« Les dessous du voile » à Saint-Denis, avec Annie Sugier et Pierre Cassen

Publié le 18 mai 2009 - par
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Participer à une rencontre sur la laïcité, y réfléchir, en parler, la défendre, je ne m’en lasse jamais. Je trouve même cela de plus en plus urgent et inéluctable. C’est pourquoi je me livre à un exercice difficile pour moi en voulant rendre compte d’une rencontre sur ce sujet tout en décrivant mes propres sentiments à ce propos.

C’est avec un grand intérêt que j’ai assisté le 7 mai à l’université populaire de Saint-Denis où Pierre Cassen, fondateur de Riposte Laïque, et Annie Sugier, présidente de la Ligue du Droit International des Femmes, intervenaient sur la laïcité, avec deux thèmes cruellement actuels : « L’offensive islamique, fer de lance du cléricalisme contre la laïcité. » et « le voile, simple bout de chiffon, ou uniforme d’une offensive politico-religieuse ? »

Je viens d’une société où la religion dicte, intervient, pénètre et règle tous les aspects de la vie. L’individu n’a aucun espace de liberté. Son intimité, sa naissance, son mariage, sa mort, chaque moment de sa vie dans l’espace public ou privé sont contrôlés de manière extrêmement corrosive et accablante par la religion. Surtout la vie des femmes. Le corps des femmes est un lieu de bataille des religions car en aliénant ce corps, ils ont tout.

C’est pourquoi je défends la laïcité comme un espace de possibilité offerte par le progrès humain, obtenue par le combat et la lutte des femmes et hommes libres pour la libération des individus et surtout des femmes.

C’est grâce à cet espace laïque que les femmes ont pu se libérer, en France. Cela n’est pas étonnant que le « deuxième sexe » soit pensé et écrit dans un espace laïc.

On n’oublie pas la main mise de l’église sur les femmes. On n’oublie pas la non- considération de l’église pour les femmes.

En Iran, en 1978, à peine arrivé au pouvoir, Khomeiny demanda aux femmes de se voiler. Car il avait bien compris que s’il voulait soumettre la société iranienne à son islam intolérablement extrême, il fallait d’abord s’attaquer à la liberté des femmes et que pour commencer, il fallait les obliger à couvrir leur chevelure, leur corps. Il fallait culpabiliser les femmes d’avoir un corps, d’être un corps.

Mais quelle fut la réaction de la société iranienne face à cette offensive contre les femmes, les intellectuels, la gauche, ceux qui s’étaient battus contre le Shah ? Inexistante.

Pourtant, les femmes avaient saisi l’opportunité de la journée du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, pour descendre dans les rues et manifester contre le voile « hijab » de Khomeiny, et ce, pendant trois semaines.

Mais ; les hommes et les intellectuels, et même le monde entier, tous étaient charmés par Khomeiny en tant qu’anti-impérialiste. Comment ont-ils réagi face à ce mépris anti-femme?

Ils leur ont dit: « Vous n’allez pas mourir parce que vous allez mettre un morceau de chiffon sur votre tête ! Notre combat principal est contre l’impérialisme américain et il faut rester ensemble derrière Khomeiny contre cet impérialisme américain ».
Les femmes ont répondu « Nous n’avons pas fait la révolution pour retourner en arrière » (le slogan des manifestantes). Pourtant, leurs luttes ont été réprimées et brisées par tous les moyens. Elles ont perdu. Et elles ont perdu tout ce qu’elles avaient obtenu : la dignité..

L’histoire ne nous dit pas ce que l’anti-impérialisme américain de Khomeiny à changé pour l’Iran 30 ans après !!! Mais on connaît les désastres de cette offensive contre les femmes : L’Iran est une société malade, schizophrène, avec d’énormes problèmes de prostitution et de drogue, de délinquance sexuelle, exportation des jeunes filles… Dans un pays où, le port de voile est obligatoire par la loi.

Aujourd’hui, après 30 ans de ce régime, les femmes iraniennes sont les premières à subir les conséquences de ce désastre et demandent la séparation de la religion et de l’état. Elles luttent, elles se battent pour cela même si le prix est fort. Le nombre d’arrestations au 1er mai, les peines lourdes prononcées contre les femmes, allant jusqu’à la lapidation et des exécutions hâtives, témoignent de l’aversion du régime islamique contre les femmes et contre leur lutte.

Si le régime islamique bâillonne la société iranienne en bâillonnant les femmes, les femmes savent aujourd’hui que la libération de cette société n’interviendra que par la libération des femmes.

Pour revenir à notre université populaire, il faut préciser que l’intervention de Pierre Cassen commença par cette information, donnée par les organisateurs de l’université populaire de Saint-Denis : cette réunion n’avait pas été relayée par nos partenaires habituels, qui avaient pourtant relayé tous les débats contre le catholicisme.

Cela n’est guère étonnant lorsque l’on connaît la culpabilité de certains et surtout celle d’une certaine gauche sur ce sujet. Et j’imagine que les partenaires qui relayent les infos pour Riposte Laïque ne peuvent être que de gauche.

Ensuite Pierre Cassen dépeignit les batailles et les luttes des français pour pouvoir arriver à légiférer sur la séparation de l’état et de la religion et ce qui en découle.

Il décrivit la lutte des progressistes pour réussir à imposer en 1905, contre l’église, la loi sur la laïcité et la résistance de l’église catholique depuis cette date avant d’être obligée d’accepter cette séparation ainsi que la libération des femmes, surtout grâce aux mouvements de 1968.

Et, pour décrire le paysage actuel aussi bien en France que dans le monde, il nous décrivit le changement sur le plan international depuis 1979, avec la victoire de Khomeiny et sa contre-révolution iranienne. Un changement passé inaperçu, même par les intellectuels.

Le premier changement sur la scène internationale fut l’indifférence et le silence du monde occidental face à la déclaration et le désir de Khomeiny d’exporter au monde le modèle islamique imposé en Iran.

Le deuxième changement fut la fatwa lancé contre Salman Rushdie pour l’écriture de son livre « les versets Sataniques ».

Puis il revint sur le cas de la France, et la première offensive sérieuse des islamistes, en 1989, lorsque trois filles voulurent imposer le voile à l’école.

Jusqu’alors, la défense « traditionnelle » de la laïcité contre l’offensive de l’église catholique était la cause des républicains, de la gauche, et du camp progressiste.

Ceux-ci demeurèrent sans position dans l’affaire du voile, à la surprise générale, même des islamistes. Dans les rang des laïcs de gauche, progressistes, féministes, ce qui était évident contre l’église, et considéré comme un danger, ne l’était plus concernant l’islam, car il s’agissait alors de la « religion des opprimés, des pauvres, voire des colonisés » : ils voyaient alors un acte raciste en dénonçant l’islamisme et l’offensive islamiste.

Cette question resta en suspens, sans traitement sérieux jusqu’en 2004. Jacques Chirac a interdit le port de tout signe religieux à l’école. Jusque là, les adversaires de la laïcité utilisèrent le mot d’ « islamophobie », inventé par Khomeiny, contre ceux qui défendaient la liberté et la laïcité. La laïcité comme l’espace qui garantit une liberté de conscience, dans lequel tout individu est libre de croire ou de ne pas croire.

Il y a eu une offensive pour imposer le voile comme marque de l’islam. A l’école, dans les hôpitaux, les universités, les lieux de travail et dans les rues. De plus en plus, le voile s’est imposé dans tous les endroits et lieux où auparavant les individus vivaient ensemble sans aucune distinction en fonction des leurs croyances.

Puis les constructions des mosquées parfois financées jusqu’à 30% par les fonds publics.

Sarkozy, avec son discours, attaque la laïcité en y ajoutant les adjectifs « moderne apaisée, ouverte »…, et souhaiterait faire disparaître l’article 2 sur la laïcité : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.»

Et enfin c’est la liberté d’expression qui est en danger au nom du « blasphème ». On voit cela avec Robert Redecker, en exil dans son propre pays et l’affaire des caricatures. On peut caricaturer le catholicisme mais pas l’islam.

Et cela va contre les droits des femmes. Les femmes qui vivent en Europe subissent le voile, les crimes de « déshonneur ». Dans le sillage de l’islam, les clergés chrétiens gagnent aussi du terrain.

Annie Sugier base son intervention sur les droits des femmes : alors qu’on accepte l’universalisme « des droits de l’homme », on laisse les droits des femmes aux mains des coutumes. Au nom de la culture, les femmes sont excisées, lapidée, vendues, mariées en force….

Elle s’interroge sur le signe et le sens du voile. Comment peut-on dire que le voile est un choix alors qu’il porte un signe, alors que toute la société humaine a été construite sur les signes et les symboles. Il faut savoir que le voile est le signe de la domination masculine sur le corps des femmes.

Il ne faut pas oublier que la femme est voilée car elle est considérée comme un « sexe ». Ce voile vient de très loin, d’une coutume sémite où un roi Asurien imposa aux femmes de se voiler, et en interdisant le voile aux prostituées.
Les cheveux des femmes sont toujours le lieu de dispute de toutes les religions, ou comme marque de chasteté, ou comme marque de modestie, la femme doit couvrir ses cheveux.
On est dans le symbole de la soumission. Ainsi, pour ne pas être considérée comme une prostituée, il faut se voiler. Le voile est donc un signe d’oppression, de domination des femmes.

Lorsqu’on connaît ce sens du voile, comment peut-on alors dire que c’est un choix ? Comment alors peut-on accepter que certains disent, le voile c’est une marque d’ « identité ». Identité devant quoi ? Contre quoi ? Identité pour rappeler à toutes les femmes qu’elles sont dominées par machisme ? Identité de se dire que les femmes ne sont considérées que comme « sexe » ? Pas humaine ? Pas libre ? Comment peut-on nier, oublier le sens et le symbole du voile. Comme les autres n’oublient pas le respect du drapeaux et hymne national car ils véhiculent du sens et de symbole.

Les femmes sont utilisées par les islamistes, en le revendiquant comme dignité, comme liberté.

Enfin à Durban, c’est sur les droits des femmes que les hypocrites de tous les pays se sont acharnés.

Il ne faut pas se laisser culpabiliser. Car c’est cela le combat laïc. Pas de racisme. Si nos ancêtres se sont battus pour que les curés ne fassent pas la loi, pourquoi alors quant à l’islam, les islamistes, les gauchistes et les autres nous intimideraient-ils ? Pourquoi pour l’islam, la « religion des pauvres » nous, nous devrions concéder que les imams fassent la loi.
Pourquoi devrions-nous rester toujours dans le « laïquement correct ». Pourquoi, dans les espaces publics, rues, gîtes, université, rue, télé…. Devrions-nous constamment être agressés par un signe discriminatoire, contraire au principe d’ égalité, signe de l’obscurantisme. Pourquoi devons-nous supporter d’être agressés par ce signe ?

Imposer le voile, comme une donnée incontrôlable dans le paysage, c’est accepter la domination masculine. C’est pourquoi on a donc besoin d’être protégés par la loi, une loi interdisant le voile dans l’espace public.

Je trouve que le thème de cette université populaire est intéressant car les deux intervenants ont montré l’historique de l’offensive de l’obscurantisme religieux, quelle que soit sa forme et son mode d’expression.
Alors que le rang progressiste luttait clairement contre l’intégrisme catholique, pour l’islam, il se laisse prendre dans le piège de la culpabilité, au prix du mépris de la lutte des femmes et des hommes dans les pays islamiques.

Accepter le principe de l’inégalité des hommes et des femmes au nom de la coutume et du relativisme culturel, c’est accepter la domination des uns au détriment des autres.

Lorsque Annie Sugier pose cette question : « le voile est-il un simple bout de chiffon ? » l’expérience des femmes et de la société iranienne montre que non. « Le voile, c’est un uniforme d’une offensive politico-religieuse » contre la liberté des femmes d’abord, et de toute la société ensuite. En contrôlant le corps des femmes et leurs comportements, en couvrant les femmes, le régime islamique d’Iran contrôle et écrase toute la société iranienne.

Ici, en Europe, en implantant le voile dans le paysage, en imposant le voile comme incontournable, les macho-islamistes contrôlent toute la société. Et comme le dit Annie Sugier, la femme « voilée est en opposition à la femme dévoilée ».

Pour moi et mes copines, algériennes ou syriennes, cette culpabilité de la gauche est une culpabilité déplacée. C’est même une culpabilité colonisatrice car la gauche a bien lutté contre son église, les féministes françaises se sont bien libérées du poids de leur religion. Pourquoi, quant aux autres, au nom du respect de leur culture, au nom du relativisme culturel, au nom de je ne sais quoi, ils voudraient enfermer les femmes qui souffrent, qui luttent contre l’excision, le crime d’honneur, le mariage forcé, la sexualité imposée, le port du voile….Pourquoi ce qui n’est pas bon pour soi serait acceptable pour les autres ? Au nom de quoi ?!

Anne Assieh PAK

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