les mauvais jours.

Scène quotidienne typique d’un passé que Lula et son Parti des travailleurs ont tenté d’éradiquer.
Non sans un certain succès, d’ailleurs : trente millions de Brésiliens sortis de la pauvreté en quatorze ans, sachons apprécier le bon côté de chacun.

Mais bon, y avait du boulot. Beaucoup. Beaucoup trop.

Pauvreté en baisse, mais toujours ces effroyables inégalités sociales, sources de tous les conflits raciaux : indolence présumée des Noirs, affairisme supposé des Blancs, cupidité préjugée des Asiatiques… Tout est toujours de la faute de l’Autre.

Inégalités jusqu’à l’intérieur de la fonction publique : un juge fédéral à la retraite gagne toujours davantage qu’un ministre en exercice et soixante fois plus qu’un enseignant. D’une certaine manière, Lula aussi a connu son « Mur des Cons ».

Système de santé malade, surtout dans les États du Nordeste, les plus pauvres. Évitez le rhume ou la rage de dents dans le Maranhão, vous pourriez rester une semaine allongé par terre en salle d’urgences. Un bon « plano de saude », équivalent de nos mutuelles, coûte deux SMIC !

Éducation laborieuse. Le PT avait organisé l’entrée ou le retour à la fac pour des milliers d’adultes afin qu’ils deviennent enseignants. Mais leur cursus, pourtant particulièrement exigeant et compliqué, ne débouche en général que sur des emplois précaires et super-mal payés.

En bref : pas mal de déception, compréhensible, chez les pro-Lula. Et les gigantesques affaires de corruption récentes n’ont rien arrangé.

Mais le pire reste la violence. Endémique, omniprésente, insupportable.
Certes, la plupart des assassinats sont le fait de règlements de comptes entre narcotrafiquants.
Cela étant, je n’ai pas une seule amie qui ne se soit fait agresser au cours des six derniers mois.
Pour le portable, le collier, le porte-monnaie.
À l’arrêt de bus, dans la rue, à la sortie du supermarché.
Et de nuit, de préférence.
Attaques le plus souvent rapides et sans douleur.
Le plus grave, peut-être : la force de l’habitude a balayé le traumatisme. Unetelle t’annonce son agression comme si le coiffeur avait raté son brushing.
Pas de quoi aller voir le psy, donc. Mais exaspération profonde, totale, lassitude, écœurement.
Vivre avec la trouille dans ce pays, au demeurant magnifique, le gâchis.

Et puis… arrive Jair Bolsonaro. Beau gosse, élégant même en t-shirt ou en tenue d’hospitalisé, fringant, déterminé comme Sarkozy aurait voulu l’être, il s’assoit sur les explications sociales de la délinquance et annonce la répression à tout-va. Traitement de choc. Le flic doit toujours tirer en premier, même et surtout si le voyou n’est pas armé. Bref, le discours que nombre de Brésiliens rêvent d’entendre depuis des décennies.

En 2007 est sorti le film « Tropa de Elite », avec l’excellent acteur Wagner Moura. Trois forces en présence : les flics, les canailles et les travailleurs sociaux. Ces derniers se font proprement ridiculiser. Fin prévisible : les forces de l’ordre écrasent les bandits, et sans faire dans la dentelle. Le croirez-vous ? Lors des premières représentations, au tomber de rideau, tous les spectateurs applaudissaient debout. Je n’exagère en rien.

Si un des émissaires de Bolsonaro, ou lui-même, étaient dans l’assistance, ils auront compris quel est le – non pas unique, mais principal – souhait du Brésilien : vivre tranquille. Il y a droit et il le mérite.

Et ce dimanche, Bolsonaro a failli être élu dès les premier tour, avec 46 % des voix…

Jacques Vinent

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1 Commentaire

  1. Bolsonaro est véritablement un extrême droite avec tout ce que cela comporte … Pour que le Brésil en arrive-là cela en dit long sur l’état du pays.

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